Rester-chez-soi-en-tant-que-mission-exceptionnelle… Il y a douze mois, n’importe quel étant humain aurait souri face à cet énoncé, imaginant un sketch des Monty Python, une fiction de Stanislav Lem ou une punchline du prochain épisode de Black Mirror. Bienvenue en 2020, il s’agit juste d’un message de l’Organisation mondiale de la Santé.

Officiellement, cette phrase se situe entre l’invitation et la recommandation aux citoyens du monde à se protéger soi-même comme les autres en restant chez soi. Officieusement, il s’agit autant d’une publicité que d’une directive adressée à tous les citoyens du monde afin qu’ils apprennent à vivre et à consommer de chez eux, et par là même à participer-tous-ensemble à la dernière révolution économique, le quaternaire [1].

Si les problèmes climatiques et sanitaires ont assurément quelque influence sur l’effondrement de l’être, ils portent mal leur nom et ne suffisent pas à expliquer cet asile à ciel ouvert dans lequel nous éprouvons des difficultés à nous promener. La collapsologie ou théorie de l’effondrement nous concerne en tant qu’elle rappelle à quiconque l’aurait refoulée que nous vivons la sixième extinction de masse, et que nous en sommes sans doute la cause première. [2] Mais ce « courant théorique » est déficient – à tout le moins incomplet – en tant qu’il nous épargne partiellement : nous n’en sommes pas seulement la cause, nous sommes aussi désastrés et effondrés que le monde qui nous entoure. Cette considération était claire avant le Covid-19, elle est aujourd’hui limpide. Nous écrivions il y a quelques années : « Le désastre n’est pas tant notre milieu que le nom des êtres y errant sans pouvoir l’influencer, incapables de se raconter. Rien ne peut arriver à ceux qui ont perdu leur milieu et la capacité de réciter, à ceux qui ont perdu, par là même, quelque cosmogonie ou imaginaire propres. »

« Rien ne distingue les souvenirs des autres instants : ce n’est que plus tard qu’ils se font reconnaître, à leurs cicatrices. »

Chris Marker

Quand, au sortir de la première guerre mondiale, Walter Benjamin déplorait la chute du cours de l’expérience et Karl Kraus l’appauvrissement de la langue des journaux viennois [3], ils ne disaient pas : « nous avons absolument perdu l’expérience ou la parole », mais bien : « nous sommes en train de subir une accélération de ces dépossessions ». Un siècle plus tard, nous sommes 7 fois plus nombreux sur terre et avons vécu – « pour notre autonomie » – les révolutions numérique et digitale pendant que des milliers de dialectes et de rites disparurent de la surface du globe. Un siècle plus tard, l’Occident capitaliste « a réussi » à se débarrasser « du communisme » et des autres civilisations. Un siècle plus tard, l’Occident capitaliste est tellement en manque d’ennemis réels qu’une grosse grippe (tuant au plus 5 personnes sur 1000, en moyenne de 85 ans) lui permit d’assigner à résidence 5 milliards d’êtres humains et ce pendant une saison. [4]

« Il y a une chose que peut l’adulte : marcher,
mais une autre qu’il ne peut plus – apprendre à marcher. »
Walter Benjamin

Le sujet effondré que la domination techno-sanitaro-totalitaire produit majoritairement est l’extrême de la soumission et de l’amnésie, son confort sa priorité, ses oublis sa liberté [5]. Il n’est pas radicalement individualiste (ce qui impliquerait qu’il soit entier), mais bien plutôt radicalement isolé et égotrippé [6]. Autrement formulé il est l’être-fragmenté entièrement séparé de tous les autres étants, et cela lui convient : « le Covid m’a permis de me recentrer sur moi-même. » Il partage des vidéos et des articles du cœur de sa bulle privée, son ordinateur. Son lit est son salon, sa fenêtre son ouverture sur le monde. Il apprend les nouvelles du dehors et rend visite à sa grand-mère via son smartphone. « Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. » Il a perdu jusqu’au droit de se promener, ou plutôt il a appris à ne sortir de chez lui que pour des choses essentielles : « c’est quand même dur d’avoir manqué l’enterrement de papa ». Il ne peut plus rien toucher – surtout pas son propre visage -, il s’est laissé privatiser jusqu’à sa peau, ses lèvres, sa langue. « Tinder fonctionne encore, c’est juste devenu exceptionnellement rare d’embrasser l’autre. » Suivant une indistinction quasi absolue, le sujet co-vidé fait tourner les êtres et les choses pour remplir son emploi du temps. [7] Il paie et rencontre de chez lui, l’apéro se fait sur skype et le shopping sur la toile. Il cuisine quand il a le temps, sinon « il fait tourner l’économie en se faisant livrer ». Cela le rassure d’appliquer les consignes, être un bon citoyen sans cité est son reste. Le sujet désastré est l’être entièrement adaptable, sa prof de yoga en ligne est fière de lui. De droite à gauche en passant par l’extrême centre, le citoyen covidé ne subit pas l’exception, il ne cesse de l’intégrer et de la reproduire, agent bénévole du contrôle. Il est, par excellence, celui qui a appris à ne vivre que de choses et d’activités essentielles.

