DROITE ET GAUCHE : UN ETRANGE CONSENSUS AUTOURS DU SERVICE CIVIQUE OBLIGATOIRE (S.C.O.)

Dans les tuyaux du sénat et de l’assemblée nationale depuis 2003, ce projet de service civique obligatoire est revenu sur l’avant-scène nationale en novembre 2005, comme un écho à la crise des banlieues. Quand la révolte atteint son paroxysme, l’exaltation patriotique et la menace d’un redressement citoyen ne sont pas loin derrière…
Largement soutenus par une certaine presse chrétienne, au travers du magazine ‘La Vie’, 443 parlementaires, près de 52 % des députés, plus de 10 000 citoyens avaient signé l’appel pour le S.C.O. (1) deux mois et demi après son lancement. Ainsi le journal télévisé de 20 h sur la 2, ce 18 avril, nous annonçait que 9 jeunes sur 10 seraient favorables à l’instauration du S.C.O. (2).

Depuis, cette idée qui relève de l’orthopédagogie à visée normative, poursuit son chemin, les prises de position pour un tel service se multiplient, la presse en fait écho sans qu’aucune controverse publique soit réellement amorcée…

Certains pensent qu’il est trop tôt, qu’il ne s’agit là que d’un vague projet, totalement irréalisable de surcroît, qui retournera dans son carton comme il en était sorti… Vague projet ? Irréalisable ? Rien n’est moins sûr. La volonté de ses partisans (droite et gauche confondues) est farouche si on en croit leur ténacité : pas moins de 9 projets de loi (3) ont été déposés entre 2003 et 2006 et ce n’est probablement pas fini.

PIRE QUE LE C.P.E …

Pire parce que plus sournois, ce projet joue sur la corde délicate du délitement social et du désir d’engagement des jeunes dans des causes qui les sensibilisent … Plus dangereux car si le C.P.E était rejeté massivement par l’opposition, le S.C.O à l’inverse fait plutôt consensus. Le magazine La Vie poursuit sa campagne publicitaire et envisage durant l’été 2006, une large consultation des jeunes, l’objectif est de passer le relais aux politiques le moment venu. Et si le moment venu était après les élections présidentielles ? Plusieurs candidats de droite et de gauche l’annoncent comme une priorité de leur programme, s’ils passent au pouvoir en 2007. Parmi les plus connus de ses partisans, nous trouvons : Ségolène Royal, François Hollande, François Bayrou, Jean-Luc Mélenchon, Dominique Strauss-Kahn, Michel Rocard, Laurent Fabius, Christine Boutin …

A quoi devons nous ce large consensus autour du S.C.O., entre partis opposés qui nous ont plutôt habitué à se déchirer ? Un miracle se serait-il produit sans qu’on s’en aperçoive ? Le magazine La Vie serait il porteur de la ‘Bonne Nouvelle’ ? Même si ses rédacteurs semblent très « inspirés » la réalité est tout autre. Ce projet fait l’unanimité car il représente l’ultime tentative de la France d’en haut pour reprendre le contrôle sur la France d’en bas, qui lui échappe de plus en plus.
Cette coalition autours du S.C.O. a pour nom pouvoir politique. Face au délitement social et à l’abstentionnisme chronique, les politiques ont compris qu’un tel service représente, de part son caractère obligatoire, un possible retour à l’autorité et à l’ordre. En deux mots, à la légitimation de la toute puissance de l’Etat, qui se présente à nous sous l’apparence d’un père de famille, qui sait de quoi ses enfants ont besoin pour retrouver le bon sens civique.
Le titre ‘ Et pourquoi pas un S.C.O. pour répondre à la violence des jeunes ?’de l’émission diffusée sur radio R F I le 02 février 2006 est à ce titre très révélateur, de cette volonté de tirer profit de la situation.

Dans la panique générale provoquée par l’embrasement des banlieues, il était facile d’obtenir l’unanimité sur un projet pétri de morale sociale et d’autoritarisme. C’est sur ce point que les partisans d’un tel projet, s’allient une bonne partie de l’opinion publique, les nostalgiques du service militaire et ceux qui pensent qu’un bon coup de pied au derrière de cette jeunesse qui ne respecte plus rien ne peut pas lui faire de mal. Raisonnement à l’emporte-pièce, basé sur de fausses évidences, conclusions hâtives et recette miracle… Encore une fois, les politiques n’ont rien compris à la demande de reconnaissance des jeunes et encore une fois, ils vont répondre à côté de la question. Sauf que cette fois, la réponse va un peu trop loin …

