Lettre ouverte à mon Assistante Sociale

Mis a jour : le mardi 13 mars 2018 à 22:32

Mot-clefs: contrôle social / précarité exclusion chômage
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        Chère Madame Machin,

    Je voulais vous écrire parce que vous avez été mon Assistante Sociale, mais sachez qu'avant tout, je cherche à toucher l'être humain et pas l'Agente Territoriale en mission. Je vais essayer de ne pas verser dans la condescendance ou le paternalisme, Cependant je voulais tenter de vous expliquer mon point de vue sur l'institution dont vous êtes la dernière représentante en date dans ma vie. Une dernière chose avant de commencer, si j'utilise beaucoup de guillemets, c'est que, sans ça, vos mots ont dans ma bouche un goût exécrable.

    Le sujet est vaste, commençons par le sens des mots. "Assistante Sociale RSA". C'est par ces mots que vous vous êtes définie dans le dernier message téléphonique que vous m'avez laissé. Je n'aurais pas voulu commencer par un cours de sémantique, mais il me semble essentiel de commencer par là... De mon point de vue, il y a ces gens, coincés sous les gros sabots de la "Société", comme on dit, et votre métier, qui consiste à les aider à ne pas se faire écrabouiller inlassablement, à faciliter la relation "personne en galère" versus "reste du monde". Il se trouve que vous n'êtes pas juste une "Assistante Sociale", vous êtes "spécialisée" en RSA. En 2007, vous n'auriez pas été "Assistante Sociale RMI", vous auriez juste été "Assistante Sociale", le RMI faisant seulement partie de votre panoplie d'outils, vous l'auriez proposé à vos - tiens, comment s'appellent, dans votre langue, les gens de l'autre côté de votre bureau ? "Patients" ? "Clients" ? "Assistés" ? "Bénéficiaires" ? Passons... Aujourd'hui, votre travail consiste à réduire le nombre d'allocataires du RSA par tous les moyens. Autre note sémantique au passage, on ne fait pas d'épargne, de profit, ou de bénéfices sur le RSA, le mot "bénéficiaire" pour nous désigner me semble de fait peu approprié.

    Ce glissement du RMI au RSA, n'a pas eu lieu en une nuit le 31 décembre 2007, il est encore en court... S'il a pu se passer "en douceur" pour vous, de notre côté du bureau, on ne peut le voir que comme un broyeur dont le filtre est sans cesse amélioré. Les différences de traitement suivant le département ou l'AS ne faisant qu'en rajouter à l'arbitraire de la sanction et à la justification permanente auquel on est soumis dans ce pays lorsqu'on est pauvre. Que l’on soit bien d’accord : le RMI n’était pas la panacée, mais le recevoir était un droit. Aujourd’hui, le seul droit que vous nous laissez est celui de demander le RSA.

    Une certaine classe de la population "bénéficie" elle-aussi d'assistants. Ils en ont besoin pour aller chercher leurs gosses à l'école, leurs costumes au pressing, leurs courses à Monoprix, faire à bouffer, le ménage, répondre au courrier, voire pour des tâches fichtrement plus fictives que ça... Certains de ces assistants sont même payés avec de l'argent public, c'est dire. Personne ne s'est abaissé à traiter François Fillon d'"assisté", ou même de "bénéficiaire", avec ses 7000 € d'argent public à dépenser mensuellement, à sa discrétion. Moi et mes 500 balles, par contre...

    Ce que je veux dire par là, c'est que votre travail ne consiste plus à assister les gens de l'autre côté de votre bureau, il consiste à assister  ce monstre appelé "Insertion Sociale", à l'aider à gérer (pas "aider") les gens de l'autre côté de votre bureau.

