Sommaire :
– Considérations préliminaires [intro]
– Chronologie du mouvement lycéen, Grenoble 2008
– Textes du mouvement lycéen
– Textes de la presse bourgeoise (dans la version PDF seulement)
– Quelques autres lectures pour aller plus loin…

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Considérations préliminaires

Grenoble a vécu lors du printemps 2008 un mouvement lycéen d’une intensité qui se situe dans la continuité des mouvements de révolte de ces dernières années. Depuis au moins le mouvement lycéen de mars-avril 2005, la France n’a cessé d’être agitée par des soulèvements de plus ou moins grande ampleur (mouvement incendiaire d’octobre-novembre 2005, mouvement dit anti-CPE en février-avril 2006, émeutes post-présidentielles en mai 2007, mouvement étudiant dit anti-LRU en novembre-décembre 2007, grèves à répétition dans différents secteurs salariés et grandes manifs inter-syndicales, etc.).

Le point de départ de ce mouvement lycéen, qui s’est étendu sur Grenoble du mois de mars jusqu’à fin mai 2008, c’est un projet de réforme de Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale, impliquant la suppression de plusieurs milliers de postes dans les lycées. Mais ce mouvement a été essentiellement porté par les lycéen-ne-s. Les profs, pourtant directement concerné-e-s, ont été globalement absent-e-s de ce mouvement, ce qui a vite permis à celui-ci de ne pas rester bloqué sur des aspects revendicatifs et corporatistes.

Le titre de cette brochure fait écho au slogan principal de ce mouvement, celui qui était repris lors de chaque manif, connu de tous les lycées, avec une variante selon les moments :
Aux aaaaaaaaaaaaaaaaaaaarmes !
Nous sommes les lycéens
en guerre contre Darcos / Sarko / l’État

Ce slogan résume à lui seul l’état d’esprit de ce mouvement : une révolte présente bien au-delà des projets de réforme du ministre de l’éducation nationale, mais une révolte qui a pu prendre corps collectivement, s’exprimant sur les lycées (notamment lors des blocages) et surtout dans la rue, agrégeant des tas d’autres personnes, ex-lycéennes ou déscolarisées, de tous âges (même si ce mouvement est resté « jeune » dans sa grande majorité). Avec Paris-banlieue (de fin janvier à mi-avril 2008), Grenoble a été la ville la plus chaude lors de ce mouvement lycéen, au point qu’il nous est aussi difficile de comprendre pourquoi ici ça a autant bougé que pourquoi ailleurs ça ne bougeait pas… Indirectement, il y a bien sûr des bouts d’explication, concernant Grenoble, parmi les récits présentés dans cette brochure.
Plusieurs éléments peuvent être pris en compte pour expliquer la relative réussite de ce mouvement. En tout cas, il est certainement judicieux de les garder en mémoire pour de prochaines occasions…

