Les textes contenus dans cette rubrique ont été écrits vers la fin des années 1990 et s’inscrivent dans le contexte de cette époque. Ils n’ont pas été publiés sauf quelques passages que j’ai intégrés dans ma brochure « Digressions sur la révolution allemande ». Ils contribueront peut-être à éclairer le lecteur d’aujourd’hui sur l’existence d’un « antisémitisme de gauche ». R.B.

* * * * * * * * * * *

Dans les débats qui tournent autour du révisionnisme, le mouvement libertaire se trouve curieusement embarqué sans très bien comprendre ce qui lui arrive. Les médias publient avec délectation des articles sur « les libertaires et l’ultra-gauche », les deux courants étant amalgamés dans leur prétendue adhésion aux thèses révisionnistes 1. Libération a publié pendant l’été 1996 un article dans lequel ces deux courants sont mis en cause, mais sa lecture révèle que pas un libertaire n’est mentionné par le journaliste et qu’un des personnages mis en cause, qualifié de libertaire, ne l’est pas…

Ignorance ou volonté délibérée ? On ne saura sans doute jamais.Les éditions Reflex publient une brochure, intitulée Libertaires et “ultra-gauche” contre le négationnisme, dans laquelle un certain nombre d’auteurs qui avaient jusqu’alors dégueulé à qui mieux mieux sur l’antifascisme protestent de leur bonne foi antifasciste et se livrent à des repentirs peu convaincants, avec, comme caution de bonne moralité, une préface de Gilles Perrault qui se pose ainsi en dispensateur de brevets de « bien-pensant ». Pourquoi Libertaires et ultra-gauche, puisqu’aucun libertaire ne figure au sommaire ?

Tout cela ne contribue pas beaucoup à éclairer le fond du problème mais, incontestablement, fournit de la copie à un certain nombre de plumitifs.



 L’antifascisme comme masque à la critique du stalinisme

par Eric Vilain

IV. – FONCTIONS DE L’ANTIFASCISME

Aujourd’hui plus que jamais, il convient de combattre le fascisme dans ses fondements, qui sont le chômage, la pauvreté, l’incertitude devant l’avenir, l’insécurité de l’emploi, l’absence de perspective ; malheureusement, cette forme de combat-là ne peut guère être reprise à son compte par un parti comme le PS

– qui a largement contribué à mettre en place la politique qui produit ces fléaux ;

– qui, au nom du réalisme économique, appuyait en 1991, à travers un rapport de la direction de la prévision du ministère de l’économie et des finances, la suppression du salaire minimum (1) ;

– qui a instauré en juin 1982, avec le pre­mier plan rigueur, le gel des salaires, la sup­pression de l’échelle mobile des salaires ;

– qui, avec la loi du 23 juillet 1985, a institutionnalisé la précarité en multipliant les régimes des contrats à durée déterminée et des contrats de travail tempo­raire, devenus, depuis, les normes de l’em­bauche des salariés ;

– et qui, aujourd’hui revenu au pouvoir, refuse d’abroger les lois Debré.

On comprend dès lors que pour les soutiens d’un tel parti, l’antifascisme se limite à un débat d’idées : ça ne coûte rien.

La lutte contre le fascisme aujourd’hui ne doit pas être dissociée de la critique d’une certaine forme d’antifascisme. Ceux des opposants au révisionnisme et au fascisme qui situent leur combat sur le terrain du consensus de classe avec les couches sociales qui ne remettent pas en cause le système capitaliste auront tendance à s’en prendre à l’ensemble de ceux qui abordent ces questions d’un point de vue de classe. C’est que l’analyse de classe du problème met le doigt sur les convergences (qu’on s’évertue à cacher) entre antirévisionnistes « consensuels » et révisionnistes (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont interchangeables) : les uns et les autres ne remettent pas en cause le capitalisme. D’un ancien militant d’ultra-gauche passé au révisionnisme on dira : ça montre à quel point les idées communistes sont mauvaises ; de Le Pen révisionniste on ne dira pas : ça prouve à quel point le capitalisme est mauvais.

L’antifascisme comme signe de la crise du politique

L’effondrement de l’Union soviétique a vidé de toute perspective politique une gauche communiste désormais orpheline de modèle. L’hémorragie de militants, provoquée par de multiples causes, parmi lesquelles le manque d’idées et l’archaïsme du discours du parti communiste, de même que l’hémorragie d’électeurs, lui ont imposé un nouveau style. Le triomphe du modèle néolibéral, provoquant un chômage de masse, a retiré également les fondements « lutte des classes » de son action en renvoyant dans leurs foyers, ou sous les ponts dans le pire des cas, des millions de prolétaires.

Il fallait à la gauche trouver un autre champ d’intervention qui ne se situe plus, même formellement, sur le terrain de la lutte des classes : l’intervention « citoyenne » (conception parfaitement interclassiste) d’une part, l’antifascisme d’autre part, feront parfaitement l’affaire. L’antifascisme est d’autant plus d’actualité que le Front national, qui a drainé une bonne partie de l’électorat communiste (les slogans « Produisons français » et autres aidant), est le concurrent direct du parti communiste.

