Qui est renseigné sur les engagements passés et présents de Jean-Marc Rouillan ne peut penser un seul instant que ce dernier puisse défendre, de quelque façon que ce soit, ce que représentent Daesh et l’EI. À moins d’un soudain excès de folie. Et de folie il n’est pas question ici, l’écoute de l’entretien donné sur Radio-Grenouille ce 23 février confirme, si besoin est, de la lucidité du gars. Sur ce point-là déjà soyons rassurés, sa fidélité à son combat de militant communiste révolutionnaire contre toute forme d’impérialisme, contre toute forme de pouvoir étatique se construisant sur la contrainte des corps et des esprits, reste vive, déterminée, et joyeuse.

Ce qui donc mérite d’être étudié, sont les raisons de cette furie médiatique : comment se construit-elle (organisation des mensonges et des approximations), dans quel contexte, pourquoi…

Car si la phraséologie produite par les rouages communicationnels de la domination est vulgaire, et surprend par son obscénité, derrière chaque nouvelle poussée de l’obscène une intelligence est à l’œuvre contre notre liberté d’expression.

Lorsqu’on écoute cet entretien, on comprend très vite que le hiatus n’est pas, à proprement parlé, sur ce qui se dit sur Daesh (grosso modo, interviewé et intervieweurs sont d’accord sur l’inacceptabilité de ce que propose cet « état » islamique et des moyens employés). Par contre, ce qui pose très vite problème, est le refus de Jean-Marc Rouillan d’accepter le cadre même de la discussion proposée (qu’être contre Daesh ne peut signifier qu’être du côté de ce contre quoi Daesh se mobilise, c’est-à-dire la France démocratique) et l’assignation qui, conséquemment, lui est faite : être un porte-parole de cette démocratie blessée.

On remarquera au passage :

1. Que toute l’argumentation montée contre Daesh et l’E.I. se construit sur le traumatisme né du choc d’actes guerriers, sur l’émotion et l’empathie, et sur du religieux : face au monothéisme criminel de Daesh, se construit un monothéisme républicain (comme symbole : la Place de la République devenue sanctuaire, lieu de prière laïque – François Hollande ne s’y trompe pas, qui lui-même poussera des cris d’orfraie et glapira à l’hérésie lorsque, lors d’une manifestation contre l’état d’urgence, ce sanctuaire fut piétiné – cris très vite ravalés, lorsqu’il fut prouvé que ce saccage, cette inacceptable profanation fut l’œuvre, non des manifestants, mais des CRS eux-mêmes). Ainsi, jamais l’analyse et la critique ne se posent sur le terrain du politique (on se souviendra d’ailleurs du tonitruant « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » de Manuel valls, menace claire cherchant à surseoir à toute velléité d’analyse), mais sur le système binaire immémorial bien guerrier : le mal contre le bien.

2. l’assignation faite à Jean-Marc Rouillan – assignation fortement suggérée aujourd’hui à toute personne publique –, s’apparente à un nouveau genre du repentir ; si on connait sa forme habituelle (qui commence par le célèbre « je regrette… », que tou-te-s les prisonnier-e-s politiques du monde entier connaissent bien – Jean-Marc Rouillan a payé le prix fort de ne s’y être jamais plié), celle-là, plus subtile, plus perverse, n’oblige plus au regret, mais au contraire à crier moi aussi. « Moi aussi je suis Charlie »…  Ainsi certaines personnalités de l’ombre ont pu accéder à la lumière ; et d’autres, que des prises de positions courageuses ou sulfureuses avaient renvoyé dans les marges, se sont réinventées une virginité… et cela à moindre frais, crier avec les loups semble sans doute moins compromettant que la terrible solitude du je regrette. Et pourtant…