    On a vu fleurir, depuis 2012, des convocations pour mauvais allocataires devant ces "équipes", "conseils" ou "commissions", souvent "pluridisciplinaires" [1], jamais composées de la même façon (suivant le département, notamment), mais fonctionnant toujours sur le même mode : une tripotée de guignoles moralisateurs derrière un grand bureau, dont le discours tourne autour des priorités qu'a ou devrait avoir la personne assise en face d'eux. Il paraît que parfois une personne allocataire du RSA siège auprès d'eux [2], mais rien d'obligatoire dans les faits. Bref, un savant mélange de "Bureau du dirlo", et de "convocation au Tribunal de Police", le tout agrémenté de demande de justification des choix de vie de la personne convoquée, du magasin où elle fait ses courses à son lieu de vie (où et avec qui elle vit, etc.) et de menaces de "riposte graduée" et de suspension plus ou moins définitive de ses allocations [3].

    Vous êtes l'assistante de ce conseil de discipline. Pardon, "Conseil Pluridisciplinaire". Un conseil représentatif de tout et de rien, un conseil "consultatif", mais qui décide, un Tribunal où on ne peut se défendre puisque ce n'est pas un procès, une Autorité qui se torche avec le contrat "d'engagement réciproque" que vous m'aviez fait signer. La signature d'un contrat était pourtant le principal motif de cette convocation.

    Vous êtes l'assistante de ce sous-directeur du "développement social et de l'insertion". Il vous envoie faire le sale boulot. Il attend de vous que vous "administriez" la vie des gens que vous êtiez sensée "assister", comme on enverrait un administrateur judiciaire gérer une entreprise en dépôt de bilan. 

    Vous êtes aussi l'assistante de cet "élu de la république", qui vient m'accuser d'avoir "une éthique discutable" et de "presque détourner des fonds publics" parce que je suis bénévole dans une association et que je touche le RSA. Je parle bien de cet élu, fer de lance de la campagne de soutien à la candidature de François Fillon dans son département.

    Vous êtes enfin l'assistante de la Grande Amirale de l'Aide Sociale du département, bref, votre cheffe, et qui n'a fait que m'accuser de mensonges quand je lui racontais mon experience de ses services. J'exagère probablement, mais si j'étais un tantinet plus mesquin j'ajouterais "un peu comme un Heinrich Schwarz traitant un Primo Levi de sale petit menteur".

    Je ne suis pas naïf, je sais bien le cynisme de cette société. Il n'empêche que, depuis l'intervention de cette (grosse) commission, et malgré votre "assistance", je suis passé du statut de "bénéficiaire du RSA, habitant en colocation dans votre département, avec un projet associatif à moyen-long terme" à celui de "Sans domicile fixe, domicilié administrativement dans un mairie à l'autre bout du pays, en phase de perdre le RSA, sans autre projet ou activité que de trouver un logement abordable avant l'hiver". Dans ce nouveau département, on l'aime bien aussi, le recours à la "commission pluridisciplinaire" : on y est automatiquement convoqué après deux semaines sans "contrat d'engagement réciproque". On y entend, comme partout, des gens (bien) payés pour donner leurs avis éclairé sur les choix de vie de gens dormant dans leur bagnole en hiver, qui ont, quelle audace, décidé que pointer à Pôle-Emploi n'entrait pas vraiment dans leurs priorités.

    Voilà. Tout ce que je peux vous souhaiter, si vous avez atterri dans ce métier par volonté d'aider les gens à ne pas se faire écrabouiller, c'est d'en changer, sinon vous finirez de l'autre côté d'un bureau, écrabouillée vous aussi. Je vous conseillerais aussi de vous informer, surtout auprès de celles et ceux qui viennent de l'autre côté du bureau.

Au bonheur de ne jamais vous revoir.


