[Carnet] Des caméras cachées et illégales pour surveiller des écologistes

Mis a jour : le samedi 14 novembre 2020 à 17:35

Mot-clefs: Ecologie Répression surveillance carnet
Lieux: carnet

Des caméras très sophistiquées et camouflées ont été retrouvées par des militants au Carnet, où des écologistes luttent contre le bétonnage d’un site naturel. Un dispositif illégal, dont les images accusent la gendarmerie locale.

  • Nantes (Loire-Atlantique), correspondance

Les opposants au projet de zone industrielle au Carnet, en Loire-Atlantique, méritent-ils d’être surveillés comme des terroristes ? Deux groupes de caméras, camouflées dans une fausse bûche d’arbre et de fausses pierres, ont été retrouvés par hasard par des militants, fin août. Elles semblent avoir été installées à la veille d’un « weekend de résistance » prévu à proximité du Carnet, les 29 et 30 août. Ces quatre caméras filmaient en continu et étaient reliées, via des câbles enterrés, à des grosses batteries et modems, également dissimulés, permettant d’envoyer directement les images à un poste à distance.

Le Carnet est un espace naturel, sur la rive sud de l’estuaire de la Loire, dont l’entrée principale se trouve sur une route départementale. Lundi 31 août, des personnes opposées à la volonté du Grand port maritime de Nantes-Saint-Nazaire de créer ici un parc « écotechnologique », sur 110 hectares, ont commencé à installer des barricades sur la route, pour empêcher tout début de travaux. C’est une militante qui, ce jour-là, en ramassant des matériaux pour créer une guirlande végétale, a trouvé d’abord un premier duo de caméras, puis, en tirant sur les fils, ce vaste attirail d’espionnage.

Selon un militant de Stop Carnet, quelques jours après cette découverte, la gendarmerie a appelé l’un d’eux pour lui signifier de « rendre leurs caméras aux chasseurs ». Sauf que ce type de matériel, d’une valeur de plusieurs milliers d’euros, ne ressemble pas à du matériel appartenant à des chasseurs. La mention « Allwan », visible sur une partie des images retrouvées, ou encore sur une étiquette sur une caméra, fait fortement penser qu’il s’agit d’équipements fournis par la société Allwan Security, située près d’Angers (Maine-et-Loire), spécialisée dans le matériel vidéo. Cette entreprise ne traite qu’avec des professionnels, et compte les forces de l’ordre parmi ses clients importants.

Quel était le but de cette captation ?

La captation d’images sur la voie publique est encadrée par la loi. Comme le rappelle la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés), les personnes filmées doivent en être informées par des panneaux visibles, affichés en permanence, comprenant au minimum un pictogramme représentant une caméra. Mais vu le camouflage du dispositif installé au Carnet, il ne s’agit pas de « vidéoprotection » (dans la novlangue sécuritaire, on ne dit pas « vidéosurveillance » mais « vidéoprotection »), mais bien de renseignement. Or, cette activité est elle aussi encadrée par la loi. La captation d’images dans un lieu privé fait partie des techniques ne pouvant être déployées que pour « la défense et à la promotion des intérêts fondamentaux de la Nation », pour l’une des sept finalités énumérées à l’article L. 811-3 du Code de la sécurité intérieure, telles que « la prévention du terrorisme » ou encore la prévention « des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique ». De plus, cette technique ne doit être utilisée que si les renseignements ne peuvent pas être recueillis par un autre moyen légalement autorisé. L’installation d’une résistance pacifique, sur un terrain qui sert surtout de lieu de promenade, ne pouvait représenter une telle menace.

Quel était le but de cette captation ? Les forces de l’ordre pensaient-elles que le « weekend de résistance », prévu dans un lieu longtemps tenu secret, et qui s’est déroulé sur un terrain proche et non pas public, mais privé, prêté par un agriculteur, les 28 et 29 août, se tiendrait à cet endroit ? S’agissait-il d’empêcher l’installation de barricades sur cette route ? En tout cas, il n’y a pas eu de violences lors des actions de blocage du début du mois de septembre au Carnet.

Par contre, plusieurs personnes sont venues sur place l’après-midi de la veille, le vendredi 28 août, avec des tracteurs et une remorque, épandre, sur une centaine de mètres, une matière malodorante. Les images retrouvées sur les cartes mémoires du dispositif d’espionnage, que Reporterre a pu consulter, le montrent nettement. Selon les observations d’agriculteurs locaux, il s’agirait de boue de station d’épuration, une matière polluante dont l’épandage est normalement strictement encadré. Et cette pratique illégale n’était pas le fait des zadistes. L’action a eu lieu sur la départementale D177, à l’entrée du site, derrière un portail qui ne peut être ouvert, a priori, que par le personnel du Grand port maritime de Nantes-Saint-Nazaire. Ce dernier n’a pas répondu aux questions de Reporterre à ce propos.

