12 & 17 septembre : rentrée de classe !

Mis a jour : le mercredi 9 septembre 2020 à 11:37

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Au sortir du confinement, c’est principalement à travers les vagues antiracistes et féministes que des conflictualités fortes se sont exprimées. Contre ces deux systèmes d’oppression majeurs, dont les pires aspects ont été aggravés par la crise sanitaire, des manifestations importantes, parfois offensives, et des discours politiques radicaux ont émergé avec force en mai-juin.

Mais en cette rentrée de septembre 2020, c’est plus classiquement les sujets sociaux qui refont surface avec deux dates annoncées : d’abord par les Gilets Jaunes le 12 et par le mouvement syndical le 17. Malgré le maintien des transmissions virales, chacun semble désormais prêt à sortir manifester dans les rues et les cortèges reconnaîtront sûrement dans le port obligatoire du masque un intérêt tactique déjà expérimenté. En revanche, les conditions politiques d’une réussite de cette séquence sont beaucoup plus incertaines.

Force jaune : savoir ne pas terminer un mouvement

De toute évidence, le mouvement des Gilets Jaunes n’a plus la force de ses grands moments, celle qui lui permettait de rassembler très largement toutes les fractions précaires pour exiger avant tout la chute du régime, étape prioritaire sur le chemin d’une justice sociale, écologique et démocratique. Pour autant, si personne n’a jamais osé en déclarer la fin, c’est bien qu’il en subsiste des éléments substantiels et potentiellement explosifs.

Un premier élément, caractérisé par sa transversalité, réside dans la radicalité des contenus politiques qui traversent, depuis le 17 novembre 2018, la quasi-totalité des franges du militantisme en France. Du syndicalisme à l’autonomie, du féminisme à l’antiracisme en passant par l’écologie et même certains courants de la politique partidaire, le souffle jaune semble avoir fait l’unanimité, au moins dans les discours. Dans les pratiques, il a parfois fait des percées remarquables, comme lors des moments chauds des blocages contre la réforme des retraites. Mais malgré cet apport inestimable, rares sont les collectifs ou les organisations politiques qui soutiennent activement une date comme le 12 septembre.

Pourtant, c’est le second élément, les forces jaunes ne sont pas tout à fait éteintes. Les groupes organisés en AG sont beaucoup moins nombreux qu’ils ne l’étaient, mais un peu partout des groupes affinitaires se maintiennent et se préparent. Nombreux sont celles et ceux qui, parfois individuellement, rejoignent les cortèges du samedi ou ceux des manifs plus classiques, regrettant qu’ils n’aient plus la force connue. Lors des dates importantes, désormais concentrées à Paris ou dans les grandes villes, ils et elles sont prêts à traverser des régions entières pour occuper à nouveaux les beaux quartiers, espaces de la richesse et du pouvoir.

Cette puissance subjective et les forces qu’elle soulève encore suffisent amplement à soutenir pleinement et activement une date comme le 12 septembre. Si des doutes subsistent, il suffit de lire les fuites gouvernementales orchestrées dans les médias pour s’en convaincre, comme cette déclaration d’un membre du gouvernement, dans Le Parisien du 26 août : « N’oublions pas qu’il y a toute une France paupérisée, non qualifiée, de serveurs, d’employés de magasins d’habillement ou de la grande distribution, qui vont trinquer très fort. La crainte, c’est tous ceux qu’on ne pourra pas sauver. Ce sont des Gilets jaunes potentiels. »


Force rouge : mobiliser les « essentiels »


Côté syndical, on pourrait questionner la pertinence d’une énième date de rentrée, sans motif clair ni préparation sérieuse. Sauf que cette rentrée annonce les prémisses d’une casse sociale sans précédent. Les comités de direction des grandes entreprises ont passé l’été à évaluer l’énorme trou comptable laissé par le covid-19 et préparent désormais les plans de licenciement et autres programmes de « réorganisation » (comprendre intensification du travail). Le gouvernement a lui déjà fait savoir qu’il faudra serrer les dents et espère bien qu’on n’y glissera pas un couteau.

Si la bataille des retraites a renouvelé la pertinence de la grève comme force de frappe, il semble difficile de compter sur une stratégie similaire pour cette rentrée. Seuls Solidaires et la FSU ont rejoint l’appel de la CGT pour le 17 septembre et la tonalité des communiqués ne fait pas toujours rêver. Le secrétariat de la CGT n’y évoque pas les soulèvements antiracistes et féministes et semble même railler la mouvance écolo en s’exprimant « pour le maintien et le développement des emplois et du potentiel de production » (mais tout de même en faveur des 32 heures).

