Nantes : la fac est à nous, la fac est à toi et moi

Mis a jour : le mercredi 28 mars 2018 à 00:16

Mot-clefs: / lutte étudiant-e-s lycéen-ne-s mouvement
Lieux: Nantes

Dans nos rues, nos quartiers, nos lieux de travail acharnés, nos lycées, nos universités : le silence. La peur, l’isolement, la rage, le ras-le-bol. On se sent seul. Tout est loin de nous. Le collègue, le camarade nous est presque étranger. Comme si l’on devait se suffire de liens cordiaux alors que nous partageons la même souffrance, la même précarité, la même colère, la même rancœur, ce goût amer une fois le soir venu. Où vais-je ? Pourquoi je travaille pour ces enfoiré·e·s ? Je n’ai pas le choix, se dit-on. Pourquoi j’étudie ? Est-ce que je vais bien ? L’horizon de vie est loin. On le voit à peine. « Des études pour un travail » qu’on nous répète à longueur de journée. Mais où vais-je ? Les galères administratives, le dédale CAFkaïen, la course effrénée après les bourses, les sangsues de propriétaires qui vident notre compte en banque, la dèche d’argent. Nos fins de mois commencent le 1er de chaque mois. Pourtant on ne veut pas de ça, on aimerait relever la tête. Nous sommes beaucoup plus qu’on ne l’imagine à ressentir l’âpreté de cette vie. Que faire quand on veut rompre l’isolement ? Comment s’y prendre ? Avec qui ? Où ? Et puis, serait-ce vraiment utile ? Nous sommes totalement dépossédés de nos lieux de vie : on co-habite sans vivre ensemble. On n’ose plus imaginer : on « co-construit » au lieu de rêver. Nos propres conditions sont des geôles. Pourtant, nous avons quelques clefs pour briser l’isolement : partout en France, dans les universités, des étudiant·e·s et de jeunes précaires se lèvent, relèvent la tête ensemble.

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« Du château au Cours Cambronne » : le luxe de la solidarité

À Grenoble, Lyon, Brest, Montpellier, Paris, Poitiers, Nantes et ailleurs, des étudiant·e·s, des jeunes précaires réquisitionnent des logements vides, ou occupent leur universités en solidarité avec nombre d’exilé·e·s jeté·e·s à la rue par les pouvoirs publics. À Nantes, de nombreux·ses exilé·e·s, non pris·es en charge sont dehors, en plein hiver. Dès le mois de novembre dernier, l’école des Beaux-Arts de Nantes était réquisitionnée par un collectif pour faire de ce bâtiment vide et livide un lieu de vie et d’organisation pour les mineur·e·s isolé.e.s étranger·e·s, un centre social autogéré en plein cœur du Bouffay. En à peine vingt-quatre heures, la maire Johanna Rolland brisait cet élan et envoyait ses CRS. « Ils ferment un squat, on en ouvre quatre ». Action, réaction : tout le rez-de-jardin du bâtiment de la Censive (sur le campus Tertre) est investi pour reloger les exilé·e·s, trois jours après l’expulsion des Beaux-Arts. L’espace s’avère être rapidement bien trop exigu : le château du Tertre – situé sur le campus – est dès lors réquisitionné par les occupant·e·s de la Censive. S’en suivent trois mois de vie commune, de soutien et d’échanges entre étudiant·e·s et exilé·e·s, avant l’expulsion pilotée par le président de l’université Olivier Laboux et la préfète Nicole Klein. « Ils ferment un squat, on en ouvre quatre ». Une journée suffit pour que soit investi un ancien EPHAD de six étages, à deux pas du luxueux Cours Cambronne où s’amassent les fortunes nantaises. La sélection n’est pas que le terme d’une loi nauséabonde sur l’université française : c’est un principe qui dirige ce monde. Les frontières sélectionnent, les employeurs sélectionnent, les proprios sélectionnent, les flics sélectionnent, la justice sélectionne.