– Le mouvement lycéen est arrivé quelques semaines après le mouvement dit anti-LRU, qui, à sa façon, fut relativement intense également. Des lycéen-ne-s sont passé-e-s sur le campus universitaire lors de l’occupation d’une partie de la fac, des contacts fructueux ont eu lieu, entre étudiant-e-s, lycéen-ne-s et autres.
– Lors du mouvement lycéen, la présence d’autres forces, « extérieures au mouvement » dirait le Dauphiné Libéré, fut un atout non négligeable, au point de faire fantasmer un paquet de journalistes sur le rôle des fameux « anarcho-libertaires »… De nombreuses personnes se sont reconnues dans ce mouvement, sans pour autant être lycéennes.
– Plusieurs groupes de lycéen-ne-s étaient organisés de manière autonome (certains, en collectifs constitués, tels le Culot à Grenoble, le Caviar à Vizille, etc.).
– Les syndicats lycéens ont été assez peu présents, ou plutôt, ils ont vite été débordés, car au départ ils ont bien évidemment essayé de contrôler le mouvement. Un peu à l’image de l’UNEF pendant le mouvement dit anti-LRU de novembre-décembre 2007, la FIDL et l’UNL (les deux principaux syndicats lycéens) ont assez rapidement lâché l’affaire. Ce qui n’a donc pas empêché, à Grenoble, que le mouvement continue de plus belle, de manière plus offensive et plus joyeuse, moins encadrée.
– Les services d’ordre lycéens, même aidés par des cégétistes, ont été submergés par de nombreuses personnes (surtout des lycéen-ne-s, mais pas seulement) qui ont réussi à rendre tout service d’ordre tellement impopulaire qu’il devenait quasiment impossible pour les syndicats d’en imposer au mouvement. Cette critique des services d’ordre a été exprimée très rapidement, à base de tracts et d’actes.
– Le groupe « anti-répression » a diffusé pas mal de tracts avec des conseils en cas d’arrestation et ce genre de choses, d’autres ont distribué des foulards et des appels à manifester masqué-e-s et à se défendre face aux flics, et bien sûr le sérum physiologique et le citron tournaient à volonté (contre les gaz lacrymogènes). Il y avait donc une présence « active » qu’on ne trouve pas forcément dans toutes les manifestations…
– Les violences policières, notamment à travers les lancers de grenades lacrymogènes, ont fait l’unanimité contre les forces de l’ordre. Et face à cela, la police voulait bien sûr éviter une certaine « escalade de la violence » qui aurait pu la rendre encore plus impopulaire (dans un système dit « démocratique », c’est jamais bon). Ces lancers de lacrymogènes ont donc été plus ou moins ritualisés à pratiquement chaque fin de manif, permettant de créer une ambiance plus ou moins excitante (mais quand la police essayait de retarder au maximum l’envoi de lacrymos – dans l’intention de calmer les ardeurs des manifestant-e-s – ça partait quand même en affrontements et en manif sauvage…).
– L’opposition à la police (et plus largement, à l’État) a réuni la plupart des manifestant-e-s. Tout le monde se trouvait pris dans le sentiment d’être agressé par les flics. Du lancer de canette au sit-in à fleur, il y avait une réelle diversité de réactions face à l’autorité de la police. Et sans conflits entre partisan-e-s de telle ou telle tactique.
– Il y avait souvent un temps ensoleillé, ce qui rend tout de même plus agréable le fait de traverser la ville pendant des heures.
– Bon, ce n’est pas vraiment un élément d’explication non plus, mais l’énergie qui se dégageait de ce mouvement était assez folle et belle, elle semblait porter coûte que coûte ce mouvement.

Les éléments expliquant le relatif échec de ce mouvement sont plus clairs, plus habituels, et plus difficiles à dépasser, aussi…

– En 2006, alors que les personnes et groupes les plus actifs pendant le mouvement dit anti-CPE étaient en lutte contre bien plus qu’un simple projet de loi, le mouvement s’était tout de même écroulé quasiment du jour au lendemain, quand le projet de loi concernant le CPE (Contrat Première Embauche) a été retiré. Pour le mouvement lycéen du printemps 2008, il n’y a pas d’explication aussi « directe », mais là aussi, le mouvement a commencé assez fort et s’est éteint assez rapidement également, plus à coup de bac (baccalauréat) qu’à coup de BAC (Brigade Anti Criminalité). Comme la plupart des mouvements sociaux, celui-ci n’avait pas vraiment de perspectives de dépassement de l’état actuel des choses. Ce n’était pas qu’un mouvement défensif (contre des réformes), mais à l’image de la plupart des mouvements de ces dernières années, c’était plus un mouvement de révolte qu’un mouvement révolutionnaire. Ça viendra (ou pas – cela ne tient qu’à nous, tou-te-s).
– Globalement, le mouvement est resté dans des pratiques assez classiques (pratiques qui ont tout de même montré leur efficacité) : manifs, blocages de lycées et de rues, etc. Le principal moment où des perspectives autres ont été mises en place a été l’occupation de la Maison du Lycéen, squattée comme lieu de rencontre, d’organisation… et de révision des cours. Cependant, l’expérience n’a malheureusement pas duré bien longtemps (les vacances d’été et les menaces d’expulsion auront suffi à faire déserter le lieu).
– Alors que plusieurs « journées de mobilisation inter-syndicale » de fonctionnaires, profs et autres travailleur-euse-s, pour la défense du service public et des retraites, etc. ont eu lieu, avec grosses manifs, interventions au micro-sono et stands de merguez, ces moments de possible « convergence des luttes » se sont limités à des manifs « traîne-savates » et quasiment aucune connexion n’a été faite entre le mouvement lycéen et d’autres secteurs en lutte (hormis, de manière éphémère, lors de la manif du 22 mai, quand des syndicalistes sont arrivé-e-s au milieu des lacrymos jetées par les flics, en soutien aux lycéen-ne-s, exhibant bien leurs drapeaux d’organisation syndicale pour qu’on ne se trompe pas… hum !).

