Bayrou, l'ENA et la privatisation du service public

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François Bayrou vient de proposer « une réforme en profondeur de l'Etat qui commencera par la suppression de l'ENA (Ecole Nationale d'Administration) et son remplacement par une école de haut niveau, une Ecole des services publics ». Quelques jours plus tôt, à Lille, Nicolas Sarkozy s'en prenait à la « pensée unique » tout au long d'un discours manifestement destiné à rassurer son électorat. Le 28 février, la simulation de la présidentielle organisée à l'ENA avait placé en tête Ségolène Royal, très loin devant les candidats de l'UMP et du PS. A ce stade, la pantomime électorale dévoile une information intéressante sur ce qui nous attend après les présidentielles. Car, indépendamment du rôle néfaste joué par l'ENA dans le fonctionnement de l'Etat, des administrations et de la politique au cours des trois dernières décennies, le projet de François Bayrou met en évidence une volonté politique de ramener les services publics à de la simple administration. Autrement dit, de procéder à une privatisation générale de la matérialité de ces services.

 

François Bayrou, l'ENA et la privatisation des services publics

 

D'après les dépêches récentes, François Bayrou s'en prend à une « caste ». Mais, à l'examen de son curriculum, on ne voit pas en quoi il serait fondamentalement différent de celui de Ségolène Royal. Certes, Bayrou n'est pas passé par l'ENA. Mais à différence de l'avocat Nicolas Sarkozy, qui n'est pas un énarque, et de l'énarque Ségolène Royal, il a fait personnellement partie de la Commission Trilatérale. Et si Ségolène Royal est devenue chargée de mission à l'Elysée à vingt-neuf ans (1982), deux ans après sa sortie de l'ENA, François Bayrou est devenu à vingt-huit ans (1979), sous Giscard et Barre, chargé de mission de l'alors Ministre de l'Agriculture Pierre Méhaignerie. A trente ans (1981), il était chargé de mission au cabinet du président du Sénat Alain Poher, et à trente-trois (1984), il est devenu conseiller du président du Parlement européen Pierre Pflimlin. La nomenklatura politique française ne comprend pas uniquement des énarques.


L'ordonnance du 9 octobre 1945, instituant l'Ecole Nationale d'Administration (qui à présent s'autoproclame « Ecole européenne de gouvernance ») et les Instituts d'Etudes Politiques (IEP) avait pour objectif d'opérer, à terme, une véritable reprise en main administrative et politique. La politique cessait d'être l'affaire des citoyens, pour devenir une sorte de « savoir officiel » couplé à la technique de l'administration. Dès lors, la mise en place d'une « pensée unique » et d'une « politique unique » était une simple question de temps. Dans les années 1970, le processus était déjà bien avancé et, par la suite, le milieu professionnel énarque est devenu hégémonique dans l'administration et dans la politique politicienne. Evidemment, si les médias mettent l'accent uniquement sur la première partie, « suppression de l'ENA », des déclarations de François Bayrou, beaucoup de citoyens seront d'accord. Mais le plus important réside précisément dans cette deuxième partie, « une école de haut niveau, une Ecole des services publics », dont ont parlera un peu moins.


Ce que le candidat UDF propose, tout compte fait, c'est de transformer l'ENA en une « Ecole des services publics », qui restera toujours une école d'administration, avec un mode de recrutement différent. Mais la véritable transformation réside dans le « détail » du nom de l'Ecole, qui réduit la notion de « service public » à celle d'administration. De nos jours, les services publics comportent de nombreuses prestations à caractère matériel, intellectuel, technique... qui ne relèvent pas de l'administration et qui ne peuvent en aucun cas être enseignées dans le cadre de l'Ecole que propose François Bayrou. Les universités publiques sont un service public, mais leurs enseignants sont issus de ces mêmes universités. Les ingénieurs, les techniciens, les personnels hospitaliers... sortent également d'établissements et d'écoles possédant des compétences pour les former. Il y a donc, à première vue, une sérieuse contradiction dans la proposition de François Bayrou. Sauf si...


L'UDF a à plusieurs reprises exposé que, de son point de vue, l'Etat doit intervenir dans les secteurs de l'économie où il existe des difficultés, et « laisser faire » le secteur privé dans les autres domaines. Elle défend à fond la politique de l'Union Européenne, la « construction européenne », la politique de l'Organisation Mondiale du Commerce... et, par là, elle ne peut que soutenir « tout naturellement » l'Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS). Evidemment, si les prestations des services publics font l'objet d'une privatisation générale, ce qui restera formellement de ces services ne pourra que relever de l'administration. A une exception près.