[1] http://www.onvautmieux.fr/2016/06/11/une-commission-rsa-cest-quoi

[2] https://www.actuchomage.org/2015031526592/Mobilisations-luttes-et-solidarites/voila-pourquoi-je-refuse-de-prendre-une-decision-de-suspensionradiation-de-rsa.html

[3] http://ccpl59.over-blog.com/cst-les-commissions-disciplinaires-du-rsa-les-conna%C3%AEtre-pour-les-combattre

Commentaire(s)

> eh ben oui

au com précédent : tant que des citoyens comme toi continueront de filer docilement leur fric à l'Etat pour qu'il paie des flics, des militaires ou qu'il bâtisse des prisons, mais aussi fasse d'aumône d'un RSA, les nanars comme moi continueront à combattre les premiers et à empocher le dernier. Maintenant quand ce dernier saute ou si un jour il est carrément supprimé pour tous, rassures-toi, on sait aussi se servir directement chez les riches. Et d'ailleurs, comme on est pas les seuls, c'est d'ailleurs peut-être pour cela qu'il existe toujours, et que les citoyens comme toi continuent de le financer : pour acheter un minimum de paix sociale chez les galériens.

> Détruisons la fabrique des SDF

Il serait effectivement temps de parler de la Fabrique des SDF .
Je préfère utiliser le terme Sans Logis car on peut être SDF et avoir un logis mobile avec chauffage et douche chaude ,ce qui a été mon cas pendant 9 ans ...

J'avais dit à une personne AS de la CPAM quelque temps après ma mise en invalidité, qu'avec 292 € par mois pendant 3 mois Je risquait de "tomber"dans la rue et qu'à la rue on y mourrait !
Je n'avais eu aucuns commentaires et aucunes réactions .
Au mieux la personne est "désolée" et te dis d'aller à la banque alimentaire ,au resto du cœur ,au secours machin ou au secours truc ....

L'institutionnalisation de la maltraitance se renforce d'année en année et 72 personnes sont dcd à la rue entre le 1er janvier et le 6 mars (chiffres collectif les morts dans la rue)
Les collabos sont légions que ce soit dans les services sociaux ou ailleurs .
Très peu de résistantes/s chez les travailleuses/rs sociaux comme ailleurs,mais on en rencontre parfois .

Quant à "citoyen" qui "pollue" juste par présence indy média je lui souhaite de se retrouver dehors au mois une fois et d'avoir très,très froid dans son coeur mais encore faudrait il qu'il en ait un et dans son corps de flic car comme je le dis maintenant le citoyennisme penche toujours du côté de la flicaille au final.

Pour survivre dans la société capitaliste il faut de l'argent puisque tout se paye .
En droit pénal français il existe la notion de mise en danger de la vie d'autrui .Je sais bien qu'il s'agit de leur droit et de leur justice patriarcale et capitaliste mais,à mon sens, il n'y a pas de mauvais moyens pour se défendre alors pourquoi ne pas les assigner "en leur justice" quand illes suspendent ou menacent de suspendre le RSA à des personnes ?
Ca pourrait être un moyens de les combattre en se regroupant en collectif de défense pour la survie des précaires ...

Merci pour ton témoignage et courage à toi .

> si mon AS était pute, elle serait pas AS...

alors les textes à la situ, j'aime bien, ça me fait rire, mais celui-ci est pas réussi, je trouve... on dirait des étudiants en master de philo qui font semblant d'être du mauvais côté du périph pour se lâcher. c'est moche et classiste. ça me fait chier de lire ça en commentaire de ma lettre, d'autant que je me suis maitrisé très (très) fort pour pas tomber dans la haine du maillon mal payé pour me prendre (dans) la tronche.

si tu traite les gens de pute, c'est probablement que tu ne te rends même pas compte que t'en es une toi aussi. t'as la conscience politique d'une table.

si tu traites les gens de gros, c'est que t'as pas conscience que les "gros" dans ce monde, c'est ceux qui bouffent de la merde parce qu'ils n'ont pas les moyen de bouffer autre chose. t'as la conscience de classe d'un tabouret trop fragile.

sur ce, vas donc te cramer dans un ccas. bisous.

> commentaires cachés

2 commentaires ont été cachés d'où les premiers commentaires qui lui répondaient peuvent semblés hors contexte.

> tg

l'obésité est génétique

rien avoir avec bouffer de la merde