Jeudi 19 octobre à partir de 19h30, Anne Steiner viendra présenter – Grande guerre, grande panique : les camps de concentration de la première guerre mondiale en France

Mon intervention porte sur les camps de concentration (tel était leur nom officiel) dans les quels furent internés en France, par mesure administrative, environ 60 000 personnes de 1914 à 1919. La plupart étaient des étrangers, ressortissants des pays belligérants (Allemagne et Autriche-Hongrie) parmi lesquels de nombreux Alsaciens-Lorrains qui résidaient en France sans avoir demandé la nationalité française. Il s’agissait essentiellement d’hommes mobilisables, mais certains étaient accompagnés de leur famille, épouse, enfants et parents.

Il y eut aussi, parmi les internés, un certain nombre de militants antimilitaristes : syndicalistes, anarchistes et même socialistes, inscrits au carnet B (liste de 2500 militants qui devaient, en cas de déclaration de guerre, être éloignés de la zone des combats). Si le ministre de l’intérieur, Louis Malvy, fit télégraphier aux préfets l’ordre de ne pas en faire usage, afin de ne pas nuire à la politique d’Union sacrée, il leur laissa une certaine latitude pour les anarchistes qu’ils estimeraient dangereux. C’est ainsi que Charles Reinert, anarchiste individualiste, condamné à un an de prison dans le cadre de l’affaire Bonnot, fut interné comme suspect d’août 1914 à mars 1916. Son témoignage, consigné dans un petit cahier de toile grise, récemment retrouvé par son arrière arrière-petit fils, a été le point de départ de cette enquête.

Soixante dix camps de concentration ont été aménagés à la hâte dans des forts, des casernes, des couvents, des abbayes ou des usines désaffectées, situés pour la plupart en Bretagne et Vendée. L’écrivain Louis Guilloux, a évoqué dans L’Indésirable, son premier roman écrit en 1923 et resté inédit jusqu’en 2019, la grande misère des internés de Saint Brieuc, sa ville natale, arrivés après plusieurs jours de voyage dans des wagons à bestiaux, et exposés au chauvinisme féroce des habitants.

Ces camps, qui ont aussi existé au Royaume Uni, en Autriche et en Allemagne, ne sont en rien comparables à ceux du régime nazi. Ils n’avaient pas vocation à tuer, même si la mortalité due au manque d’hygiène, à la promiscuité, et au froid, y était importante. Mais ils ont créé un précédent : la détention arbitraire de civils, par simple décision administrative, hors de tout cadre juridique, sur la base de la nationalité, des convictions politiques, des antécédents judiciaires, voire du mode de vie. De nombreux marginaux échouèrent en effet dans ces camps au fil des années. Ils constituent donc une sorte de matrice du système concentrationnaire qui a marqué de son sceau tout le XXème siècle

Auteure d’une thèse sur la Fraction armée rouge, Anne Steiner a récemment publié à L’échappée Révolutionnaire et Dandy. Vigo dit Almereyda et Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Époque ».

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