« Nantes bouillonne de toutes parts »

La lutte avec les exilé·e·s n’est que le reflet d’une effervescence toute particulière dans la nécropole de Ducs. Le Comité d’Action Nantais (CAN) est un espace de rencontre, d’apprivoisement, et in fine, de décision entre différentes forces politiques nantaises : Unions Départementales, syndicalistes, autonomes, et inorganisé·e·s tentent de créer une force large, de dépasser les barrières et, conjointement, construisent certaines actions comme le Réseau de Ravitaillement des Luttes composé d’habitant·e·s de la ZAD, de paysan·ne·s et de travailleur·se·s en tout genre. Le Réseau de Ravitaillement alimente et aide à construire la grève en organisant des repas et des dons de produits paysans lors des occupations et des grèves sur tout le pays nantais. À la faculté, avec le Comité Autonome Universitaire Nantais (CAUN) c’est le politique qui a recommencé à émerger sur nos campus : cantine et infokiosque à prix libre pour tou·te·s les étudiant·e·s toutes les semaines, interventions pendant la Semaine de Résistance, lancement des occupations avec les exilé·e·s, participation au Réseau de Ravitaillement, solidarité avec les grévistes de Descours et Cabaub. Le CAUN sort de l’université pour mieux l’investir.

Sur l’organisation dans nos facs contre le désert politique

Les forces politiques ont déserté les campus. Les syndicats étudiants sont morts et rien n’est venu les remplacer avant que le CAUN n’émerge. Les revendications syndicalo-estudiantines ne parlent à personne, et il faut chercher le taux de vote des élections universitaires tout au fond des chiottes (10% et des poussières). Pourtant le désir d’agir ensemble, de se retrouver, de partager, n’a pas disparu : le mouvement contre la sélection le prouve. Se réapproprier la faculté, rendre visible l’existence d’un autre horizon politique semble être la préoccupation d’un nombre d’étudiants grandissant.

À Nantes, le campus a vu fleurir avec l’arrivée du printemps une myriade de comités « autonomes ». Cette autonomie n’est pas une posture, mais une pratique. Tous ces groupes sont nés spontanément. Dans chaque filière, les étudiant·e·s ont ressenti le besoin de s’auto-organiser contre le vieux monde. Ni téléguidage ni bureaucrates, c’est la nécessité qui a fait naitre ces comités. Ainsi naissent Le C.H.A.T (Comité des Historien.ne.s Autonome du Tertre), le GAG (Groupe Autonome des Géographes), le C.A.P (Comité Autonome de Psycho), le D.A.B (Droit Autonome Bloqueurs) ou encore l’O.U.R.S (Organisation Universitaire des Révolté·e·s Scientifiques). Chaque comité se veut ouvert et rejoignable. Décloisonner le milieu militant pour permettre à tout un chacun de s’y exprimer est vital et urgent. Ni hiérarchie ni organigramme, ces groupes fonctionnent sur la confiance mutuelle et des principes d’horizontalité, se construisent par la confiance entre camarades de classe, tissent des liens avec les autres étudiant·e·s, les professeur·e·s, les chargé·e·s de TD, les doctorant·e·s, des personnels administratifs. Ce sont des lieux de discussion et d’échanges de pratiques, des forces de proposition et d’action, des espaces de vie et de lutte. Chaque comité a sa propre identité et définit lui même ses moyens d’agir. Le choix de la multiplicité et de l’autonomie ne rime toutefois pas avec isolement : tous les groupes d’UFR se rencontrent régulièrement. Les parties doivent construire un tout, le singulier doit faire du commun, mais un commun multiple, un commun qui fait avec les différences.

À mesure que les comités émergent, les cortèges des manifestations se font de plus en plus denses. Les habituel·le·s étudiant·e·s militant·e·s qui rôdent et rongent la lutte s’effacent tandis que s’affirment tout un tas d’étudiant·e·s qui renouvellent les pratiques et investissent les espaces de mobilisation : quand dans les comités de mobilisation nous sommes à peine 50, nous sommes plus de 150 dans les comités d’UFR. Des autonomes, des communistes, des maoïstes, des anarchistes, des écolos, des insoumis.e.s, des je-ne-sais-pas-trop-mais-je-suis-deter, des je-m-en-fous-de-la-politique, des militant.e.s de l’Unef, des sceptiques, des révolutionnaires convaincus mais surtout des gens qui en ont gros.

