Dans le quotidien La Republica du 3 mars 2005, on pouvait lire :

« Le Plan d’Attention National à l’Urgence Sociale (PANES), qui sera en place pour une période de deux an, concernera 200 000 uruguayens en situation d’indigence et d’extrème pauvreté. Pour satisfaire les nécesités de base des personnes les plus en carence, le futur Ministère de Dévelloppement et de Participation Sociale destinera un total de 200 millions de dollars.(…) Le PANES a plusieurs composantes : le Programme de Revenu Citoyen, le Programme d’Attention Primaire de Santé, le Programme de Travail Transitoire, le Programme d’Education en Contexte Critique, le Plan Alimentaire et le Programme d’Occupations de terrains (asentamientos) Précaires. (…) Le « revenu citoyen », revenu mensuel pour la famille, pourra se cumuler avec le plan alimentaire, en échange, les enfants devront obligatoirement aller à l’école. (…) L’objectif du PANES est que soient éliminés, en deux ans, les « merenderos » et les « comedores » (2). (…) Le PANES contient un volet éducation, santé et d’assistance aux sans-logis. (…) Le gouvernement a informé que la mise en place du PANES « n’engendrera aucun peso supplémentaire de dette externe (équivalente au PIB annuel) et que beaucoup de gens se sont offert pour aider bénévolement à sa mise en oeuvre ». (…) Officiellement, en Uruguay (3,3 millions d’habitants), il y a un million de pauvres, 100 000 indigents, 60% des enfants de 0 à 4 ans sont pauvres. A Montevideo (1 million d’habitants), la capitale, il n’existe aucun quartier où le chômage des jeunes est inférieur à 40%.

Dans l’hebdomadaire Brecha du 8 avril 2005, un premier bilan de la mise en oeuvre du PANES est effectué :

Entre l’espoir et l’incertitude, l’information et la suspection, les bénéficiaires du Plan d’Urgence commencent à connaître de quoi il s’agit.
(…)
Le projet s’est mis en marche à peine 40 jours après la prise de fonction du nouveau gouvernement. Quasi 400 étudiants, avec les fonctionnaires du Ministère de Dévelloppement Social, ont parcouru le pays, entre le 1er et le 5 avril, pour inscrire les personnes qui, en raison de leur situation d’exclusion, peuvent difficilement s’enregistrer seules dans le PANES. Les différentes brigades étudiantes -surtout de Sciences Sociales- se sont déplacées dans les « asentamientos » (3), les villages isolés, les maisons perdues dans les zones rurales et urbaines, et au travers d’un questionnaire social (données autour du logement, du travail, de la santé et de l’éducation des membres de la famille), ont inscrit les habitants dans le plan. En seulement quatre jours, ils ont réalisé 7 300 inscriptions et vérifications tandis que dans les succursales du ministère de tout le pays 40 000 formulaires d’inscription ont été retirés, 24 000 ont été retournés et les personnes attendent maintenant la visite d’un assistant social qui vérifiera les données.
Toutes les zones critiques du pays ont été visitées. Les endroits choisis pour la première approche ont été sélectionnés au minitère de l’Intérieur sur la base de données croisées à partir d’un travail sur la pauvreté de la Faculté de Sciences Economique et d’un autre sur la dénutrition infantile de la Anep. Tandis qu’à Montévidéo, il a été utilisé la carte d’inclusion et d’exclusion que la Municipalité et l’Abrojo avaient présentée en 2004.
Les étudiants et les fonctionnaires, en plus de rencontrer des zones qui paraissaient sorties de la science-fiction, se sont affrontés à l’enthousiasme et la joie de quelques personnes, au manque absolu d’information et à la méfiance d’un nouveau « piège » pour beaucoup d’autres.