En revanche, les bases syndicales ont toutes les raisons de relancer les dynamiques qui les ont poussées jusqu’en mars, qui incluaient un large panel de revendications et de pratiques et qui ont montré leur capacité à rassembler au-delà du monde syndical. Parmi les secteurs habituellement mobilisés, on pourra sûrement compter sur les cheminot·es et les enseignant·es pour qui la crise sanitaire n’a fait qu’aggraver un climat déjà très sensible. Les secteurs du soin pourraient également exprimer leur rage de voir l’hôpital rafistolé à coup de primes sans refondation d’envergure des structures médicales et de leur fonctionnement. Les étudiant·es et l’enseignement supérieur, qui étaient parvenus à rassembler largement le 5 mars contre la LPPR, auraient aussi tout intérêt à faire revivre le contexte pré-covid.

Mais pour que cette date soit une réussite, il faudrait surtout que les franges les plus précarisées du salariat, celles que la crise sanitaire a rendu « visibles » (aux yeux des dominants), y occupent une place importante. Si les caissières, aides à domicile, éboueurs, manutentionnaires, livreurs et autres professionnels de la reproduction et de la circulation doivent occuper une place « en 1ère ligne », c’est surtout dans les cortèges des manifestations. Depuis le déconfinement, de multiples rassemblements, débrayages, parfois grèves et blocages, ont essaimé – notamment dans le tertiaire précarisé – pour exiger a minima la prime covid de 1000 euros promise par Macron ou bien plutôt des hausses de salaires. Cette base revendicative, autour de la revalorisation salariale des métiers « essentiels », reste une valeur sûre et un point de jonction éventuel avec la cause Gilet Jaune.


Distanciation sociale sélective

On retient de cette crise et de ces prolongements qu’elle fut surtout gérée à coups de pressions et de sanctions, par des managers et des politiciens incapables d’intégrer la protection des corps à leur logiciel de startuper. Les dimensions du soin et de la solidarité, primordiales dans cette période, sont tout simplement incompatibles avec leur imaginaire gestionnaire. Comme ACTA l’a souligné à travers des enquêtes sur les hôpitaux, les maisons de retraite, les entrepôts, l’agriculture ou la grande distribution, ce sont celles et ceux que l’on désigne habituellement comme des « exécutants » qui ont le mieux endossé la tâche consistant à nous protéger toutes et tous. En déployant des formes d’organisation autonomes liées à la santé, ils et elles ont démontré la possibilité et la pertinence d’un contre-pouvoir sanitaire au cœur des institutions capitalistes. Maintenant qu’il est installé et qu’il a fait ses preuves, ce cheval de Troie doit pouvoir déployer toute sa puissance.

En focalisant l’attention sur le port d’équipements de protection individuels (EPI) comme les masques, le pouvoir étatique tente de faire oublier ce potentiel subversif. Comme c’est enseigné dans le management depuis des lustres, il transfère l’entière responsabilité de la protection sanitaire sur les individus, contraints de porter des masques là où des transformations de plus grande ampleur seraient nécessaires. Cette logique est bien connue dans les secteurs à risque, comme par exemple dans le BTP, où les contremaîtres surveillent rigoureusement le port individuel des gants et du casque… tout en imposant des cadences mortifères.

C’est bien autour de l’enjeu des cadences – ou plus largement des formes et des rythmes de la production, de la reproduction et de la circulation – que les moyens d’une protection réelle peuvent être trouvés. Dans la continuité des vagues écologistes, l’argument simple consistant à dire que « moins on travaille, moins on pollue » semble avoir de beaux jours devant lui. Articulé à une remise en cause radicale des modes d’organisation du travail, des systèmes productifs et des modes d’approvisionnement, il ouvre la voie à des projets politiques révolutionnaires incluant différentes fractions du mouvement social. Pour le prolétariat (dans sa version élargie aux secteurs du tertiaire industrialisé), cet enjeu fondamental de la protection des corps dépasse de loin la protection face au virus. Autrement dit, si les entrepôts Amazon ont fermé pour cause de risque virologique, pourquoi ne resteraient-ils pas portes closes compte tenu des dégâts physiques, psychologiques, environnementaux et sociaux qu’ils produisent en temps normal ?