En pratique, la solidarité s’organise aussi avec les lycéen.ne.s en lutte. Quand iels nous demandent des coups de main pour bloquer leur lycées, les comités se répartissent les établissements à bloquer. Le nombre permet de se diviser les tâches et d’être plus efficaces. Unité d’action et diversité politique, les mots sont des moyens et non une fin : voila une définition. La posture radicale n’a pas lieu d’être. C’est la forme d’organisation qui doit être radicale : par l’action collective autonome entre étudiant·e·s déters et vénères plutôt qu’un vulgaire ya-ka-faut-que. L’activité dans l’audace et non la passivité de l’éloquence. Moins de poseurs, vive l’ardeur de l’autonomie désirante ! Sur la fac de Nantes nous osons lutter, nous osons vaincre malgré les multiples pressions que nous subissons de la part de la police, des fascistes, de la présidence de l’université, des directeurs et directrices d’UFR, et de certain·e·s anti-grévistes. En manifestation, des camarades des comités se retrouvent nassé·e·s, menacé·e·s par la BAC, fiché·e·s : les pouvoirs seraient-ils inquiets ?

Agir et s’organiser de la sorte, c’est permettre à tout·e étudiant·e de trouver sa place au sein d’un mouvement où la masse tend à anonymiser et marginaliser. Construire d’autres cadres ouvre un champ des possibles inatteignable dans le cadre posé par les sacro-saintes assemblées générales qui tendent parfois à lénifier et annihiler l’énergie et la détermination estudiantines. C’est par l’action, la pratique du terrain et l’occupation de l’espace qu’on peut rendre une lutte visible et réelle. À Nantes, deux amphithéâtres sont occupés : université populaire, ateliers créatifs, projections de films, et temps de partage sont dès lors devenus quotidiens sur le campus. Il est grand temps de sortir du carcan bureaucrate de la massification qui précéderait l’action : nous « massifions » par l’action et l’organisation collective. Et finalement, peu importe le nombre, c’est l’intensité et l’efficacité de la lutte qui compte.

Ce genre d’outils ouvre la voie vers une sortie de l’affinitaire au profit d’une lutte de proximité. Tout ne fait que commencer, et tout reste encore à faire. Si la structure influence largement le contenu des discours et des actions, la mise en place de ces différents comités ne règle pas tous les travers du militantisme. Les mecs y prennent encore une place proéminente. « Nous ne devons en aucun cas nous reposer sur nos premiers succès. Rabattons notre suffisance, critiquons sans relâche nos propres défauts ». Nous devons prendre acte qu’aucun milieu n’échappe au système patriarcal et au sexisme ordinaire. Les difficultés que peuvent avoir les meufs à se faire une place, à prendre la parole et surtout à se faire entendre reste un problème majeur, ici aussi. Nous devons nous organiser en conséquence. Dans le cadre de l’université populaire, des réunions non?mixtes s’organisent pour permettre à toutes les femmes en lutte d’échanger sur leur ressentis, sur les stratégies à adopter pour prendre leur place et se donner les moyens d’agir.

Aussi, les professeur·e·s sont les grands absents. Pourtants, ielles n’existent que par la présence des étudiant·e·s. Les envolées lyriques dans les amphithéâtres, si plaisantes soient-elles, ne sont absolument pas suffisantes. Neutralité et objectivité qu’on nous dit ; nous répondons lâcheté et foutaises. Ils connaissent le poids de leur parole mais décident de rester silencieux. Si les étudiant·e·s et le personnel subissent de plein fouet les attaques sauvages du gouvernement, les mandarins resteront sur leurs trônes dorés à 3 000 balles. Soit, ils seront de l’autre côté de la barricade.