Dans cet entretien, Jean-Marc Rouillan, d’emblée, déplacera les curseurs du débat. Dans un premier temps, en ne se plaçant que sur un terrain politique. Et, dans un second temps, en refusant l’assignation qui lui était faite. Ainsi, si il ne cesse d’être critique quant à la politique de Daesh, il ne l’est pas moins à l’égard de la France, et dans cette guerre, il s’affirme neutre : il y a d’un côté un état islamique conduit par une bourgeoisie sunnite criminelle ultra-réactionnaire nommée Daesh, et, de l’autre côté, un état français qui s’est construit lors de la 3e république sur deux événements : le massacre de la commune (30 à 40000 communard-e-s assassiné-e-s) et le fait colonial (Ce qui s’est passé en Algérie m’empêchera toute ma vie de chanter la Marseillaise et de porter le bleu-blanc-rouge, dit-il). Il réfute tout argument religieux ou relevant du choc des civilisations, répugne à piocher dans le champ lexical de l’horreur, de l’émotivité et de l’empathie victimaire afin d’éviter que son argumentation ne soit vrillée de trop d’affect, et reste dans une logique dialectique.

Le format de l’émission, sorte de discussion à bâtons rompus, n’offre pas réellement le temps ni l’espace de déplier une pensée politique – juste de poser les bases de son argumentation, en expliquant les raisons de sa neutralité dans une guerre qu’il considère ne pas être la sienne. Il rappelle que, hier comme aujourd’hui, son combat est ailleurs, évidemment international, pour l’émancipation des peuples. Et ce combat, il en trouve l’écho en France du côté des quartiers populaires, des bidonvilles, des camps de réfugiés… et de toutes les minorités menacées par un système policier de plus en plus présent et pressant. Jean-Marc Rouillan ne s’y trompe pas, qui voit dans l’état d’urgence la mise en place de nouveaux moyens de contrôle et de soumission de la population, la lutte anti-terroriste n’étant qu’un prétexte – personne n’est dupe, jamais ces dispositifs policiers et militaires n’empêcheront une organisation terroriste telle que Daesh d’agir. 

Ainsi, Rouillan perturbe la grande messe consensuelle qui oppose dans un affrontement duel Daesh représentant les forces du mal et la France démocratique incarnant les forces du bien, renvoie dos à dos ces états à leur logique mortifère de domination, et refuse l’invitation qui lui est faite de rejoindre le cénacle bien pensant des experts autorisés pour retrouver sa place, celle de compagnon indéfectible de la plèbe contre laquelle, au bout du compte, se construit l’état d’urgence.

De replacer le débat sur des bases politiques, permet à Jean-Marc Rouillan de resituer les attentats de Paris dans leur contexte (une guerre menée par la France en Afrique, au Moyen-orient et au Proche-orient, avec notamment les bombardements en Syrie et en Irak – quand on bombarde une école on lève 2000 combattants pour Daesh, rappelle-t-il – et l’hypocrisie d’un état français qui dit combattre Daesh tout en commerçant avec le Qatar et l’Arabie-Saoudite, notamment en leur vendant des armes – alors qu’on les sait défenseurs d’un Islam radical et sont soupçonnés de financer Daesh. Hasard du calendrier, Alors que Rouillan tient ces propos, nous apprenons que Hollande décerne la légion d’honneur à Mohammed ben Nayef, prince héritier d’Arabie Saoudite. Toujours dans cette même cohérence hypocrite et criminelle, et dans un même temps, Manuel Valls, lors d’un dîner au CRIF, affirme que l’antisionisme est « tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël », disqualifiant et rendant d’un coup hors-la-loi toute forme de dénonciation de la politique d’apartheid du gouvernement israélien. Ainsi, selon leur propre logique, le premier se rend coupable de collaboration avec l’ennemi, tandis que le second se rend coupable d’incitation à la haine raciale, tant son affirmation révisionniste insulte et isole tout une partie de la population, et notamment une grande partie des habitants des quartiers populaires qui soutient effectivement la résistance palestinienne, non pas pour des raisons religieuses ou racistes comme aimerait nous le faire croire les représentants de l’état français (n’oublions pas que l’antisémitisme est une affaire occidentale, et que ce sont des pays européens – dont la France collaborationniste – qui ont rempli les camps de concentration ; il y a donc là une évidente tentative de permutation des culpabilités), mais pour des raisons bel et bien politiques. Ne sont-ce pas là des actes relevant du terrorisme d’état?