Face à l’émergence de nouvelles subjectivités dans ces domaines fondamentaux, l’obligation légale de port du masque en extérieur et les mesures répressives qui y sont associées paraissent dérisoires. Accompagnées de discours infantilisants, elles illustrent magistralement l’incurie d’un pouvoir étatique prêt à distribuer des milliers d’amendes (plutôt que des masques) pour être sûr de ne rien changer d’autre. Après les fermetures de bars à 23 heures (à Marseille), ou les interdictions de danser (dans le Var), on peut désormais craindre que le prétexte sanitaire soit constamment mobilisé pour limiter tout ce qui ne génère pas de dividendes. Contre ce nouvel autoritarisme, qui suscite en retour des discours complotistes, il faut réaffirmer la force collective de nos solidarités, celle qui s’est constamment exprimée pendant le confinement, que ce soit dans les cours d’immeuble, les places de village, ou à travers des formes d’organisation autonomes comme les Brigades de Solidarité Populaire.


Crash test

L’actualité politico-médiatique de ces derniers mois semble acter une sorte de basculement dans un futur glauque et totalement décomposé. Le casting de comiques catapultés par Macron au gouvernement bat tous les records du foutage de gueule. Des ministres violeurs à ceux accusés de corruption, en passant par le retour de la fan base sarkozyste, difficile de croire que cette équipe soit destinée à autre chose qu’à assurer l’emprise du macronistan dans le game présidentiel. Les réussites écolos aux municipales, sur fond de covid, paraissent bien incertaines et semblent surtout préparer le retour d’une gauche libérale, version PS repeint en vert. Dans ce paysage lugubre, on peut quand même remarquer une certaine fébrilité au sommet de l’État : certaines mesures phares de la réforme des retraites et de l’assurance chômage1 ont pour le moment été suspendues et on peut faire l’hypothèse que la macronie attend de voir où en est le mouvement social pour s’engager plus avant.

De toute évidence, le « plan de relance » annoncé en grand pompe ne viendra pas changer grand-chose à tout ça. Le saupoudrage de niches fiscales contenu dans « France Relance » fait plutôt figure de perfusion destinée au maintien en vie de l’ancien monde. Il repose sur de l’argent public distribué aux entreprises sans aucun contrôle, alors que la moindre allocation (chômage, vieillesse, logement…) est surveillée par des hordes de gestionnaires. Il finance à la fois le capitalisme vert, avec son lot de centrales nucléaires, et le gris via un soutien massif aux industries zombies que sont l’automobile et l’aéronautique. Plutôt qu’atténuer les effets de la crise (en diminuant la TVA sur les produits de première nécessité par exemple), il propose une remise au travail forcé, soumise au bon vouloir des grandes entreprises. Ces politiques de l’offre ont pourtant démontré leur inefficacité à subjuguer de précédentes crises (comme la crise financière de 2008) et leur tendance à s’évaporer en dividendes (CICE mon amour).

La stratégie implacable de ce plan de relance consiste finalement à faire payer aux contribuables le droit de ne pas être licenciés par leur boîte, pour continuer de toucher un salaire, payer des impôts et au final rembourser les dettes infinies de l’État. Il confirme également que le système capitaliste est incapable de penser son fonctionnement autrement qu’à travers des heures sup, de la surconsommation et de la surproduction à gogo. Une tendance qui va pourtant à rebours des réflexes de protection largement mis en œuvre pendant le confinement et qui ont consisté pour beaucoup à bosser et à consommer moins. Si l’accent a été mis sur les salarié·es « en première ligne » – dans une dimension sacrificielle qui devrait poser question – il faut aussi considérer la prise de distance massive qui s’est opérée vis-à-vis du travail. L’art de l’éviter, de le refuser, de faire autre chose, de travailler à côté ou de travailler pour soi, a connu une période d’apothéose sur laquelle on peut s’appuyer pour envisager le monde du futur.


Corps à corps


Les atteintes aux corps constituent finalement un fil rouge qui relie, sans les unifier pour le moment, les différentes formes de radicalité exprimées ces derniers mois. Les atteintes aux corps des femmes et aux corps racisés, dans l’entreprise, au domicile ou dans la rue, produites ou légitimées par l’État, rejoignent les atteintes aux corps populaires pour former un tout, au cœur de la matrice oppressive. Construire pas à pas une nouvelle subjectivité politique à partir de la connexion entre ces différents segments sociaux ; le faire de façon organisée, articulée, en étant à la fois force de proposition « pour un monde meilleur » et force de destruction du vieux monde, c’est se donner les moyens de dépasser le seuil – largement atteint désormais – de l’indignation et signaler au libéralisme autoritaire qu’aucune négociation n’est envisageable. Il ne suffira pas de deux dates de manifestation pour parvenir à assembler ensemble ces points chauds de la période mais le mois de septembre est bien propice à la relance : échauffement les 12 et 17 septembre.
12 & 17 septembre : rentrée de classe !

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