« Faux ! » Défendent ses partisans, « nous voulons rendre le service civil obligatoire par souci d’égalité : personne ne doit y échapper ! » Ah bon ? Mais qui veut y échapper ? Les sondages le prouvent : 9 jeunes sur 10 sont partants pour effectuer un service civique, il existe la loi sur le volontariat civil de cohésion sociale et de solidarité (V.C.C.S.S.) (4) qui découle de la réforme du service national, il suffirait de lui donner les moyens d’être vraiment mise en place et nous verrions la majorité des jeunes, investir un tel service, aussi, pourquoi cet entêtement à vouloir le rendre obligatoire ?
Que veut-on nous prouver à travers un tel sondage ? Que les jeunes sont plus en demande d’obligation que de citoyenneté ?
Bien sûr que non. Un malentendu est entretenu, une confusion intrinsèque au terme même de service civique obligatoire. Le succès de ce sondage relève avant tout de la méconnaissance du grand public en France, vis-à-vis du volontariat. Méconnaissance perpétrée par les gouvernements successifs qui n’ont rien fait pour que la loi qui devait en favoriser le développement soit reconnue et appliquée. Pourquoi ? A mon avis, la raison principale est que le développement du volontariat (et encore, pas n’importe lequel) ne peut reposer que sur une politique soucieuse d’émancipation des jeunes.

Or, l’objectif poursuivi par les partisans du S.C.O., n’est pas le développement d’une démocratie participative mais le contrôle et le pouvoir, d’où l’obligation, présentée aux jeunes comme une impérieuse nécessité, en leur disant : « Vous voyez bien, le volontariat en France, ça ne peut pas marcher, il ne fait pas parti de notre culture ! Ca ne prend pas ! » (5)

Bien sûr que ça ne prend pas, rien n’a jamais été fait pour que la loi sur le V.C.C.S.S. soit appliquée ! La vérité comme toujours est à chercher ailleurs. Elle est aussi dans cette volonté de vouloir nous faire croire que le service civique obligatoire n’est pas un travail mais un service rendu à la collectivité, nuance !

Et ce, même quand plusieurs responsables politiques nous disent que ce service permettrait de faire face au manque de main d’œuvre dans les secteurs de l’aide aux personnes. Mais à quoi bon jouer sur les mots, quand on sait que ce sont entre 750 000 et 800 000 jeunes par an qui rendraient ainsi « service » à la collectivité ?

Pas un travail, juste un service, même quand Monsieur Jacques Attali nous dit dans un article intitulé ‘Etre français cela se mérite’ publié dans l’Express du 13 décembre 2004, je cite :

« … Il serait essentiel de rendre à tous les jeunes en age de voter une raison concrète d’éprouver un sentiment d’appartenance ; et pour cela, de les amener à payer un tribu en nature à la collectivité … Plus de la moitié des français ne payant pas l’impôt sur le revenu, il est désormais possible de traverser la vie sans jamais ressentir le prix à payer pour faire partie d’un ensemble aussi bien organisé et protecteur que la nation française… Ne seront scandalisé par cette proposition que ceux qui ne veulent pas admettre qu’être français sont un formidable privilège, qui doit se mériter à chaque génération. »

_ Ainsi, plus de la moitié du peuple de France, parce qu’il ne gagne pas suffisamment d’argent pour payer l’impôt sur le revenu, ne pourrait pas avoir de sens civique ???
_ Vous savez Monsieur Attali, il parait même que cette catégorie de français se reproduit : 2 millions d’enfants vivent aujourd’hui en France, au dessous du seuil de la pauvreté …

Les politiques libéraux s’intéressent eux aussi de très prés aux différentes formes de services civils. Sur un blog pro S.C.O. dédié aux services civils (7), on peut lire dans un article « …Sans répondre immédiatement à la question relative à la formation professionnelle, constatons ainsi qu’il (le service civil) permettrait tout d’abord de compléter les dotations en moyens humains des associations et de certains domaines essentiels de l’action publique que sont la santé, la justice, la police ou encore l’éducation…Le service civil a en effet, vocation à intervenir, pour une partie dans le champ d’action dévolu à la puissance publique et à ses agents. De ce fait, il permettrait de s’y substituer pour un coût inférieur. Les gains budgétaires entraînés par cette substitution du service civil à certains postes de la fonction publique pourraient être affectés à des dépenses d’avenir, c’est à dire des dépenses d’investissement. Dans une économie ouverte et mondialisée, dont le moteur est l’innovation, ces économies pourraient être affectées en priorité à l’éducation supérieure. »
_ et plus loin : « …Engagement qui serait une source de disponibilité budgétaire directe pour l’Etat en permettant de se substituer à des tâches assurées à un coût supérieur par la fonction publique… »
Curieuse logique de solidarité qui consiste à utiliser la générosité des jeunes, à des fins économiques pour l’Etat…

