[Nantes] Retour sur le déchaînement médiatique autour d'un squat

Mis a jour : le vendredi 25 août 2017 à 23:50

Mot-clefs: Médias Répression / squat logement exilé-e-s
Lieux: Nantes

Mardi 21 août, un certain nombre de médias en ligne vont propager une nouvelle : des squatteurs auraient délogé des retraités de leur maison ! Il s’agissait en fait d’une résidence secondaire, maison bourgeoise à deux pas du centre ville, inhabitée depuis 10 ans et occupée par des exilé·e·s.

Tout ça n’est pas sans rappeler ce que les médias avaient nommé « l’affaire Maryvonne » dont l’emballement médiatique orchestré par l’extrême droite avait provoqué le dépôt de plusieurs projets de loi anti-squat et qui s’était soldée par la modification de l’article 226-4 du code pénal. Là aussi, Ouest-France avait été particulièrement prolixe, le journal avait en effet produit des dizaines d’articles

Informer, c’est choisir quoi dire et comment le dire.

Mardi 21 août, il est 6h30 du mat’, Ouest-France ouvre le bal. Un premier article signé par Marion Lopez et intitulé « Des retraités nantais délogés par des squatteurs » est publié sur le site du quotidien. Le titre accrocheur n'a pas grand chose à voir avec la réalité. Peu importe, l'objectif est d'avoir « le scoop », d'être « à l'origine du buzz », quelles qu'en soient les conséquences pour les personnes qui habitent alors cette maison.

On peut facilement imaginer que chez Ouest-France, la veille, en réunion de rédaction, illes se disent que s’illes sont les premièr·e·s à publier quelque chose ça sera repris par d’autres médias. Il leur faut donc rapidement un titre accrocheur, un peu de contenu et des interviews. Mais quel angle choisir ? À ce moment là, plusieurs choix s’offrent à Marion Lopez et à l’équipe, par exemple : un truc autour des problèmes de logement à Nantes ou des graves difficultés (le mot est faible) que rencontrent les exilé·e·s pour se loger. Non, l'angle choisi va être celui des galères des propriétaires de logements vides (ici une maison bourgeoise à 2 pas du centre ville) à « déloger les squatteurs ».

Et Marion, donc, de s'apitoyer sur le sort de ces propriétaires « sous le choc et dépossédés de leur bien », leur « maison annexe » peut-on lire dans l’article qui se refuse de dire « résidence secondaire » ... Ces propriétaires, Marion ne les a pas rencontré·e·s. La parole est donnée aux voisin·e·s puisque ce sont elleux qui ont pris l'initiative de contacter la presse. Les ocupant.es actuels de la maison, quant à eux, Marion n'a pas trop l'air de s'en soucier, à part quant il s’agit de relayer les propos de la voisine : « ils présentent bien, ils disent bonjour ». Ouf, on est rassuré·e·s !

Clôturons ce chapitre en ajoutant simplement que « l’éthique » des journalistes, si elle existait, serait aussi ne pas publier certaines informations, notamment quand celles-ci tiennent de la délation ou mettent en danger des personnes. Après c’est sûr, ça fait moins le buzz...

De l’emballement médiatique à l'acharnement

Il semble que les premiers à reprendre l’article de Ouest-France vont être des journaux réactionnaires comme le Figaro dès 7h58 puis Valeurs actuelles à 10h36. Rien d’étonnant là dedans, le ton choisi par Ouest-France convient tout à fait à leur ligne éditoriale.

En milieu de matinée, la machine s’emballe et dans la journée de mardi, ce sont plus de vingt articles qui vont être pondus par des journalistes peu consciencieux : les informations ne sont pas vérifiées, le titre est repris tel quel ou quelque peu modifié. 20 minute écrira : « Nantes: Un couple de retraités mis à la porte par des squatteurs ». Sur planet.fr on peut lire : « Nantes : des retraités chassés de leur maison par un groupe de squatteurs » avec une introduction évocatrice : « La maison secondaire d'un couple de retraités nantais a été prise d’assaut par une dizaine de squatteurs. ». Dans un article, modifié depuis, France Bleu Loire Océan est allé jusqu’à titrer : « Ils découvrent leur maison squattée à leur retour de vacances et ne peuvent pas la récupérer ».