« Je pense qu’il faut dans le pays des Lumières et de Pasteur qu’on arrête d’avoir des espèces de débats permanents sur les faits ou la vérité scientifique. »
Emmanuel Macron, le 14 octobre 2020

Si ce sujet (en l’état mais aussi en puissance en chacun) est assurément malade, il le doit en partie à la communication en monde, c’est-à-dire aux énoncés tant des gouvernants que des médias dominants. Après deux ans d’étude sur les « problèmes de communication » des schizophrènes, Grégory Bateson publia Vers une théorie de la schizophrénie (1956). Il y développa entre autres le phénomène psychologique de double bind ou injonction paradoxale. Ce fameux concept désigne une situation dans laquelle le sujet est coincé entre deux injonctions, d’intensité égale mais contradictoires ou incompatibles dans leur contenu, de sorte que, nécessairement, l’une viole l’autre. « Dans les interactions sociales, ce phénomène est qualifié « d’art de rendre l’autre fou » – il produit en effet sur la psychè des effets d’impuissance et de dissonance cognitives qui ne vont pas sans traumatismes. » [8] Si nous nous arrêtons un instant à ce concept afin de penser notre situation, il apparaît évident que nous ne pouvons pas ne pas devenir schizophrènes.

« Les masques ne servent à rien./ Les masques sont obligatoires dans les espaces clos./ Les masques sont indispensables à l’extérieur comme à l’intérieur mais pas en terrasse.

Restez chez vous et ne sortez que pour des choses essentielles./ Il est essentiel de prendre l’air.

Le virus reste sur toutes les surfaces pendant plusieurs heures./ Le virus ne se transmet que par aérosols ou contacts interhumains.

La chloroquine est sans danger et permet de soigner du covid./ chloroquine est assurément toxique et son efficacité n’est par ailleurs en rien prouvée.

Vous pouvez aller travailler en métro mais les enterrements sont interdits ou limités à dix personnes. 

Sortir pour son amusement personnel n’est pas seulement égoïste mais criminel.

Vous ne pouvez voir que 5 personnes de votre entourage mais vous pouvez partir en vacances en avion. »

La séquence-covid n’a pas seulement approfondi les dépossessions de l’expérience, de la langue, de l’imaginaire ou de nos corps, elle nous a fait perdre jusqu’à toute notion de réalité, diffusant une psychose sans précédent aux quatre coins du globe [9].

« La culture du spectacle n’est pas fondée sur la nécessité des sujets à voir, mais plutôt sur des stratégies par lesquelles les individus sont isolés, séparés, et conduits à habiter le temps sur le mode de l’impuissance. »
Jonathan Crary

Si nous nous permettons d’évoquer ici quelque chose comme un effondrement de l’être occidental, ce n’est pas d’abord parce que nous ne cessons d’y survivre, bien plutôt parce qu’il ne cesse de s’intensifier et de se diffuser chaque jour. Une de ses manifestations les plus troublantes se situe assurément dans ce nous avons appelé la fatigue-en-monde, consacrée par ces nouvelles pathologies que sont le burn out et le bore out.