Dans mon article « Après les présidentielles françaises, mine de rien, l' « Europe militaire » (1) », j'avais évoqué la stratégie « européenne » de François Bayrou, notamment dans les domaines militaire et du « renseignement ». Le candidat UDF déclare notamment : « L'Europe sera au cœur de notre politique de défense. (...) Priorité à la recherche : des moyens supplémentaires massifs doivent y être consacrés. Presque toujours, la recherche militaire a des applications civiles. (...) La France a besoin de combler son retard en matière d'observation et de renseignement... » , ou encore : « Et évidemment, la clé, c'est la confiance entre les administrations des pays, et les services de renseignement ». Des domaines de la recherche, de la technologie et d'autres activités, jugés d'intérêt militaire ou « stratégique » sur le plan du « renseignement », pourraient échapper à la privatisation suivant le modèle de l'Etat US, même si aux Etats-Unis les multinationales et d'autres entreprises privées collaborent très directement avec le « renseignement » et l'industrie militaire.


En somme, François Bayrou nous dit ce qui « va se faire », et comment il faut d'après lui adapter l'ENA à ces « changements ». L'Etat ne sera à l'avenir rien d'autre que de l'administration et de l'appareil répressif. A l'exception près de quelques « domaines réservés » sur lesquels, de toute façon, le secteur privé paraît destiné à empiéter de plus en plus, au fur et à mesure que sa puissance grandit et celle de l'Etat décline. Et dans cette opération qui est déjà bien lancée, la « politique européenne » de l'oligarchie jouera un rôle décisif.


Qui évoque ces questions essentielles dans le simulacre de débat des élections présidentielles ?

 

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Commentaire(s)

>  Commentaire de l’auteur et correction d’une coquille

Avec mes excuses, il y a une coquille dans le chapeau :

"Le 28 février, la simulation de la présidentielle organisée à l’ENA avait placé en tête Ségolène Royal, très loin devant les candidats de l’UMP et du PS."

Lire : "de l’UMP et de l’UDF", comme le précise la source de l’information :

http://tf1.lci.fr/infos/elections-2...

"La candidate socialiste l’emporte avec 48,1% des suffrages, suivi de Nicolas Sarkozy avec seulement 24,5% des voix. Le "vote Bayrou", souvent décrit par les sondeurs comme caractéristique des catégories sociales aisées et des professions intellectuelles, n’est pas particulièrement massif. Le candidat centriste n’obtient en effet que 18,9% des votes..."

François Hollande à répondu à Bayrou : « Quand on s’en prend à l’ENA, c’est que généralement on n’a pas beaucoup d’autres choses à dire » et évoque le danger de « donner à la vindicte publique une formation ou des hauts fonctionnaires qui ne sont pas responsables de tout ». Mais Laurent Fabius, membre de la Trilatérale comme Bourlanges et comme Bayrou l’a été jusqu’en 2005, déclare : « Je serais mal placé pour dire que c’est une mauvaise idée parce que c’est quelque chose que j’ai proposé il y a plusieurs années ... Je n’ai jamais jugé très sain que tous les hauts fonctionnaires viennent de la même école ». Il en a pourtant bien profité lui-même pendant trois décennies.

Quant à Nicolas Sarkozy, qui n’a pas fait l’ENA, il parle d’une « étrange proposition », estimant que François Bayrou « propose de supprimer l’ENA et en remplacement, une autre école qui ferait exactement la même chose ». Il s’agirait uniquement de « changer le nom » de l’établissement. Mais justement, le changement de nom est significatif : les services publics deviennent de la simple administration, et le reste est censé passer au secteur privé. De surcroît, le contexte de l’ENA, qui s’intitule déjà sur son site « Ecole européenne de gouvernance » est destiné à évoluer considérablement si l’Etat européen passe en force.

D’après La Tribune, la Russie aurait suivi le schéma français et inauguré cette semaine « sa version de l’Ecole nationale d’administration », destinée à « former des managers du plus haut niveau qui soient en même temps des experts de la chose publique ».

C’est manifestement dans ce que l’on appelle pudiquement les « espaces » de l’Union Européenne et du Conseil de l’Europe, et dans un contexte de privatisation générale du secteur public, que se situe l’avenir des nomenklaturas au service du capitalisme de ce début du XXI siècle.

Salutations

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