L’anonymat nous protège toustes (relativement)

Mis a jour : le samedi 26 décembre 2020 à 10:24

Mot-clefs: contrôle social
Lieux: carnet

L’anonymat, pourquoi est-ce si important pour moi, et pour les autres ? Face à l’offensive généralisée du gouvernement contre l’opposition politique et les récents décrets généralisant la surveillance des militant·es, il est plus que jamais nécessaire de rappeler quelques fondamentaux en matière de sécurité.

L’idée de ce texte nous est venue suite à plusieurs événements qui ont révélé une certaine méconnaissance de la culture de sécurité. Il y a quelques mois avait lieu un événement public sur la ZAD du Carnet, au cours duquel de nombreuses personnes extérieures étaient venues aider pour les chantiers, ou simplement pour visiter les lieux. C’est à la fin du weekend qu’une copaine découvrit avec stupeur qu’une personne, non étrangère à la ZAD et ses codes, paradait sur les réseaux sociaux en affichant clairement son visage, son nom et le lieu dans lequel elle se trouvait. Contactée par la suite, elle justifia son geste par le fait qu’elle ne mettait personne d’autre en danger qu’elle. Il y a quelques semaines, une camarade nous fit part de son désir de laisser tomber son identité fictive au profit de son identit
é réelle. La semaine dernière on découvrait les papiers d’une copaine, en évidence dans un lieu collectif très fréquenté de la ZAD. L’intéressée avait disparue et n’était pas joignable. Les anecdotes de ce genre ne manquent pas. On ne le répétera jamais assez : l’anonymat, c’est important. Pour soi, et pour les autres. Tentons ici d’expliquer pourquoi.

People-295145_1280-604x270-medium

Tout d’abord, coupons court au discours qui persécute l’anonymat et encourage à clamer haut et bien fort son identité. Ce discours est habituellement tenu par les chef·fes, politicien·nes et personnalités médiatiques. En bref, les personnes de pouvoir qui ne connaissent que de très loin la répression et les risques qu’encourent les opposantes politiques. Parler et agir publiquement, sans couverture, est un privilège. On peut très bien appartenir à la classe dominante et faire jouer ce privilège en faveur de la lutte, mais ayons conscience que beaucoup n’ont pas cette chance. Les mouvements de désobéissance civile le savent bien et usent de ce privilège à des fins stratégiques. Il n’y a aucune vision stratégique dans le fait de laisser traîner ces affaires ou de faire le kéké sur Instagram.

Pour la grande majorité des opposant·es politiques, agir sans couverture est un danger. Dans cet excellent article la Quadrature du Net revient sur les trois derniers décrets en matière de « sécurité publique » et leurs implications pour les militant·es. Pour résumer grossièrement, le fichage des opposant·es politique est étendu et automatisé. Un·e militant·e aura droit à sa fiche si on peut prouver des liens avec des « groupements », comme les ZAD ou les manifestations, quand bien même iel n’aurait rien fait d’illégal. Ce fichage pourra être automatiquement complété par les informations trouvées sur les réseaux sociaux ou des prises de vue aérienne par drone. Dorénavant, un simple passeport qui traîne et vous voilà aussitôt dans les fichiers de renseignement de la gendarmerie. En effet, nous avons de fortes chances de penser que des indicateurs nous côtoient quotidiennement pour informer les services de renseignements.

Vous n’avez rien à cacher ? Pour vous convaincre du contraire, n’hésitez pas à visionner l’excellent TED talk de Glenn Greenwald sur l’importance de la vie privée. Sachez que même si vous êtes irréprochable aux yeux de l’État aujourd’hui, cela pourrait vous retomber dessus à l’avenir. On retiendra le célèbre adage : « être contre la vie privée sous prétexte qu’on n’a rien à cacher a autant de sens qu’être contre la liberté d’expression sous prétexte qu’on a rien à dire ». En outre, sachez que votre posture morale ne vous protégera pas. L’État vous traquera, non pas parce que vous êtes une mauvaise personne, mais parce que vous menacez ses intérêts.

Enfin, se moquer éperdument de l’anonymat est une démarche égoïste qui fait peser un risque non négligeable sur le collectif. En révélant publiquement votre identité, vous vous transformez en cible pour d’éventuels indics. En effet, le dernier décret relatif à la prévention des atteintes à la sécurité publique autorise le fichage de personnes appartenant à l’entourage de la personne ciblée. Se faisant vous vous mettez en danger, mais vous mettez également en danger votre entourage (famille, copaines militantes, etc.). L’anonymat est garant d’une sécurité relative, qui permet de se faire confiance mutuellement et de ne pas tomber dans un climat de paranoïa généralisée.

En résumé, range tes papiers, garde-les sur toi ou trouve-toi une planque, utilise un blase et n’agit publiquement à visage découvert que dans le cadre d’une stratégie collective.

Personne n’est parfait, et commet des erreurs. La sécurité et l’anonymat ne sont jamais acquis, et jamais atteints. C’est un effort, un horizon. L’anonymat ne suffit pas mais il est nécessaire. C’est en le respectant du mieux qu’on peut que l’on minimisera les risques de surveillance et de répression. Si tu ne le fais pas pour toi (mais tu devrais, vraiment), fais-le pour les autres.