De nombreuses études sociologiques et anthropologiques [10] montrent que la prolifération des écrans et la nouvelle économie de l’attention ont complètement bouleversé le rapport des étants humains au sommeil. « Les assauts contre le temps de sommeil se sont intensifiés au cours du XXe siècle. L’adulte américain moyen dort aujourd’hui environ six heures et demie par nuit, soit une érosion importante par rapport à la génération précédente, qui dormait en moyenne huit heures, sans parler du début du XXe siècle où – même si cela paraît invraisemblable – cette durée était de dix heures. » [11] Comment est-il possible qu’en un siècle nous dormions en moyenne trois heures de moins ? Dans « Le nouvel esprit du capitalisme », Luc Boltanski et Eve Chiapello ont décrit comment un ensemble de forces et d’événements ont favorisé l’émergence d’un individu toujours déjà occupé, malléable, interconnecté, flexible, communicant, autrement formulé toujours déjà en transaction avec quelque milieu télématique, toujours déjà en train comme sur le point de réagir à des stimuli indésirés. Ce processus a engendré la dissolution des frontières entre le temps privé et le temps professionnel, entre le travail et la consommation, ce qui a engendré la disparition de milliers d’espaces auparavant dédiés à la rencontre, à la réflexion, à la pensée ou à la contemplation. L’être post-moderne se doit d’être toujours déjà disponible à des dispositifs et à des sollicitations qui ne concernent que rarement son émancipation. « La soumission à ces dispositifs est à peu près irrésistible, étant donné l’appréhension de l’échec social et économique, la peur de se faire distancer, d’être considéré comme démodé. Les rythmes de consommation technologique sont inséparables d’exigences d’autoadministration permanente. Tout nouveau produit ou service est présenté comme essentiel à l’organisation bureaucratique de notre propre vie. » [12] Organiser-bureaucratiquement-sa-propre-vie, aussitôt quoique peu à peu, cela fatigue. Cela se fatigue ou il y a de la fatigue dans l’air comme ce professeur devant donner cours à 25 jeunes débordant d’énergie et pourtant condamnés à rester assis 7 heures avec un masque pour supporter quelque pédagogie ayant enfanté ce système-monde.

Plus sérieusement, la fatigue n’est pas un temps empirique, un épisode organique ou musculaire, une crise localisable, elle est bien plutôt un affect, un état métaphysique. Contrairement aux maladies, elle ne se décrit pas, n’a pas de cause première ou de symptômes propres, elle est un rapport au monde et, en tant que tel, elle s’énonce, on l’affirme, comme l’angoisse dont elle est le pendant. L’être fatigué – nous tous – dénie l’angoisse, fait tout pour se cacher cette expérience a priori de la finitude. Se dire fatigué n’est pas encore s’assumer fatigué, comme se dire angoissé n’est pas… A ce titre la fatigue est à la fois la correspondante d’un temps suréprouvé (en tant qu’endurance inconsciente des temporalités courtes dominantes [13]) et d’un temps non éprouvé (au sens heideggérien d’assomption de l’angoisse existentiel ou d’être-envers-la-mort). L’être-fatigué est incapable de penser sa mort car il est dominé par l’incertitude d’avoir vécu. Dénier l’angoisse, c’est avant tout dénier la non-importance de sa vie, se voiler son absence de destin, c’est se laisser absorber par le temps plutôt que de le prendre comme ami ou ennemi, comme il était d’usage avant la deuxième guerre mondiale (voir les courants futuriste, surréaliste, situationniste, la poésie du 19e et du début de 20e). Le désastre inassumé est toujours-déjà vaincu par l’épreuve du Temps, écrasé par cette bataille immémoriale à laquelle il a oublié de prendre part. Ce n’est qu’à partir de ce phénomène trop diffus en Occident – le déni de la mort –, et son corollaire – la promesse d’une existence pacifiée (Adorno) – que les premières mesures covidées ont été appliquées si diligemment par la plupart. Des centaines de millions d’êtres délaissèrent un instant leur agenda et furent obligés de se rappeler que leurs grand-parents, parents et amis étaient mortels. Pire, que ces derniers risquaient de tomber malades sans avoir la chance d’être hospitalisés.