C’est une vieille habitude, dans notre démocratie, de baliser un débat « publique » puis d’inviter des experts à exercer leur talent de rhétoricien, afin que la population puisse choisir « librement » son opinion. La fabrication du prêt-à-porter de la pensée a toujours très bien fonctionné, l’information ainsi distillée par la presse du pouvoir décide jusqu’à la critique permise. Ainsi, lorsqu’il est question des jeunes des quartiers populaires, nous avons le choix entre deux propositions : ou ils sont racailles (avec l’idée que certaines sûrement sont sauvables), ou ils sont victimes (avec l’idée que certaines assurément vont se muer en racaille) – autant dire qu’ici victime et coupable sont les deux versants du même sujet colonisé, l’un hérité de la droite, qui prône l’asservissement par la force ; l’autre, héritée de la gauche, qui prône un humanisme dont l’idéal serait de soulager sans émanciper (cela peut s’appeler, par exemple, l’intégration). 

Prenons deux exemples sur le fonctionnement de ces débats :

1. Lors du procès des enfants Zyed et Bouna : tous les commentaires, analyses et observations tournaient autour du thème de la culpabilité : qui est coupable, non coupable, victime ou non, etc. Personne, parmi les médias autorisées, n’a pensé ou voulu revenir à la simple descrition des faits : en France, des enfants, dans certains quartiers, ont peur de la police. Peur au point de fuir. Peur au point de risquer leur vie – alors qu’ils n’ont commis aucun délit. La notion de responsabilité et de culpabilité alors ne se serait peut-être pas délayée dans ce qui a été finalement traité comme un fait divers, voire un regrettable accident – mais aurait pu prendre toute son ampleur politique, avec une remise en question directe de la responsabilité d’état. On comprend que personne, à gauche comme à droite, n’a intérêt à un tel débat.

2. Lors des émeutes de 2005, la gauche a inventé ce concept fumeux de révolte non politique, en se basant sur la simple observation que, de cette effervescence, n’émergeaient aucune figure charismatique (aucun chef), aucun mot d’ordre, aucun discours, aucune parole – ou plutôt, aucune parole audible de là où ils étaient. Parce qu’il leur était impossible de penser une séquence spontanée qui se vivait en dehors de leur grille habituelle de réflexion ; parce qu’ils étaient dans l’impossibilité de comprendre ce qu’est une parole doublement confisquée (confisquée par une classe politique de gauche qui a trahi, et confisquée par l’aberration même de ce que vivent ces jeunes) ; et enfin parce qu’ils étaient dans l’impossibilité de comprendre que le geste est une parole, que les corps inventent de nouveaux langages, et qu’une pensée peut s’exprimer par l’action… ils ont enterré dans un débat fermé le sens même de cette émeute, ont abandonné ces jeunes face à une violence policière extrême (certains, 11 ans après, croupissent toujours en prison dans l’indifférence générale) et ont ratifié d’un trait définitif la séparation des quartiers populaires du reste de la population.

Dans ce contexte, où la classe politique française dans son ensemble acte sa rupture avec ces populations en révélant son racisme structurel, Jean-Marc Rouillan, à contre-courant, refuse de participer de cette politique de la séparation, déplace les curseurs du débat imposé avec ses logiques binaires et réinjecte de la politique dans le débat public, c’est-à-dire à l’endroit même où se joue habituellement le travail de dépolitisation. Se faisant, il se désolidarise de « l’esprit Charlie » et rejoint la cohorte des soupçonnables tel que définis par Valls.