Quatre gendarmes sur place au moment des faits 

Plus grave : les vidéos attestent de la présence de quatre gendarmes sur place au moment des faits. On les voit échanger avec des personnes à proximité du portail, deux minutes avant l’épandage. Un gendarme, l’air satisfait, prend même, tout sourire, une photo du résultat de cette action malveillante, dont le but était probablement de gêner les opposants au projet industriel au Carnet. Était-ce une demande du Grand port ? De la gendarmerie ? Ou l’initiative personnelle des propriétaires des tracteurs ? Et pourquoi, dans ce cas, les forces de l’ordre n’ont-elles pas empêché cette action illégale ?

La cheffe d’escadron de la compagnie de gendarmerie de Pornic, contactée par Reporterre, assure que les gendarmes n’étaient pas présents au moment du dépôt, et qu’il ne s’agit pas de boue de station d’épuration, mais de fumier. La préfecture n’a pas répondu à nos questions.

Une enquête permettra sûrement d’éclaircir tout cela, puisque des opposants au projet au Carnet pourraient déposer une plainte. Des recours en justice pourraient également être entrepris contre l’espionnage vidéo. Jamais, à notre connaissance, un tel matériel n’a été retrouvé dans de telles conditions. S’agit-il d’un dispositif exceptionnel, ou est-il d’habitude mieux dissimulé ?

Article avec les photos des dispositifs : https://reporterre.net/Au-Carnet-des-cameras-cachees-et-illegales-pour-surveiller-des-ecologistes

Link_go Lire sur le site de reporterre

Commentaire(s)

> Complément d'info

Un autre article pour compléter et aller plus loin car c'est pas la première fois que ça arrive :

https://came2016.wordpress.com/2020/11/14/des-cameras-de-videosurveillances-decouvertes-sur-la-zad-du-carnet/

> Allwan : l’entreprise angevine responsable des caméras-espion à la ZAD du Carnet

Samedi 14 novembre Reporterre.net a révélé que des caméras illégales, cachées dans de fausses pierres et une fausse bûche d’arbre, étaient utilisées pour surveiller les militant·es contre la zone industrielle au Carnet. Résumé des faits et présentation des relations de l’entreprise qui fabrique ces caméras.

Résumé des faits sur la ZAD du Carnet

Dans un article publié samedi 14 novembre, Héloïse Leussier révèle que des caméras espions illégales ont été utilisées à la ZAD du Carnet. Plus précisément, elle écrit : "Deux groupes de caméras, camouflées dans une fausse bûche d’arbre et de fausses pierres, ont été retrouvés par hasard par des militants, fin août. Elles semblent avoir été installées à la veille d’un « weekend de résistance » prévu à proximité du Carnet, les 29 et 30 août. Ces quatre caméras filmaient en continu et étaient reliées, via des câbles enterrés, à des grosses batteries et modems, également dissimulés, permettant d’envoyer directement les images à un poste à distance."

Cette installation illégale a été découverte le 31 août par une militante en tirant sur les fils apparents. L’article décrit la manière dont les gendarmes auraient essayé de récupérer les caméras : "Selon un militant de Stop Carnet, quelques jours après cette découverte, la gendarmerie a appelé l’un d’eux pour lui signifier de « rendre leurs caméras aux chasseurs ». Sauf que ce type de matériel, d’une valeur de plusieurs milliers d’euros, ne ressemble pas à du matériel appartenant à des chasseurs."

D’où viennent ces caméras illégales ? L’article donne un indice sur la provenance : "La mention « Allwan », visible sur une partie des images retrouvées, ou encore sur une étiquette sur une caméra, fait fortement penser qu’il s’agit d’équipements fournis par la société Allwan Security, située près d’Angers (Maine-et-Loire), spécialisée dans le matériel vidéo."

Allwan security et la répression des Ouïghours

La société angevine Allwan security a gagné une certaine notoriété en remportant le marché public pour la production des caméras piétons pour la police française (https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/securite-leurs-cameras-conquierent-les-forces-de-l-ordre-5691473). Cependant, l’entreprise angevine étant trop petite pour produire toutes les caméras nécessaires pour satisfaire la commande, ses dirigeants ont décidé de faire appel à la société chinoise Hikvision -> https://www.allwan.eu/fr/6_hikvision (tout en faisant passer les caméras pour françaises : https://www.bfmtv.com/tech/vie-numerique/gilets-jaunes-pour-encadrer-les-lbd-les-cameras-pietons-sont-elles-vraiment-adaptees_AN-201901240063.html).>

Hikvision est une société chinoise possédée à 40% par le gouvernement chinois (https://www.bfmtv.com/tech/vie-numerique/gilets-jaunes-pour-encadrer-les-lbd-les-cameras-pietons-sont-elles-vraiment-adaptees_AN-201901240063.html) dont les produits ont été bannis des marchés publics aux États-Unis, en raison des possibilités d’espionnage. Pire encore, la société Hikvision se vantait d’avoir développé une caméra "intelligente" qui permet d’identifier automatiquement les Ouïghours (https://ipvm.com/reports/hikvision-uyghur) et l’entreprise participe donc activement à leur répression.