Vous le sentez, vous le savez, nous subissons quelque chose comme une accélération du temps sans précédent. Pourtant en sciences exactes, l’accélération du temps n’a pas de sens en soi. En sciences exactes il n’y a qu’une substance commune du temps et de l’espace, c’est le mouvement. Une vitesse ne peut dès lors être définie que par la comparaison de deux mouvements dont l’un est désigné comme étalon. L’accélération désigne, à partir de là, l’augmentation d’un flux comparé à lui-même. Or le temps n’est pas une substance autonome, il est a priori toujours déjà en relation avec un monde. C’est pourquoi pour dessiner quelque chose comme « l’accélération du temps », mariant rapidement sciences exactes et sciences humaines, nous devrions mobiliser des « objets de pensée » comme l’urbanisme, le cinéma, la musique, les moyens de transport et de communication, la langue ou plutôt les différents régimes de vérité, et ce en vue de comparer leur récent mouvement, le mouvement opéré par ces « objets » depuis leurs prédécesseurs, c’est-à-dire leur trajectoire. Concernant l’urbanisme il s’agirait, par exemple, de comparer le nombre de flux humains et non humains dans telle rue en 2000 et en 2019. Concernant le cinéma il s’agirait, par exemple, de comparer le temps moyen du plan séquence ou du champ contre-champ « de tous les films » de l’année 2000 avec tous ceux de l’année dernière. Incapables de produire de telles recherches, nous usons dès lors de « l’accélération du temps » comme hypothèse et comme intuition, entendant à travers elle une accélération des rythmes de vie, des flux, des mouvements mentaux. « Vérité » anthropologique et sociologique plus que physique.

La primauté naturelle ou anthropologique de l’espace sur le temps dans la perception humaine, ancrée dans nos organes sensoriels, présente dans les effets de la gravité, permettait aux hommes de distinguer de manière immanente ce qui était « au-dessus » d’ « en dessous », « devant » ou « derrière ». » Cette primauté du spatial sur le temporel semble aujourd’hui s’être inversée, le temps étant de plus en plus conçu comme un élément de compression voire d’annihilation de l’espace. De l’écran de l’ordinateur à celui du smartphone, présent sans présence, il n’est pas rare de passer plusieurs heures d’affilée dans une multitude d’ailleurs alors que l’on n’a pas bougé de son bureau ou de son lit. Et s’il arrive là comme ailleurs que le temps manque, le plus souvent c’est parce que l’espace a disparu (à tout le moins a terriblement perdu de son importance), autrement dit a disparu du champ de nos perceptions et considérations. [14] La contraction du temps (cause parmi d’autres de la fatigue comme de l’empressement en monde) découle d’une contraction de l’espace encore plus violente, cette dernière ayant été naturalisée il y a tellement longtemps que nous en avons perdu la mémoire. « L’accélération et la contraction du temps » tendent à rendre tout monde abstrait.

Le burn out est le terme inadéquat que l’on donne à l’effondrement de l’être qui n’en peut plus de la cadence qu’il s’est lui-même choisie, indifférent à ce qu’il fait et dit pourtant aimer, et qui, le plus souvent à cause de la pression sociale, n’est même pas capable de s’arrêter. Il n’en est pas capable, autrement dit l’être-très-fatigué n’arrive pas à décider ni même à choisir quelque repos jusqu’à ce que son corps le trahisse, l’oblige, s’impose à lui comme effondré. Le burn out est la parade ou plutôt le seul recours langagier admis pour s’excuser de se reposer un peu, pour s’excuser de sortir de la chaîne sociale : « Je cherchai, cette fois, à l’aborder. Je veux dire que j’essayais de lui faire entendre que, si j’étais là, je ne pouvais cependant aller plus loin, et qu’à mon tour j’avais épuisé mes ressources. La vérité, c’est que, depuis longtemps, j’avais l’impression d’être à bout. « Mais vous ne l’êtes pas », remarquait-il. En cela, je devais lui donner raison. Pour ma part, je ne l’étais pas. Mais la pensée que, peut-être, je n’avais pas en vue « ma part », rendait la consolation amère. Je cherchai à tourner la chose autrement. « Je voudrais l’être. » » [15] (L’être-très-fatigué n’est toujours qu’un être fatigué parmi d’autres, la fatigue ne se mesurant pas. Comme le dessine Blanchot, la fatigue est toujours à la fois excès et manque de fatigue : « si tu étais vraiment fatigué, tu n’aurais même plus la force de prononcer son nom ».)