Car de quoi donc accuse-t-on JMR ? D’apologie du terrorisme ? Sa critique à l’égard de Daesh est sans ombre, et il n’est (ne peut être) à aucun moment solidaire de ceux qui ont commis ces attentats. Le terme de courage qu’il a utilisé – et qui lui est fortement reproché – est un terme difficile, qui ne veut pas dire grand chose. On qualifie de courageux aussi bien un geste de résistance admirable, que l’exploit guerrier né d’une obéissance aveugle et stupide à un pouvoir supérieur, que les exploits totalement idiots que l’on trouve dans certains journaux – souvent ceux-là même qui accusent aujourd’hui Jean-Marc Rouillan –, ou encore dans des livres comme le Guiness des Records – tel ce chinois qui c’est planté 2009 aiguilles dans le corps, ou cet autre saoudien qui s’est introduit 22 scorpions vivants dans la bouche. Couragepeut à la fois saluer un geste noble, une détermination sans intelligence, et l’acte le plus imbécile qui soit. Dans le cadre de cet interview, nul doute que Jean-Marc Rouillan, combattant, s’est imaginé dans la peau de celui qui se trouve traqué par des milliers de policiers armés. Nulle doute qu’il ait déjà vécu ce genre de situation. Et qu’il sait dans sa chair quel sang-froid avoir pour affronter une telle adversité. Lors des reportages télévisuels qui couvraient ces événements, on se souvient de policiers qui étaient eux-mêmes médusés de la détermination de ces jeunes qui non seulement ne reculaient pas mais avançaient droit devant, malgré le tir nourri des armes dirigés contre eux. Appréciation technique donc, où le mot courage trouve mal sa place – ce qui peut sans doute être source de débat voire de désaccord (Jean-Marc Rouillan a d’ailleurs eut maintes fois l’occasion de s’expliquer sur l’emploi de ce mot), mais certainement pas d’une condamnation pour apologie de terrorisme. Par contre, ce que dit Rouillan dans sa critique du terrorisme via Daesh, c’est son esprit totalement capitaliste car basé sur le mortifère, le sacrifice, la mort – qu’il oppose avec l’action directe telle qu’envisagée et pratiquée par certains militants révolutionnaires, où il n’était jamais question de sacrifice, mais, au contraire, de joie, de solidarité et d’espoir.

On comprend bien que cette histoire arrive à point nommé pour le gouvernement. Alors que la jeunesse se mobilise contre la loi El Khomri et semble se préparer à une lutte acharnée ; alors que dans divers secteurs, des ouvriers et salariés se mobilisent ; alors que des collectifs s’organisent dans les quartiers populaires ; alors que des ZAD se créent un peu partout et résistent à l’acharnement policier… réveiller « l’esprit Charlie » (ou ce qu’il en reste) reste une carte maîtresse du gouvernement, qui fédère et permet de jeter un mouchoir sur la mise en place de plus en plus évidente d’un gouvernement totalitaire. Jean-Marc Rouillan est parfait dans le rôle du fusible : état d’urgence oblige, il importe d’envoyer un nouveau signal fort pour le renforcer – par exemple ici, en jetant derrière les barreaux le porteur d’une parole libre.

Car, au bout du compte, c’est cela qui est reproché à Jean-Marc Rouillan. Malgré ses années de prison ; malgré la maladie que 25 années d’enfermement lui a laissé en héritage ; malgré l’interdiction qui lui est imposée de s’exprimer sur certains sujets ; malgré les contraintes de déplacement (interdit de séjour dans 38 départements et interdiction de passer des frontières) ; malgré les astreintes judiciaires et la surveillance policière… malgré tout cela, il agit en homme libre, refuse cette auto-censure si bien et si largement pratiquée aujourd’hui, et s’exprime comme il veut et où il veut. 

C’est cette liberté qui est condamnée par l’état. C’est cette liberté qui vaut à Jean-Marc Rouillan la menace d’être renvoyé en prison, et peut-être définitivement. C’est cette liberté qu’avec lui nous perdons un peu plus, si nous ne réagissons pas. C’est cette liberté que nous devons, coûte que coûte, défendre.

https://blogs.mediapart.fr/laurent-cauwet/blog/170316/qui-peur-de-rouillan