Cette question des connexions entre secteurs, milieux, corporations, quartiers, etc. nous semble être un des principaux enjeux pour arriver à élever le niveau d’antagonisme avec le pouvoir. Mais le but n’est pas l’unité à tout prix, à base de représentants syndicaux empêchant le mouvement de décoller et d’assumer des perspectives révolutionnaires, on connaît la chanson… Si l’autonomie des luttes (vis-à-vis des syndicats, des partis, des institutions) nous semble une nécessité de base, c’est justement pour permettre une ouverture, un décloisonnement, la possibilité de se reconnaître dans des objectifs communs.
En tout cas, pour le moment, si ça pète un peu partout, ça pète de manière trop éparpillée et éphémère pour qu’on puisse envisager sérieusement d’aller plus loin dans des perspectives révolutionnaires.

Ces moments de révolte participent tous à instaurer un rapport de force qui est utile pour tou-te-s face à l’État et au capital, mais d’une certaine manière ils peuvent aussi être vécus comme des moments de défoulement cathartique, se limitant à l’expression ponctuelle d’une colère, d’une rage, souvent sans lendemain.

Si ces moments de lutte de rue permettent en partie d’en finir avec la résignation, voire avec la peur du bouleversement social ; s’ils permettent, notamment dans les moments d’émeute, de briser certaines séparations catégorielles, ainsi qu’un certain sentiment d’atomisation et de solitude politique, ils ne suffisent pas à créer des connexions durables, en particulier les connexions qui font défaut à toute perspective révolutionnaire actuelle : celles qui, transversales aux diverses catégories bien utiles au pouvoir (diviser pour mieux régner), permettraient d’organiser des solidarités au-delà des identités de quartiers, de milieux, de corporations, de générations, etc.
Ces connexions ne se feront pas en un jour, ni probablement en un mouvement, des tas de bâtons seront d’ailleurs mis dans leurs roues. C’est d’ailleurs déjà le cas quand ces connexions prennent forme : quand ce n’est pas l’ordre légal (police, vigiles, contrôleurs, administrations) qui empêche ces rencontres par la répression ou « pour des questions de sécurité » (mouvements de rue, occupations de bâtiments ou de places publiques, etc., rien n’est aisé pour la rencontre), ce peut être tout aussi bien d’autres formes d’autorité qui peuvent avoir tout intérêt à empêcher ou à s’approprier ces puissances potentielles montantes : syndicats et gauche citoyenne, « responsables » religieux ou communautaires, il existe un bon paquet de « représentants » plus ou moins institutionnels qui considèrent de fait que la conservation des rapports sociaux actuels leur est favorable. Toutes ces instances « respectables et responsables » qui ont pour rôle d’être les « partenaires sociaux » du pouvoir (pour grappiller quelques réformes et, surtout, pour calmer les « énervé-e-s ») sont de véritables freins à la subversion de la société. Voilà, on nous met des bâtons dans les roues et nous on aimerait bien les mettre sous les roues, les « partenaires sociaux »… Mais que voulez-vous, c’est la démocratie !