Quand nous disons « terme inadéquat quant à l’effondrement de l’être », nous parlons bien entendu contre la novlangue, contre tous ces mots qui réduisent notre capacité réflexive. Ce terme de burn out (et l’espace notionnel qu’il implique) est bien entendu adéquat du point de vue du réseau de pouvoir en tant que mensonge sur la condition humaine. Il est rassurant parce qu’il voile un rapport au temps technicien diffus en ciblant un soi-disant moment de crise, et par conséquent trompe sur l’origine de notre fatigue en monde. Les traductions courantes de la psychologie post-moderne [16], l’épuisement et la saturation, marquent la fin d’un processus et à ce titre laissent entendre qu’il s’agit d’un temps exceptionnel d’explosion ou de chute. Les médecins semblent d’accord : l’origine métaphysique du burn out n’existe pas, il a des causes : un soi-disant surmenage parental ou au travail- « les enfants, parfois, c’est ingérable » ou « là vous en avez fait trop »causes toujours préférées par les psychologues à quelque origine existentielle, certes plus difficile à transmettre, et qui révèle essentiellement ceci : « votre absence de destin vous est voilée » dirait Heidegger, « vous n’avez jamais rien fait d’important » dixit quelque bon rappeur, « aucun monde ne peut soutenir mon émancipation » souffle une amie. Faut-il dès lors s’étonner que la plupart des psychologues conseillent à leurs patients – avant la reprise – une meilleure gestion de leur temps, comme s’il leur appartenait, ne voyant pas que le drame de ces existences effondrées est la perpétuelle gestion de tous les étants qui les entourent, ces derniers étant le plus souvent considérés comme des corvées. Notons en passant que considérer sa progéniture comme une corvée – « moi parent » parmi bientôt huit milliards d’étants humains – est la plus grande insulte qu’un humain puisse s’adresser (remettant en cause jusqu’à son nom, homo demens n’étant pas suffisant face à ce type de bestialité). Lorsque nous sommes habités par quelque amour, amitié ou vocation, il n’y a jamais rien à gérer.

Quand on passe la journée à défendre ce système-monde qui détruit autant nos semblables que notre demeure-monde, notre sommeil ne peut pas ne pas être violemment troublé. L’être-effondré, celui qu’on dit en burn out, révèle avant tout cette difficulté chaque jour croissante à défendre la société, à produire pour ce système-monde. Ne pouvant agir joyeusement, le monde agit à travers lui, chambre d’écho de la rumeur. Il est par-là celui qui ne cesse de dé-couvrir son absence de destin, de se découvrir vide [17]. En retard sur son sommeil comme sur sa chaîne de corvées, il est tellement dépossédé que ses rêves n’arrivent même plus à prendre forme.

Ne concluons pas, essayons de respirer un peu. De par son omniprésence imagologique, le plus grand crime du Covid-19 est contre la puissance d’imagination de tous les enfants, contre la puissance d’imagination de ce qu’il reste d’enfance en nous. Comment ne pas d’abord percevoir dans l’état d’exception planétaire une attaque inédite contre l’enfance ? Comment raconter, décrire, traduire à nos enfants cette désertion absolue du dehors, comment leur traduire cet accroissement sans précédent de la peur de l’inconnu, de la méfiance envers autrui, de la crainte du contact ? Autrui n’est pas un danger, il est celui qui m’apprend à parler et à penser. Toucher n’est pas un geste indésirable – entre consentants -, il permet réconfort, tendresse et jouissance. Apprendre à caresser, apprendre à avoir confiance, c’est apprendre à considérer la puissance de l’autre, de tous les autres comme la sienne propre. Entre injonction et conseil, ce n’est pas pour rien que l’énoncé le plus répété des parents est, de Lima à Oulan-Bator : « fais attention ». Si les jeunes enfants mettent tout ce qu’ils trouvent en bouche, ce n’est pas seulement pour s’approprier le monde ou s’y sentir à l’aise, bien plutôt parce qu’ils considèrent naturellement tous les étants comme une extension de leur être, autrement dit parce qu’ils considèrent le monde et tout ce qui le peuple comme leur seconde peau. De la langue aux câlins maternels, la magie de l’enfance n’est pas faite pour être assignée à résidence, comme elle n’est en rien compatible avec la distanciation sociale ou l’absence de risque. Ce que nous appelons risque n’est le plus souvent, pour l’enfant, qu’un geste à l’issue incertaine du grand jeu de la vie. L’enfance est l’âge de l’idéalisme et du désir illimité, autrement dit s’il faut toujours rappeler les règles aux enfants, c’est d’abord parce qu’ils sont de grands révolutionnaires, mais aussi et surtout parce que les règles sont le plus souvent invisibles, voire imperceptibles.