Notre génération, étudiante ou non, n’a jamais rien attendu de cette société mortifère et pourrie. Nous sommes révolté·e·s et la simple constatation du présent donne raison à cette révolte. Nous sommes légitimes. Il est saisissant de constater à quel point les médias sont incapables de reconnaître que celles et ceux qui se défendent contre la police, qui s’attaquent aux outils de cette société spectaculaire (vitrines RIP), ne sont qu’au final, des jeunes, précaires, pauvres, prolétaires, sans futur, sans avenir, au chômage, sans espoir. Nous n’avons rien à perdre, nous avons déjà tout perdu : droit du travail, droit au chômage, droit au logement, études pour tou·te·s, et retraites assurées se sont envolés pendant que surveillances, répressions, contrôles, et violences économiques et sociales ne cessent de nous enchainer.

Nous vivons et vivrons dans état policier. De plus en plus rude, de plus en plus violent. La grève nous coûte cher, et pourtant, nous bloquons. On nous dit que la grève est minoritaire, mais il est rare dans l’histoire de voir une grève générale et massive. Ce n’est pas pour autant que nous devons exclure ce mode d’action sous couvert de minorité. Le luddisme et le sabotage ont toujours été pratiqués par une infime minorité d’ouvrier·e·s. Les moyens d’actions et les manières de lutter doivent être déterminées par celles et ceux qui luttent, et par personne d’autre. Une lutte n’a pas à être légitimée. Arrêtons de douter de nos manières de lutter. Nous n’avons aucunement besoin de conseils paternalistes. Nous n’avons pas de leçons de lutte à recevoir. Les moyens d’actions doivent être déterminés par les premier·e·s concerné·e·s.

NOUS SOMMES EN MARCHE POUR METTRE LE GOUVERNEMENT EN MARGE !

NOUS APPELONS TOUTES LES FACS DE FRANCE À PRENDRE ACTE DU FONCTIONNEMENT NANTAIS ET À S’ORGANISER EN CONSÉQUENCE CAR EN CENDRE, TOUT DEVIENT POSSIBLE.

Des membres de différents comités universitaires nantais

Link_go https://lundi.am/De-Nantes-en-reponse-a-la-MIFA-la-fac-est-a-nous-la-fac-est-a-toi-et-moi

Commentaire(s)

> Chauvinisme = nationalisme

Nantes par ci, Nantes par là ... Marre des militants qui se regardent le nombril en permanence ! Et puis relayer les textes de l'agence de presse officielle des appellistes, à l'heure où ils montrent leur vrai visage autoritaire et violent pas si loin d'ici, est-ce vraiment nécessaire ?

> pas d'amalgame

je ne peux pas croire que la violence et l'autoritarisme soit le fait de toutes les personnes appréciant l'appel mais de quelques individu-e-s.

Pour lundi.am le spectre des textes est plus large qu'un seul courant de ce que j'en déduit en le parcourant de temps en temps.

pour le nombrilisme, ouais c'est chiant de toujours ramené à soit si systématique. Ceci dit faut aussi savoir valoriser ces actions tout comme accepter la critique pour avancer et ne pas se renfermer dans un entre soit de militant-e-s de même courant.

> @ Emmerdeuse

Ça, un relais des appelistes ? Non, j'y crois pas : le texte est féminisé.

> article de mediapart

A Nantes, des comités autonomes mènent la danse

L’Université de Loire-Atlantique a vu plusieurs de ses bâtiments occupés ces derniers mois, d’abord par un collectif de soutien aux exilés, puis par les étudiants opposés à la réforme de l’Université. La mobilisation prend de l’ampleur, alors que des liens se tissent avec les cheminots et d’autres secteurs.

Nantes (Loire-Atlantique), envoyé spécial.– Le bâtiment a beau être sorti de terre il y a quelques années seulement, il n’a pas l’air si neuf. D’abord parce que son architecture n’est guère différente de celle de ses prédécesseurs, ensuite, et surtout, parce que ses murs, couverts de graffitis et d’affiches, ont comme vieilli prématurément. Depuis six semaines, deux amphis du campus Tertre, à Nantes, sont occupés par des étudiants opposés à la loi ORE (sur l’orientation et la réussite des étudiants). Sur les murs, des slogans hostiles à la sélection à l’Université, bien sûr, mais pas seulement : soutien aux exilés, aux accusés du groupe de Tarnac actuellement en procès, dénonciation des violences policières, ou propos plus généraux sur la « misère en milieu étudiant », pour reprendre l’expression situationniste qui a fait florès en 1968.