Link_go https://zadducarnet.org/index.php/2020/12/12/lanonymat-nous-protege-toustes-relativement/

Commentaire(s)

> Si seulement...

Il y a hélas des sites et des forums militants qui sont contre et gardent les IP. On ne les citera pas mais leurs modos se reconnaitront s'ils lisent cette publi.

Certains d'entre eux sont meme fiers de poster des trucs sans aucun proxy, comme les derniers beaufs virilistes... Ce qui est stupide.

> .

Mouais, historiquement y a quand même la plupart des anars qui ont toujours assumé qui ils sont, sans se cacher ..

Me trouver un faux blaze à utiliser dans la vie quotidienne je trouve ça complètement absurde, un nom est un nom, après c'est sûr que si j'avais un prénom composé digne d'un petit bourgeois je changerai ! Mais bon, y a que chez les zadistes que j'ai vu ce truc de se coller un faux blaze en permanence ... moi ça m'emmerderai, parce que j'ai pas envie de jouer à être quelqu'un d'autre en permanence, sinon je crois que je me sentirai un peu comme un Mark Kennedy ^^

Mais je vois l'enjeu pour écrire des textes par exemple ... signer de son nom et prénom n'a là aucun intérêt, et on voit que c'est les gens qui ont un petit pouvoir qui le font, et sans doute qu'ils ont ce petit pouvoir parce qu'ils s'affichent personnelement avec leurs textes, et réduisent leurs idées à leur identité, alors qu'un texte anonyme ne leur donnerait pas ce pouvoir (bon, quand on publie sous une édition particulière au final ça revient un peu au même). Après le truc de ne rien signer du tout je trouve ça encore pire que de signer de son nom, parce que ça fait style "je n'assume pas ce que j'écris et je fais style que ça sort de nulle part". Ne serais-ce que par soucis de compréhension, sourcer un texte, avec une date, une origine de publication et pourquoi pas une signature pour l'occasion (un truc à la con comme on en voit dans tous les textes qui sortent), ça me semble indispensable ... mais bon, en 2020 où les gens ont l'habitude de balancer leurs humeurs sur leurs murs Facebook, donner une source à ce qu'on écrit ça semble trop sérieux je pense. Faudra quand même pas qu'on puisse débattre sur ce qu'écrivent les gens ... d'où publier des trucs sans donner aucun moyen de faire des retours.

Pour internet, évidemment que l'anonymat est nécessaire ... il faudra dire ça à tous les crétin-e-s qui sont sur les réseaux sociaux, ou qui ne cryptent pas leurs mails ou qui n'utilisent pas Tor ... des gens écrivent sur des blogs sans Tor, oui oui ça existe, faut pas croire que les débiles ne sont que hors de nos milieux ! Et après ils pleurnichent quand on parle de leurs blogs sur Indy ... mais si tu tiens ton blog sérieusement il est anonyme .. et puis, si tu publies sur un blog ça veut dire que ça te gène pas qu'il y ait des réactions sur internet !

Bref ... j'ai habité avec des gens qui ont une culture de la sécurité très poussée, et je voyais leur courrier avec leur nom écrit dessus, je voyais leurs papiers d'identité, je croisais même leurs familles parfois, et ça ne m'a jamais choqué, parce que quand ils étaient dans la rue ils gueulaient jamais le prénom d'un pote, ils engueulait les gens qui filmaient ou prenaient des photos, ils étaient hyper méticuleux sur les ordi, téléphones et internet, etc. En fait, le problème serait plutôt de laisser n'importe qui rentrer dans des lieux où on vit, et pas le fait d'être soi-même et de ne pas cacher son identité aux personnes avec qui on vit. Le problème c'est donc comment ça se passe dans les Zad, de lutter et vivre avec des inconnus ... rien que là y a un problème de sécurité il me semble.

> .

J'ai oublié un truc ... si tu connais jamais le nom et prénom de tes potes, tu fais comment le jour où illes sont en taule pour avoir leur numéro d'écrou ? Et tu fais comment pour contacter leurs proches si c'est ce qu'illes veulent, si tu ne veux pas connaitre leur identité ?

Parce que c'est mignon l'idée de donner des faux noms, mais quand il s'agit d'affaire de répression importantes, la justice ne se contente pas d'un faux blaze ... ou alors je veux bien qu'on me dise qu'il y a des gens qui ont été jugés pour des grosses affaires en filant un faux nom, j'ai du mal à le croire. Alors ouai, c'est important de tenir un faux blaze face à la justice, mais faut pas s'illusionner sur le fait que ça va tenir éternellement si l'affaire prend de l'ampleur.

C'est d'ailleurs pas pour rien qu'en dehors des vieux égocentriques de service qui ont toujours signé de leurs vrais noms, les seules personnes à signer de leurs noms sont les taulards. Et bon là on se dit pas "ohlala machin chouette a divulgué son vrai nom, quel scandale !"
Ceci dit pour le coup j'aime bien l'idée d'un faux nom pour signer quand on est en taule .. ça efface un peu le côté "star" que le prisonniérisme a tendance à développer, et ça permet qu'une fois sortie de taule on peut se présenter sans que les gens disent "ah c'est toi bidule chouette qui a été en taule dans telle affaire" ... même si certains ont construit leur petit pouvoir là-dessus, ce qui est assez ironique quand même (mais faut savoir faire feu de tout bois, comme on dit).