Heureusement le plus inquiétant est aussi, parfois, libérateur. D’ainsi parlait Zarathoustra aux 400 coups, la tâche de la génération qui vient est d’apprendre à honorer l’enfance qu’elle contient en elle. Ou, suivant le mot de Walter Benjamin : « l’enfant est le lieu d’un désir qui le pousse à attraper la lune telle une balle. »

Ulrich Styx

[1] Le quaternaire n’est déjà plus un concept, il fut officiellement le champ de l’économie souffrant de la plus haute croissance pendant « la terrible récession » due à la crise sanitaire. Le quaternaire n’est pas tant un sous-ensemble du tertiaire ou un champ de l’économie, bien plutôt son devenir. Il est bien entendu le terrain de jeu des Gafa, économie-monde acosmique plus qu’immmatérielle qui ne cesse de transformer chaque foyer en marché, en centre d’achats et de ventes divers. Visiblement, c’est l’économie des ondes et des livraisons à domicile mais c’est aussi et surtout l’économie résiduelle (en tant que la-dernière-sur-laquelle-spéculer, en tant que la-dernière-générant-des-besoins-artificiels) et dominante d’un système-monde sans foyer et sans ennemi. Géopolitiquement, le quaternaire est l’économie-politique-monde qui a fait de chacun un ennemi potentiel, économie-politique-monde qui a fait de chaque étant un objet infiniment contrôlable et par là même rentable. Matériellement, le quaternaire est l’ensemble des techniques et des dispositifs (entendre aussi des coûts-investissements) contrôlant les déplacements des êtres, mais aussi les déplacements de leurs yeux et de leur attention. Nous sommes devenus à la fois producteurs et consommateurs dès que nous regardons, parlons ou respirons, et ce pour peu que notre smartphone soit allumé, ou, plus communément, dès que nous nous promenons en rue, toujours déjà filmés par quelque caméra ou satellite. Nous sommes devenus – pour la gouvernementalité – d’incessants producteurs de datas, ces dernières permettant de prédire et d’anticiper nos comportements et gestes à venir.

Si cette considération biométrico-éco-nomique apparût nécessaire, elle est avant tout imprécise. Pas d’inquiétude cependant, de nombreux économistes sont en train d’écrire sur ces questions.

[2] En effet les collapsologues ne sont pas d’accord sur la cause première de « la fin ». Pour certains, les hommes sont la cause de cette sixième extinction de masse, on parle alors d’anthropocène. Pour d’autres, le capitalisme en est la cause, on parle alors de capitalocène. Pour Malcolm Ferdinand et plusieurs autres « disciples » de Glissant et Fanon, il s’agit d’apprendre à parler du plantationocène (concept créé par Donna Haraway et Anna Tsing). Ce terme est plus précis et adéquat en tant qu’il rappelle qu’il n’y aurait pas eu émergence ni triomphe du capitalisme sans accumulation extraordinaire de capital et de main d’œuvre, autrement dit sans la colonisation et l’esclavage de millions d’êtres humains, principalement africains et envoyés vers les plantations des Caraïbes et du continent américain.

[3] Et, par extension, de tous ses concitoyens.

[4] Maria Van Kerkhove, l’épidémiologiste en chef ou porte-parole de l’OMS, a en effet reconnu début août que l’institution internationale s’était trompée et a revu à la baisse son taux de létalité : « nous ne pensions pas qu’il y avait autant d’asymptomatiques » a-t-elle déclaré sans vergogne. La létalité est donc officiellement passée de 3,4 % à 0,6 % ( https://www.dailymail.co.uk/news/article-8588299/World-Health-Organization-says-Covid-19-kill-0-6-patients.html ), une simple division par 6, ou le détail mainstream du mois d’août 2020.