La mobilisation dans les universités semblait végéter sous les radars médiatiques, mais deux événements consécutifs, la semaine dernière, l’ont soudain mise en lumière : la mise sous tutelle de l’Université de Toulouse, occupée depuis trois semaines et dont les AG réunissent régulièrement plus de 2 000 étudiants ; et l’expulsion par des personnes cagoulées et armées de bâton d’un amphi occupé à Montpellier.

Ce serait cependant faire un raccourci de voir dans ces deux moments le déclencheur d’un mouvement large. Le feu couvait depuis des semaines. Singulièrement à Nantes. Au mois de novembre, l’occupation d’un bâtiment vide de l’École des beaux-arts par un collectif pour en faire un lieu d’accueil pour mineurs en exil avait tenu 24 heures avant l’évacuation. Une partie du large bâtiment Censive, sur le campus, est ensuite investi. Trop exigu, le collectif se reporte par la suite sur le château du Tertre, lui aussi situé sur le campus. L’occupation a duré trois mois, avant une expulsion décidée par le président de l’Université, Olivier Laboux, pendant les vacances d’hiver. C’est depuis un ancien Ehpad, situé en centre-ville, qui est occupé.

Ce mouvement de solidarité a eu un effet paradoxal : il a éclipsé la mobilisation contre la loi ORE en même temps qu’il tissait les liens qui allaient la porter. Un « agenda militant un peu particulier », résume un membre de Sud Éducation 44. « Les étudiants ici revendiquent clairement la convergence des luttes », explique pour sa part Lucie Thévenet, enseignante en lettres classiques à Nantes.

Lundi 26 mars, rendez-vous est donc pris devant l’un des amphis avec ses « occupants ». Contact a été pris via Facebook, auprès d’une personne sous pseudo. La géopolitique du mouvement nantais est complexe, ses initiateurs sont divisés en une myriade de groupes. En face de nous se trouvent des membres de la Fars (Force d’action révolutionnaire en sociologie), du Lama (Lettres autonomes mobilisées en action), du Chat (Comité des historien.nes.s autonome du Tertre), et d’autres encore. Le matin même, sur le site Lundi Matin, a été publié un texte qui évoque encore d’autres groupes : le Gag (Groupe autonome des géographes), le Cap (Comité autonome de psycho), le Dab (Droit autonome bloqueurs) ou encore l’Ours (Organisation universitaire des révolté·e·s scientifiques).

Tous ces groupes se retrouvent plus ou moins dans le CAUN (Comité autonome universitaire nantais), tandis que les informations circulent notamment via la page Facebook Université de Nantes en lutte. Chaque comité comprend entre une dizaine et une trentaine de personnes. Pour leurs membres, ces comités répartis par UFR présentent de nombreux avantages. D’abord, ils permettent une « proximité » avec les autres étudiants, les rendant plus « accessibles ». Ensuite, une « tentative de prise de pouvoir bureaucratique » est rendue quasiment impossible : en clair, les syndicats sont totalement dépassés. Enfin, chaque groupe peut prendre ses propres décisions d’action sans en référer préalablement à une assemblée générale.

Depuis le début de l’occupation des amphis, une université populaire a été mise en place. Des ateliers ont eu lieu – « Comment sortir de Microsoft ? », « Quelle attitude tenir en manif ? » –, d’autres sont au programme – « Les inégalités sociales », « Mai 68 ». Professeure de sociologie, spécialiste de l’éducation, Sophie Orange est également venue expliquer les tenants et aboutissants de la loi ORE.