Pas tout à fait dans le même ordre d’idée, mais avec une méfiance relativement similaire, et compréhensible, il existe dans tous les milieux des réflexes de repli communautaire et de défiance vis-à-vis d’éléments extérieurs. Dans ces histoires de perspectives révolutionnaires, le seul moyen de rendre communs des objectifs est d’envisager le plus clairement possible l’abolition de la société de classes. Car dans bien des « révolutions », une nouvelle classe sociale a pris le dessus sur l’ancienne et s’est appropriée le pouvoir. Avec la fragmentation du prolétariat, les stratifications entre catégories de travailleur-euse-s, des RMIstes aux fonctionnaires, des banlieues les plus délabrées aux quartiers middle class les plus tranquilles, une question centrale se pose : comment faire pour que, du lumpen-prolétariat, qui vit de débrouilles et de combines, jusqu’à la classe moyenne, qui vit une forme d’exploitation elle aussi mais avec un vague sentiment de privilèges / confort à préserver, en passant par l’ensemble des exploité-e-s (en CDI, en CDD, en intérim, fonctionnaires ou dans le privé, etc.), tout le monde se sente solidaire dans un même élan révolutionnaire, avec les mêmes objectifs de bouleversement social sans prise de pouvoir, sans le remplacement des vieilles hiérarchies par de nouvelles ? Pour que l’objectif commun ne soit pas le remplacement de la classe dominante (la bourgeoisie) par une autre, mais bien l’abolition de toutes les classes (pour aller vers une société sans exploiteur-euse-s ni exploité-e-s, sans dominé-e-s ni dominant-e-s), y’a du pain sur la planche, pas vrai ?

Des connexions, solides et durables, entre différents secteurs de populations en lutte, qui habituellement se côtoient peu, nous paraissent de toute façon nécessaires à toute possibilité d’insurrection. Ce sont d’ailleurs ces connexions qui effraient les chefs du gouvernement et de la police. Sarkozy, en mars 2006, flippait d’une « connexion entre les étudiants et les banlieues » ; Borel-Garin, chef de la police grenobloise entre 2004 et mars 2009, déclarait au sujet des « anarcho-libertaires », au moment de sa mutation en banlieue parisienne, que « ces gens-là arrivent à entraîner derrière eux, très souvent, les jeunes », entretenant le fantasme des horribles anarchistes qui manipulent la jeunesse, naïve et innocente… et montrant par là son ras-le-bol de solidarités de plus en plus prégnantes entre révolté-e-s.

Lorsque plus rien ne séparera les révolté-e-s de tous horizons, les étudiant-e-s et les jeunes déscolarisé-e-s des quartiers pauvres, les lycéen-ne-s et les chômeur-euse-s, les travailleur-euse-s et les zonard-e-s, les retraité-e-s et les sans-papiers, etc., alors le pouvoir pourra se sentir sérieusement mis en danger.
Pour cela, un des enjeux au sein des luttes sociales, est, sans rester les bras ballants, de réussir à ne pas se faire isoler dans des figures d’épouvantails utiles à la répression policière (les « anarcho-libertaires » s’ajoutent aux « délinquant-e-s de banlieue », la force de la police sur cette question est sa capacité sans limite à créer de nouvelles catégories identitaires, sur fond d’anti-terrorisme grandissant). Pas sûr que cela soit simple, mais ce qui peut aider, plutôt que de cesser toute activité offensive, est de populariser certaines pratiques de lutte en les rendant « accessibles », appropriables et vécues comme possibles et envisageables puisque faisant partie intégrante d’une révolte permanente contre l’ordre établi.

A bon entendeur-euse…

Zanzara athée et G. Majaks (Grenoble, mai 2009)

[Cette intro est à l’origine accompagnée de quatre notes de bas de page que vous pourrez trouver dans la version publiée dans la brochure.]