« Ouest-France » et le spectre de l’anarcho-syndicalisme

Mis a jour : le mercredi 1 juin 2016 à 12:40

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Dans un éditorial du 25 mai dernier, Jean-François Bouthors pour « Ouest-France » mettait en garde contre le retour dans la CGT de « cette vieille tradition anarcho-syndicaliste », la caricaturant sans vergogne. Loin d'avoir sombré dans l'oubli, cette « tradition » irrigue pleinement les luttes de celles et ceux qui veulent en finir avec la loi travail et son monde. Hâtons-nous de la redécouvrir !

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« La grève » par Grandjouan en Une de « L’Assiette au beurre » de mai 1905

Mobilisant un cliché récurent chez les plumitifs de l’ordre dominant, l’éditorial de Ouest-France dénonce donc vigoureusement la « violence » à  l’encontre des forces de police, des locaux du PS et y amalgame les blocages de dépôt de carburant. Rien de nouveau sous le soleil a priori… si ce n’est le choix de qualifier le danger : « l’anarcho-syndicalisme, voilà l’ennemi » !

Il gagnerait une CGT (et jusqu’au sommet s’il vous plaît) libérée de l’emprise du Parti communiste. Une emprise que semble regretter l’auteur, qui voit dans cette « CGT anarchiste » un danger bien plus grand pour la démocratie que l’usage du 49-3, « acte strictement constitutionnel, parfaitement conforme aux règles du fonctionnement de la Ve République ». Cette CGT, mais aussi Nuit Debout et plus globalement les manifestant.e.s contre la loi travail contesteraient l’État, n’admettant pas les règles du « jeu des institutions ». Mais tout à fait. Et c’est très bien même.

On sait que le mouvement syndical est traversé de différents courants. Un syndicalisme d’accompagnement, docile avec le patronat et le gouvernement, s’incarne aujourd’hui principalement dans la CFDT. C’est elle qui a forcément les faveurs des éditorialistes de salon. À côté un autre courant continue de tracer le sillon ouvert par les syndicalistes révolutionnaires du début du vingtième siècle (et pas que dans l’hexagone au demeurant…). Refusant précisément le jeu des institutions, il sait que les rouages de l’État sont étroitement liés aux mécanismes de la domination économique : le ministre-banquier Macron en est aujourd’hui le plus éclatant symbole.

Favorisant l’autonomie ouvrière il estime que c’est bien dans l’action directe des premier.e.s concerné.e.s que se trouvent les possibilités d’une émancipation intégrale de toutes les oppressions. Quoi de plus naturel dès lors que de se doter de moyens d’actions en concordance avec les buts recherchés ? À la grève (dont l’horizon d’attente est sa généralisation) ce syndicalisme n’a eu de cesse d’ajouter des cordes à son arc pour adapter son répertoire aux coordonnées des périodes traversées. On peut trouver dans les travaux de l’historien Xavier Vigna sur la décennie d’insubordination ouvrière qui s’est étendue après 1968, une démonstration éclatante du caractère vivant et de la permanence de ce syndicalisme révolutionnaire. Des syndicalistes libertaires ont effectivement contribué à le porter, mais ce fut aussi le cas plus largement de la « gauche CFDT », celle qui ne renonça ni à l’autogestion ni à la lutte des classes. La pratique de l’assemblée générale par exemple en aura été un des apports marquants qui continue de résonner chez les syndicalistes – notamment à SUD, la CNT-SO, la CNT... mais aussi dans de nombreuses équipes CGT – formé.e.s dans les coordinations des années 1986-1989 et les grèves de 1995 sans doute bien plus attaché.e.s à la démocratie que des parlementaires et des ministres renonçant à toutes leurs promesses électorales.

Aujourd’hui (et un peu plus fortement qu’en 2010) les opérations de blocage économique participent de ce même mouvement d’adaptation d’un syndicalisme révolutionnaire contemporain, cet « anarcho-syndicalisme » que Ouest-France voit se déployer, tel un spectre, avec effroi. D’une certaine manière l’appel de syndicalistes « On bloque tout ! » rend tangible les apports de courant syndical, participant à en irriguer le mouvement social en cours… n’en déplaise à ceux qui voudraient le voir mort et enterré !

En 1912, le libertaire Emile Pouget publie Le sabotage, un véritable classique de la littérature syndicaliste. Il y brocarde la « morale de classe » prompte à stigmatiser tant les pratiques syndicales que les aspirations émancipatrices : « Pour compléter l’œuvre d'asservissement, il est fait appel à la vanité humaine : toutes les qualités du bon esclave sont exaltées, magnifiées et on a même imaginé de distribuer des récompenses - la médaille du travail ! - aux ouvriers-caniches qui se sont distingués par la souplesse de leur épine dorsale, leur esprit de résignation et leur fidélité au maître. »

On voudrait nous voir résigné.e.s à la domination économique, résigné.e.s aux brutalités et violences policières, bien plus dramatiques que n’importe quel blocage, que n’importe quelle grève. Syndicalistes, nous ne serons jamais fidèles à ceux qui se prétendent nos maîtres.

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Pour aller plus loin, on peut utilement lire :

De Michel Pigenet et Pierre Robin (dir.), Victor, Émile, Georges, Fernand et les autres... Regards sur le syndicalisme révolutionnaire, éditions d'Albret, 2007

De Jacques Julliard (qui était alors autrement plus inspiré qu'aujourd'hui), Autonomie ouvrière : études sur le syndicalisme d’action directe, Seuil, 1988 et Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe, Seuil, 1971, et Clémenceau briseur de grève, Julliard, 1965

De Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière dans les années 68, essai d'histoire politique des usines, Presses universitaires de Rennes, 2007

Et, éditées en un volume en 2015 par le groupe anarchiste Salvador Ségui, les deux brochures : de Georges Yvetot, L’ABC syndicaliste et dÉmile Pouget, Le Sabotage

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