Les syndicats étudiants sont absents ou dépassés. « L’Unef a disparu, et même Solidaires a un peu déserté », explique un membre du comité. Un deuxième complète : « Dans les AG, il y a des militants, mais pas les orgas en tant que telles. » Un troisième se félicite d’une forme d’« autogestion de la lutte » et ajoute, dans un sourire : « La plus grosse participation des syndicats, c’est de nous prêter leur imprimante. »

L’Unef n’en prend pas ombrage. « C’est une forme de militantisme qu’on ne connaît pas forcément », reconnaît Nolwenn Arteaud-Orquin, trésorière de l’Unef à Nantes. « À titre personnel, je trouve ça bien, ça permet de grossir le mouvement. Ils nous font beaucoup avancer. Ils ont un regard qui remet en question nos pratiques. » L’Unef compte environ 350 adhérents à Nantes, mais seulement une trentaine de membres actifs. Lors des dernières élections, en début d’année, la liste de la Fage, organisation proche de la CFDT, est arrivée largement en tête. Ce syndicat est pour la loi ORE et soutient plus généralement la politique éducative d’Emmanuel Macron.

Les partis politiques sont également largement absents sur le campus. Un groupe insoumis existe, mais « on ne les voit jamais », selon un autonome. Les jeunesses communistes sont également invisibles, même si certains militants participent bien au mouvement. Des jeunes du NPA sont présents via leur groupe L’Étincelle, visibles surtout au moment de la mobilisation autour des migrants. Mais ce ne sont clairement pas eux qui mènent la contestation.

« C’est un mouvement pour tout le monde et par tout le monde, donc c’est normal qu’il n’y ait pas trop d’orgas présentes en tant que telles », expose un autonome. « Même au sein des groupes par UFR, ce sont des gens pas trop militants. Il y a un gros renouveau des populations mobilisées », ajoute-t-il.

Les modes d’action choisis ne font pas l’unanimité. En particulier le blocus du campus. Croisé à la fin de son cours de philo, Maxime estime qu’il est « bien qu’il y ait une mobilisation, des revendications. Mais les blocus apportent beaucoup de tension avec les étudiants, surtout vis-à-vis de ceux qui ne veulent pas être engagés. Alors que de temps en temps la politique devrait être mise de côté ». Audrey, sortie du même cours, est plus dubitative : « Les blocages ne sont pas la solution et en même temps ça en vaut peut-être la peine. Au début, j’avais l’impression que ça n’avait pas d’impact, mais maintenant, j’estime que ça nous permet de nous faire entendre. »

« Il va y avoir du zbeul »

« Mine de rien, les blocus montrent leur efficacité », juge pour sa part Solène. « Qu’est-ce que c’est de perdre quelques jours de cours si c’est pour permettre à la fin d’affronter un avenir de manière sereine ? » Nolwenn, de l’Unef, semble elle aussi avoir changé d’avis au cours des dernières semaines : « Au début, on était contre les blocus, car on estimait que les gens n’étaient pas assez informés sur la loi. Mais désormais, on est pour participer, vu l’énormité du texte législatif et le peu de choix d’actions. »

Des étudiants opposés à ces blocus ont bien tenté de s’organiser. Pour l’instant sans succès. Une pétition lancée la semaine dernière a péniblement atteint 450 signatures. Mi-mars, une étudiante a lancé une page Facebook contre l’occupation. Piratée quelques heures plus tard. Une AG organisée en début de semaine a réuni une quarantaine de personnes.

Même si les campus des facs de sciences ou de santé ne sont pas touchés, la gestion des blocages par la présidence de l’Université n’a pas aidé. « Au début, Olivier Laboux [président de l’université – ndlr] a été très agressif. Il a procédé à des fermetures administratives qui n’étaient pas légitimes », juge un membre de SUD Éducation, « quand deux amphis étaient occupés, il a décidé de tout fermer ».

« Beaucoup se demandent ce que veut la présidence lorsqu’elle envoie, par exemple, des messages annonçant un retour à la normale, sans vraisemblablement s’en assurer sur le terrain, et appelle à un retour massif : cherche-t-elle la confrontation ? » s’interroge Lucie Thévenet, professeure en lettres classiques. Elle poursuit : « Pour une grande majorité de mes collègues et du personnel, il y a clairement un refus de cette confrontation, et du recours à une intervention des forces de l’ordre que le moindre accroc pourrait justifier. »

Mardi midi, l’AG des opposants a réuni plus de 700 personnes. Devant l’afflux, les organisateurs ont dû changer d’amphi, au grand dam d’un professeur de droit qui a quitté la nouvelle salle en pointant les « usurpateurs ». La question des blocages a de nouveau occupé une partie des débats.