Et tous de plaindre ces propriétaires qui vont devoir entamer des procédures longues pour récupérer leur bien qui, rappelons-le, illes n’habitent pas. Un journaliste du Parisien s’improvise conseiller juridique et écrit un article intitulé : « Comment faire si votre logement est occupé par des squatteurs au retour des vacances ? »

Le procureur adjoint Olivier Bonhomme se saisi de « l’affaire »

Difficile de savoir si c’est Ouest-France qui prend l’initiative de contacter le parquet ou si c’est le parquet qui décide de communiquer. Difficile aussi pour le moment d’analyser la stratégie globale du parquet de Nantes concernant cette « affaire », même si on sait que ce dernier fait preuve d’une imagination débordante depuis plus d’un an dès lors qu’il s’agit de réprimer mouvements sociaux, pratiques de solidarité et de débrouille. Toujours est-il que la nouvelle tombe à 17h37, dans un article publié par Ouest-France et titré « Retraités délogés par des squatters : interpellations en vue ? ». C’est non sans fierté que la/le journaliste écrit : « le procureur de Nantes, découvrant l’histoire dans Ouest-France ce matin, mardi 22 août, s’est emparé de l’affaire. Il considère que l’article 226-4 du code de procédure pénale (1) peut-être invoqué. Il concerne la violation de domicile. ».

Le procureur dont parle l’article, c’est Olivier Bonhomme, connu pour la sévérité des peines qu’il réclame. C’est lui qui représente le parquet le 29 avril 2016, en plein mouvement contre la Loi « Travaille ! ». Ce jour là 10 personnes passaient en comparution immédiate, dont 7 suite à la manif de la veille durant laquelle, notamment, une Porsche s’était joyeusement embrasée. Les dossiers des prévenus n’étant pas prêts pour 14h, et le parquet n’avait pas voulu prendre le risque de les voir libérés par un juge des libertés et des détentions. Une deuxième séance de comparution immédiate avait dont été programmée à 17h. Dans quatre réquisitoires sur six, Olivier Bonhomme avait demandé de la prison ferme avec mandat de dépôt. Le tribunal, présidé par Bruno Sansen, avait alors envoyé 4 personnes en prison. C’est aussi Olivier Bonhomme qui, la semaine dernière, n’a pas hésité à réclamer 15 jours de prison avec sursis à l’encontre de personnes à qui il était reproché de ne pas avoir voulu se soumettre à des relevés signalétiques (empreintes et photos) lors de leur contrôle d’identité à l’issue de la manif du 7 mai 2017.

C’est donc à ce procureur que Ouest-France décide de donner la parole pour clôturer l’article « Il ne faut pas que les gens pensent que dès qu’ils ont le dos tourné, n’importe qui peut s’introduire dans leur domicile et s’y installer, Ce n’est pas le cas. Et ce ne le sera pas. ». Encore une fois, nous voilà rassuré·e·s !

Ouest-France tient son feuilleton journalistique et continue à jouer les balances

Ouest-France a réussi son coup en matière de buzz. Mais un buzz, ça s’entretient et pour ça, rien de mieux que des rebondissements : ouverture d’une enquête, expulsion, interpellations, sorties de garde à vue, le tout agrémenté de quelques témoignages. En 48h, neuf articles vont être publiés (2). On passe du buzz au feuilleton journalistique, une sacrée aubaine pour un mois d’août !

Mercredi 23 août, quand les premières personnes sortent de garde à vue, Léo Paichard, qui se présente comme stagiaire chez Ouest-France, ne leur demande pas comment elles vont, si elles ont subi des violences de la part de la police, si leurs droits ont été respectés. Tout ce qui l’intéresse, c’est de savoir comment la justice les a puni, qui sont les personnes qui ont passé la journée devant le commissariat pour les soutenir et si celles-ci vont fournir des logements aux expulsés. Visiblement, fait semblant d’ignorer qu’avant que le journal pour lequel il bosse ne s’en mêle, ils en avaient un de logement. Quand il lui est demandé de se renseigner pour savoir pourquoi seulement quatre des sept interpellés sont sortis, il oppose d’abord un refus. Il faudra que plusieurs personnes insistent pour qu’il accepte de passer un coup de fil à sa hiérarchie et obtenir l’information.

Non content d’avoir joué les balances en publiant le premier article sans même se préoccuper des risques qu’illes faisaient courir aux personnes qui habitaient la maison, ni de la façon dont l’extrême droite allait s’en servir, le journal continue le 24 août en publiant trois articles. Ouest-France sait qu’une enquête est toujours en cours pour savoir comment a été ouverte cette maison. Ça ne n’empêche pas le journal d’aller interviewer des « bénévoles » qui disent elleux-mêmes n’être « au courant de rien » et de présenter leurs hypothèses comme des faits. Une manière pour Ouest-France de continuer son feuilleton et de prouver une nouvelle fois à la police et à la justice qu’en matière de collaboration le journal en connaît un rayon.

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Notes :

(1) il s’agit en fait de l’article 226-4 du code pénal et non du code de procédure pénale

(2) Les articles publiés par Ouest-France les 22, 23 et 24 août :

Commentaire(s)

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Re excellent article !

Repris sur Squat!net:
https://fr.squat.net/2017/08/25/nantes-retour-sur-le-dechainement-mediatique/