PEU SAVENT QUELQUE CHOSE. Les distances culturelles et d’information ne sont jamais favorables aux plus pauvres. Dans beaucoup d’endroits visistés, la connaissance de l’existence d’un Plan d’Urgence était absolument nulle. Dans quelques cas c’est très compréhensible : les brigades des étudiants de l’Université sont arrivées dans des lieux comme les asentamientos « Las Laminas » (région de Bella Union) ou « Delta del Tigre » (région de San José), connus pour les conditions très dures dans lesquelles vivent leurs habitants, mais aussi à des petits peuplements, quelques-uns ne comprenant que quelques maisons, perdues dans la campagne, où les gens survivent de travaux subalternes. Des lieux dans lesquels il n’ y a pas de télévision, n’arrivent pas les journaux et encore moins l’Etat, qui ne préoccupe pas de savoir si les gens sont encore en vie. Des lieux dans lesquels l »information du Revenu Citoyen n’est pas arrivée ni celle de l’urgence sanitaire ni celle du Plan Alimentaire National ; et si jamais elle était arrivée, elle n’a pas pû être décodifiée.
« Maintenant il faut attendre le tirage au sort » a été une phrase qui s’est beaucoup entendue dans les conversations avec BRECHA -qui s’est rendu dans quelques endroits de la capitale où se sont rendues les brigades-, vu que beaucoup étaient convaincus que, étant donné que tous ne vont pas entrer dans le programme, les futurs bénéficiaires vont être choisis de cette manière.
Juan Pablo, Soledad, Federica et Luciana sont quatre étudiantes qui ont participé aux brigades à Montévidéo et dans l’intérieur du pays et qui ont bien à l’esprit que l’information sur le plan est très déficiente. « Très souvent , les gens s’inscrivaient à quelque chose qu’ils ne connaissaient pas et nous n’étions pas non plus en mesure de leur dire de quoi il s’agissait. On ne nous a pas capacités pour expliquer le plan, on nous a juste donné des indications sur la manière dont remplir le formulaire. Nous ne pouvions pas non plus générer d’expectatives, nous étions là juste pour remplir le formulaire et ensuite le transmettre au ministère qui fera la sélection », ont expliqué les étudiantes.
Il existe aussi ces endroits perdus dans la capitale. (…) Le quartier Puntas del Indio est séparé de la ville de la campagne que de quelques mètres. Ici vivent 12 familles dans des baraques de tôle. Vendredi, ils ont tous été enregistrés par le plan, et pour tous, qui maintenant le connaissent, il leur semble bien qu’il se mette en pratique, même s’il y a toujours en définirtive une place réservée à la désillusion : le PANES « est passé », de là à ce qu’il se passe quelque chose « c’est à voir » comme le dit un jeune qui vit du recyclage du nylon, mais le pourrait avoir dit n’importe quelle personne qui un jour a signé un papier pour une maison, un travail, des aliments et tant d’autres choses. En définitive, bien que l’attitude ne soit pas homogène dans les quartiers, la connaissance du plan et les expectatives pour les résultats semblent être beaucoup plus grandes dans les secteurs qui n’en ont pas besoin. Parmi les protagonistes -comme le gouvernement préfère appeler les bénéficiaires- la nouvelle n’a pas suffit pour les enthousiasmer, n’a pas suffit pour les mettre en confiance ; l’inscription n’est pas quelque chose de suffisament concret pour dépositer de l’espoir. « La pauvreté parmi eux a été censée, recensée, enquêtée, ils ont été des victimes permanentes des sciences sociales ou des organisations qui travaillent dans ces espaces, et cela génère du discrédit, leur fait dire si je ne le vois pas je ne le crois pas », exprime Juan Pablo dans une tentative pour comprendre quelques réactions.