Une étudiante se déclare pour, mais insiste sur le fait qu’en bloquant toujours les mêmes jours, ce sont chaque fois les mêmes cours qui sont concernés. Elle propose des blocages tournants. Une autre étudiante renvoie la balle à l’administration de la fac : c’est à elle de trouver une solution. Elle poursuit : « Elle est où la grève des profs ? Quand est-ce qu’ils se mobilisent ? »

Un étudiant poursuit : « Je suis au courant qu’il y a des gens qui sont pour cette lutte, mais qui paniquent. Ce que je propose, c’est d’exiger des semestres blancs. » En gros, que l’administration s’engage à donner la moyenne à tous les étudiants. Une jeune fille souligne que pour certains, il ne s’agit pas d’avoir la moyenne, mais d’avoir des notes supérieures pour partir dans d’autres universités, à l’étranger par exemple. Un autre s’alarme : si un semestre blanc permet bien d’avoir son année, il n’en restera pas moins des lacunes pour l’année suivante.

Quelqu’un recadre le débat : « Lors de la dernière AG, on avait voté un blocage immédiat en cas d’attaque d’une fac, je ne vois pas pourquoi on devrait revoter aujourd’hui. » Un autre met en garde : « Si le blocage est voté, il faut que les gens soient présents pour le tenir. »

On passe au vote. Quelques étudiants sont appelés sur l’estrade pour compter les votants. Une première motion est adoptée : se mobiliser les 28 mars (à l’appel de l’université de Lille, « contre les fascistes »), 3 avril (avec les cheminots), 7 avril (manif intersyndicale large), 12 avril (appel jeunesse), 14 avril (un samedi) et enfin le 19 avril (nouvelle journée interprofessionnelle). « Ça va faire monter la pression », explique l’auteur de cette proposition.

À une large majorité, il est décidé de procéder à des blocages de la faculté ces jours de mobilisation, puis de voter, le soir même, la poursuite du blocus jusqu’au jour de mobilisation suivant.

En face des deux amphis occupés à Nantes. © CG En face des deux amphis occupés à Nantes. © CG
Lors de cette AG, l’objectif de la « convergence des luttes » et de la « jonction avec le monde du travail » est clairement affiché, comme l’explique un étudiant. Un autre propose par exemple d’organiser avec les cheminots une opération « péages gratuits » les jours de grève : « Ça permettrait aux gens obligés de prendre leur voiture de se déplacer gratuitement, et en plus, ça ferait chier Vinci. » Gros applaudissements.

Une assemble générale « inter-luttes » est d’ores et déjà programmée jeudi soir. « Avec la CAUN, il y a déjà plein de liens avec les syndicats professionnels, avec la CGT, avec SUD », explique à Mediapart une membre de la Fars, qui parle de « front commun ». « C’est les K-way noirs et les chasubles rouges, ensemble dans les manifs. » Cette alliance a commencé pendant la mobilisation en faveur des exilés et se poursuit depuis.

Elle s’explique aussi par la répression particulièrement violente des manifestations à Nantes, notamment depuis les manifestations contre la loi travail au printemps 2016. Des responsables syndicaux auraient été directement menacés par la préfecture, qui leur aurait demandé de se désolidariser des « casseurs ». Ce qu’ils n’ont pas fait. « Les services d’ordre de la CGT et de SUD nous protègent dans les manifs », raconte un étudiant.

« La convergence des luttes, c’est une tradition en Loire-Atlantique », explique Dorian Piette, enseignant en droit à l’IUT de Nantes, lui-même ancien étudiant sur le campus en 2009. Pour lui, le mouvement est clairement « plus profond que la simple dénonciation de la réforme universitaire, les revendications sont beaucoup plus larges ». Résumé dans un sourire d’une étudiante autonome : « Loi maintenue ou pas, il va y avoir du zbeul ! »