On peut voir à travers l’ensemble de ces réflexions combien les motivations profondes des partisans de ce service sont loin d’être aussi sympathiques et fraternelles, qu’on veut bien nous le dire et nous le montrer.
_ Une nécessaire alternative.
_ Nous proposons de mauvaises solutions car nous posons mal le problème du délitement social. C’est la représentation de la société qui se délite pas le lien social, enfin l’ancienne représentation car une nouvelle est en train de voir le jour …
_ Les mentalités ont évolué vite peut être trop vite, cette évolution fait peur car étant mieux informé et plus autonome, le peuple devient plus critique et moins facilement gouvernable.
_ Les français ne sont pas individualistes, sinon notre pays ne connaîtrait pas un tel essor de sa composante associative, faisant de lui le premier de l’union européenne dans ce domaine. Ce serait même le contraire qui est en train de se produire, le seul problème c’est que cet essor trouve ses racines dans la société civile (du bas), ce qui n’est pas sans questionner et déranger le pouvoir, c’est à dire (le haut) de la pyramide.

Dans un tel contexte, le S.C.O. représente le dernier rempart que nos gouvernants ont trouvé, à la fois pour canaliser la révolte des jeunes, faire face à la dérive citoyenne voire à une nouvelle canicule ou autre catastrophe naturelle…
_ Quand bien même, une telle réflexion serait légitime, (ce qui est loin d’être le cas), elle n’en demeurerait pas moins légère face à la profondeur de la crise que traverse notre société. Un tel raisonnement n’est pas à la hauteur des réponses attendues sur la question de l’éthique citoyenne, confondue ici (innocemment ?) avec la moralisation sociale.

Les domaines des services civils/civiques et des volontariats doivent rester des lieux d’initiative citoyenne individuelle et collective, ils représentent des espaces de liberté et de solidarité que de nombreux citoyens s’attachent à promouvoir et valoriser, tant sur le plan de la représentation que du droit.
_ Le projet de service civique obligatoire, loin de le servir, menace directement l’esprit de la loi 1901, dans ses valeurs et ses principes qui reposent sur la libre association spontanée des citoyens.
Cet esprit qui est à l’origine de toutes les luttes pour la défense et le respect des droits de l’homme est aujourd’hui mis en danger par différentes tentatives de retour à l’ordre, l’obligation et la discipline, le service civique obligatoire rejoint cette tendance, malgré les bonnes intentions mises en avant par ses partisans.
Affirmer qu’il faut laisser le choix aux jeunes, ce n’est pas faire de la citoyenneté une option, c’est mettre en place des moyens et des méthodes éducatives qui favorisent la réappropriation par les citoyens eux-mêmes, d’une certaine capacité de réflexion, d’initiative et d’innovation collective. Encore faut-il une volonté politique de développer ces méthodes.
_ Les bénévoles et les volontaires du monde et de tous les temps n’ont pas attendu l’obligation pour s’engager auprès des peuples en souffrance, ce projet d’obligation est une insulte à la démocratie ainsi qu’ à la capacité des jeunes à investir l’espace public pour défendre des causes qui les sensibilisent.
Si un tel débat public est mis en place avant les élections, les candidats peuvent reculer face à la montée de l’opposition, s’il a lieu après les élections, nous risquons encore une fois l’affrontement. Les climats de tension ne sont favorables ni à la réflexion, ni à l’anticipation, encore moins à l’élaboration d’alternatives, sans compter qu’ils sont dangereux et qu’ils épuisent tout le monde, à commencer par les forces vives de la société civile.

C’est pourquoi l’association pour l’étude et le développement du volontariat civil (8) souhaite constituer un collectif et diffuser une pétition ‘Pour une alternative au S.C.O.’ demandant :
– Le retrait de tous les projets de loi visant à une obligation dans les domaines des services civils/civiques ;
– La mise en œuvre effective à l’échelon national de la loi sur le volontariat de cohésion sociale et de solidarité (V.C.C.S.S) ; enrichi par la mise en place d’un programme ambitieux de formation citoyenne en matière de droits de l’homme, pour chaque jeune désireux d’effectuer un volontariat.

Nous invitons toutes les personnes désireuses de soutenir cette initiative, à nous contacter (8).
Myriam Alderton, (présidente de l’A.E.D.V.C)

– (1)Appel et liste des signataires, en ligne sur le site www.les-amis-de-lavie.org
– (2) sondage en ligne sur www.politique-jeunesse.net
– (3) Projets de loi : n° 1138 (du 15.10.03), n° 1199 (du 5.11.03), n° 1803 (du 22.09.04), n° 2316 (du 11.05.05), n° 2693 (du 23.11.05), n° 2817 du 25.01.06, n° 2818 (du 25.01.06), n° 2912 (du 28.02.06).
– (4) loi du 28 octobre 1997 et du 14 mars 2000
– (5) Extrait de la soirée débat organisée par La Vie le 15.03.2006 à Marseille.
– (7) reflets.typepad.com
– (8) Contacts email : myriam.alderton@wanadoo.fr Adresse postale : A.E.D.V.C route du Thoronet- d 17- 83340- Le Cannet des Maures (var).