LA REALITE VUE DE L’INTERIEUR. (…) Karina vit dans un quartier dans lequel les habitants « vivent » du recyclage des ordures. (…) Elle est une des peu nombreuses personnes de son quartier à être au courant du plan, à avoir participé aux réunions qui se sont réalisées dans la paroisse pour informer le quartier, et comme une autre de ses voisines, elle attend que se mette en place le projet pour acheter des vêtements pour ses enfants. Ce sont ses plus fortes aspirations parce qu’elle sait qu’avec 1 363 pesos (55 dollars), on ne peut pas faire grand chose. Malgré tout, elle a de la chance, parce que pour Andrea, à Punta del Indio, à 27 ans, seule et avec deux enfants en bas âge, n’importe quoi est meilleur que les 500 pesos mensuels qu’elle dit gagner avec le recyclage. 400 vont dans la norriture.
Pour manger et acheter des vètements, Hector, lui aussi, veut l’argent tandis qu’il attend que lui soit versée son allocation maladie. Ils ont été les plus expressifs au moment de manifester quelques expectatives au sujet de ce qu’ils pourront faire avec le « Revenu Citoyen ».
Personne n’a parlé, pour le moment, de comment sera ce chemin de deux ans qui prétend les sortir de la pauvreté ; personne, en définitive, n’est totalement convaincu que cela soit possible. D’autres ne savent même pas que cela est un objectif officiel.

CONTRASTES. Parmi les étudiants des brigades, beaucoup n’avaient jamais visité un « asentamiento ». D’autres oui, cependant l’impact n’a pas été faible. Les quatres étudiantes avec qui nous avons discuté ont défini l’expérience comme très perturbante à plusieurs niveaux.
« Que l’argent ne te permette pas d’atteindre la fin du mois en mangeant une nourriture équilibrée est une chose, que ta maison aient des trous de toutes parts, que la pluie rentre de tous les côtés, que tu vives dans la boue, que tu n’ais pas d’égoûts ni d’eau courante, que tu sois branché clandestinement à l’électricité et au téléphone en est une autre. Ce sont des endroits avec beaucoup de bruits parce qu’en général il y a beaucoup d’enfants mais aussi des chevaux, des poules, des cochons… », nous ont-t’elles dit.
L’atterrissage implique aussi une redéfinition des concepts urbains : « Tu regardes une carte qui dit que tu vas là et ensuite tu ne peux pas passer parce qu’il y a de la boue, des vallons, que la rue ne termine jamais, que tu dois entrer par un autre côté et tout changer ». Les endroits, « disparus de la carte », à seulement quelques kilomètres des zones riches de la ville, se dévoilent dans leur complexité : la violence familiale, l’entassement, l’ignorance, la saleté, la résignation, le fatalisme. « Quelques-uns n’ont jamais fait les démarches pour accéder aux bénéfices auxquels ils ont droit. En applicant le questionnaire, une femme m’a répondu qu’elle ne recevait aucun bénéfice, ‘tu te demanderas comment je vis -m’a-t-elle dit- : le père de mes enfants me donne 30 pesos (1 dollar) tous les deux jours’. »
« Ce n’est pas la première fois que je m’y rend, rien ne m’avait attiré l’attention. Mais hier, quand j’ai ralenti un peu, je me suis dit ‘putain, tu sais qu’ils sont là, mais voir cinq ou six « asentamientos » par jour, c’est trop », a terminé de penser Federica, certaine, comme les trois autres, que bien voir la réalité vaut toujours la peine.

Mariana Contreras.

1- voir : http://nantes.indymedia.org/recherche.php3?recherche=uruguay
2- « Merenderos » : espace dans lesquels les enfants bénéficient d’un goûter (verre de lait et biscuits). « Comedores » : sorte de cantine populaire de quartier. Dans les deux cas, ces espaces sont créés, la plupart du temps, par des organisations de quartier et fournis en aliments par un organisme public. (NdT).
3- Une différence est faite entre « bidonville » et « asentamientos ». Ces derniers étant des terrains occupés depuis très peu de temps, dans lesquels les gens vivent dans des « maisons » pas encore « consolidées » et qui souvent n’ont pas accès à l’eau potable et à l’électricité. On peut dire que c’est l’étape qui précède la formation du bidonville. (NdT).

Traduction : Fab (santelmo@no-log.org)