La relation entre Allwan et Hikvision, plus qu’un rapprochement économique dangereux, illustre les risques que l’existence de certaines technologies posent. Les caméras-espion, les caméras-piéton, les drones, etc., bien que leur utilisation soit parfois réglementée (https://www.laquadrature.net/2020/05/18/les-goelands-abattent-leur-premier-drone/), sont de plus en plus utilisés illégalement (https://www.laquadrature.net/2020/10/26/drones-en-manifestation-la-quadrature-contre-attaque/), comme le montre aussi l’exemple du Carnet. Pour continuer, on vous invite a lire l’article original de Reporterre.net qui revient aussi sur l’illégalité de cette surveillance, ainsi que cet article de CAMé (https://reporterre.net/Au-Carnet-des-cameras-cachees-et-illegales-pour-surveiller-des-ecologistes) qui revient sur les découvertes de caméras dans les milieux militants.

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source : https://basse-chaine.info/?Allwan-l-entreprise-angevine-responsable-des-cameras-espion-a-la-ZAD-du-Carnet-402

> Des caméras cachées sur la ZAD pour surveiller les militant·es !

https://zadducarnet.org/index.php/2020/11/14/des-cameras-cachees-sur-la-zad-pour-surveiller-les-militantes/

C’est un impressionnant dispositif de vidéosurveillance qui a été trouvé par des militant·es de la ZAD du Carnet le 31 août 2020. Des caméras étaient dissimulées dans des fausses pierres, des faux troncs d’arbres et le tout était relié à des modems, des puces GPS et des batteries de grande capacité.

Le tout aurait permis de retransmettre l’intégralité des vidéos en direct à leur destinataire pendant plus d’un mois si elles n’avaient pas été trouvées par chance au début de l’occupation de l’île du Carnet. Installées à un point stratégique, les caméras pouvaient observer toutes les allées et venues des militant·es sur la zone, dans un endroit considéré comme “safe” et donc où peu d’entre nous restaient cagoulé·es.

Sur l’une des caméras, un autocollant indique des informations techniques et le nom de l’entreprise qui a fournit le matériel : Allwan Security. Sur internet, cette société dit offrir “des solutions pour les militaires et les gouvernements”.

Au Carnet comme ailleurs, nous sommes surveillé·es et fiché·es

Surveiller illégalement des militant·es, que ce soit le fait de la gendarmerie ou des renseignements généraux, est une pratique profondément malsaine et anti-démocratique. Ce n’est pas sur la ZAD que l’on va vous dire que l’on croyait encore en la démocratie de ce pays, mais nous sommes toujours frappé·es qu’ils aillent toujours plus loin.

Contrairement à Bure, où la surveillance généralisée des militant·es a été mise au jour par l’enquête conjointe de Reporterre et Médiapart [1] , ce dispositif de surveillance a été mis en place en dehors de toute enquête judiciaire, et avant même que la ZAD ne s’implante [2] !

La découverte de ce système nous laisse à penser que d’autres moyens de surveillance ont déjà été mis en place pour surveiller les militant·es de la ZAD. Nous ne pouvons savoir lesquels, bien que nous ayons quelques idées.

Nous prenions déjà de nombreuses précautions pour limiter le fichage. C’est la raison pour laquelle nous portons des cagoules, nous limitons l’usage et la possession de téléphone (voire nous les excluons de certains lieux), nous refusons la présence des médias, des appareils photos et des caméras sur la ZAD (ou nous les encadrons strictement). Allons-nous trouver d’autres systèmes de surveillance sur l’île du Carnet ?

Face à la surveillance, continuons nos luttes pour la liberté de tout·es !

Alors que peut-on faire pour lutter contre ceux qui nous surveillent ? Nous pourrions lancer de grands slogans, inciter chacun·e à se relier à notre cause et clamer haut et fort que nous demandons au gouvernement de stopper ces pratiques illégales. Mais à quoi cela servirait-il ?

Avant tout, nous aimerions que les habitant·es de ce pays qui se croient encore libres comprennent que nous ne sommes libres que si nous acceptons de vivre la vie qu’ils ont choisi pour nous. Nous sommes libres d’aller au travail, de suivre leurs règles, de consommer et de nous taire.

Alors non, nous ne sommes pas libres.

Et ce n’est pas uniquement en cherchant l’autonomie ou en essayant de sortir du système à une échelle individuelle ou de mini-collectifs que l’on se libérera. Il faudra se battre contre le capitalisme, contre le libéralisme, contre l’État.

A la ZAD du Carnet, nous sommes la Loire qui se défend contre la bétonisation et son monde !

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Pour plus d’informations sur ces caméras, on vous invite à consulter l’article de Reporterre et le billet du Collectif AutoMédia Énervé.

[1] Enquête de Médiapart : https://www.youtube.com/watch?v=P5K_pjhri3U
Enquête de Reporterre : https://reporterre.net/1-3-La-justice-a-massivement-surveille-les-militants-antinucleaires-de-Bure

[2] Par chance, les caméras ont été découvertes le jour même de l’installation de la ZAD, le 31 août 2020. Installées depuis déjà plusieurs jours (peut-être plusieurs semaines ?), elles ont tout de même pu renseigner sur les actions et la présence lors de la manifestation et du week-end de résistance organisé par le collectif Stop Carnet le week-end du 29 et 30 août 2020.