[5] Le sujet effondré que la domination techno-sanitaro-totalitaire est en train de fabriquer n’est certes que l’approfondissement de l’être désastré pré-covid. Comme dirait un ami, « nous nous sommes pris 10 ans d’accroissement de contrôle en six mois. » Ou, comme le souffle Gianfranco Sanguinetti : « S’il a suffi d’un simple microbe pour précipiter notre monde dans l’obéissance au plus répugnant des despotismes, cela signifie que notre monde était déjà si prêt à ce despotisme qu’un simple microbe lui a suffi.  »

[6] Que tous ces citoyens-sans-cité-exceptionnellement-normés se pensent altruistes par le geste même de rester chez eux révèle a minima l’ampleur de la psychose diffuse.

[7] « Et maintenant, n’est-il pas évident, intuitivement au moins, que notre paysage a été façonné non pas pour la vie humaine mais plutôt pour la communion des objets. » Phil A. Neel, Le fléau couronné, article disponible sur le site de lundi.am (n.251)

[8] MORIZOT Baptiste et ZHONG MENGUAL Estelle, Esthétique de la rencontre, L’énigme de l’art contemporain, Seuil, Paris, 2018, p. 25

[9] S’il est permis de conseiller quelque article du réseau de pouvoir, nous vous conseillons celui-ci. https://nymag.com/intelligencer/2020/02/a-simulated-coronavirus-pandemic-in-2019-killed-65-million.html « Etant donné que Giorgio l’a à moitié fait… » A lire en gardant à l’esprit que « les eaux usées de Milan et Turin contenaient déjà des traces du covid-19 en novembre 2019 » (Le Monde ), ou le détail mainstream du mois de juillet 2020. A ne pas consulter sans la compagnie de quelque paradis artificiel et, si possible, d’un ami.

[10] A ce sujet (à tout le moins en ce qui concerne la franglophonie), il semble adéquat de lire les ouvrages collectifs dirigés par Yves Citton (dans lesquels, miracle parmi d’autres, Jonathan Crary fait des sciences humaines un art de combat).

[11] CRARY Jonathan, Le capitalisme à l’assaut du sommeil, La Découverte, Paris, 2014, p. 21

[12Ibid, p. 58

[13] « Ce phénomène actuel d’accélération ne se résume pas à une simple succession linéaire d’innovations, où un nouvel élément viendrait à se substituer à un ancien, une fois celui-ci périmé. Chaque opération de remplacement s’accompagne toujours d’un accroissement exponentiel du nombre de choix et d’options disponibles par rapport à l’état antérieur. On assiste à un processus continu d’étirement et d’expansion, qui se produit simultanément à plusieurs niveaux et sur différents sites, avec une multiplication des plages de temps et d’expérience qui sont annexées à de nouvelles tâches et à de nouvelles exigences machiniques. » Ibid., pp. 54-55

[14] « Le sentiment d’avoir du temps, du temps à soi dont nous aurions la maîtrise, est relié à la relative modération de ce qui nous arrive en provenance de notre environnement. On conçoit que l’hyperconnexion nous apporte en somme une surabondance de temps de l’extérieur et fait diminuer la proportion espace / temps à laquelle nous sommes soumis, faisant diminuer le sentiment d’avoir du temps » GUY Bernard, « Immédiateté, instantanéité, vitesse, accélération… : que nous dit le fonctionnement contemporain de ces mots sur notre compréhension du temps, de l’espace et du mouvement ? »

[15] BLANCHOT Maurice, Celui qui ne m’accompagnait pas, Gallimard, Paris, 1953, p. 7

[16] Sa traduction littérale – « brûler à l’extérieur » – nous bouleverse parce qu’en un sens elle nous permet de nous approcher de la vérité existentielle de la fatigue, « un être brûle à cause du dehors », alors qu’en un autre sens elle permet son entente diffuse, « un être n’en peut plus et craque manifestement ».

[17Ne pas cesser de découvrir : aporie révélant entre autres que le désastre inassumé ne cesse d’oublier ce qui est trop grand pour lui, à savoir son absence de destin, plus charnellement « le manque de sens de sa vie ». Psychanalytiquement, il s’agirait de quelque chose comme un refoulement permanent, ce qui semble a priori impossible, à moins de considérer avec sérieux une oscillation, un basculement de chaque instant entre conscience et inconscience (inconscience seconde faudrait-il dire).