L’effondrement de l’Union soviétique avait été précédée d’un processus beaucoup plus long d’effondrement du modèle soviétique auprès de cette partie de l’intelligentsia qui avait longtemps servi de « compagnon de route » du communisme. Assimilé au totalitarisme, le communisme est progressivement abandonné par nombre d’intellectuels. Cet abandon est jalonné d’étapes sanglantes : Berlin en 1953, Budapest en 1956, Prague en 1968, l’occupation de l’Afghanistan, le Cambodge, etc. Ces étapes provoquent à tour de rôle des abandons, mais chacun tente de faire oublier qu’il avait soutenu l’étape précédente. Une forme de mauvaise conscience s’empare de l’intelligentsia, qui sera d’autant plus virulente à attaquer l’ultra-gauche, la vraie, qu’elle aura à faire oublier son propre rôle. La critique du stalinisme sera ainsi occultée pour cause de collaboration passée avec lui, et finira même par être assimilée au révisionnisme. Tel militant abusé qui, à l’âge de vingt ans, a fréquenté des révisionnistes pendant trois mois sera aujourd’hui impitoyablement pourchassé par un chasseur de révisionniste qui a vingt ans de bons et loyaux services auprès stalinisme à se faire pardonner ; tel autre, auteur d’un livre où Pierre Guillaume est cité trente fois, en « rajoutera une louche » dans le renoncement à ses fréquentations passées.

L’antifascisme comme masque à la critique du stalinisme

Le modèle soviétique, devenu inopérant avec l’abandon du discours « lutte des classes » et de la référence au socialisme, redevient tout à fait opérant dans le champ de l’antifascisme, puisque l’URSS a été une des principales forces qui ont lutté contre le nazisme. Le rôle du Parti communiste dans la résistance, et de l’URSS dans la lutte antifasciste, seront soulignés (à condition de passer discrètement sur le pacte germano-soviétique, les tractations de Duclos avec les Allemands pour faire paraître l’Humanité, etc.), et permettront d’évacuer toute réflexion sur les dizaines de millions de morts du stalinisme.

Du coup, alors qu’on aurait pu penser que le PC allait pouvoir entamer une analyse critique du régime soviétique et de sa propre politique, cette analyse devient impossible car ce serait remettre en cause le rôle de l’URSS dans la lutte antifasciste. Toute tentative visant à rappeler l’antériorité du communisme russe sur le nazisme en matière de totalitarisme se heurte à la menace… de se faire accuser de révisionnisme ! De là à conclure que la fonction d’une certaine forme d’antirévisionnisme et d’antifascisme est d’interdire la critique du totalitarisme stalinien, il n’y a qu’un pas. On a donc ce paradoxe que des individus qui ont fait leur carrière militante dans un parti qui se référait ouvertement à un modèle totalitaire s’autoproclament aujourd’hui les arbitres dispensateurs de brevets d’antifascisme et d’antirévisionnisme !

Les ex-staliniens reconvertis en démocrates, ex-partisans de l’occupation russe en Tchécoslovaquie, en Afghanistan, ex-soutiens à Pol Pot sont d’autant plus empressés à donner des gages de leurs nouvelles convictions démocratiques et antirévisionnistes qu’ils ont plus à se faire pardonner.

L’antifascisme comme obstacle à la critique du système capitaliste

Cependant, la fonction principale d’une certaine forme d’antirévisionnisme est sans doute de fabriquer le consensus contre toute critique fondamentale du système capitaliste. L’opposition au révisionnisme devient la forme privilégiée d’opposition au fascisme qui, se trouvant ainsi limitée au niveau du débat d’idées, est exonérée de toute obligation de remise en cause des politiques successives – en particulier celles mises en place par les socialistes – qui ont favorisé, sur le terrain, par l’extension de la pauvreté, de l’insécurité économique et sociale, l’émergence du fascisme. Sans parler tout bêtement des manoeuvres les plus bassement politiciennes du parti socialiste en vue de favoriser le Front national sur le plan électoral, afin de disperser les voix de la droite et favoriser la « gauche » : l’instauration, éphémère il est vrai, du vote à la proportionnelle a incontestablement lancé le Front national.

Par ailleurs, nombre de révolutionnaires de la plume, héritiers de mai 68 qui, jusqu’à l’arrivée des socialistes au pouvoir, pouvaient espérer se faire une clientèle et obtenir une reconnaissance sociale, se sont reconvertis, dans les instances de pouvoir, comme conseillers ou chargés de mission, ou dans les médias et dans l’édition, le polar ou d’autres activités liées au pouvoir ou au spectacle du pouvoir. Ceux-là, devenus collaborateurs d’un système qu’ils avaient honni – il faut bien vivre – ne font pas de cadeaux aux obstinés qui s’entêtent dans l’anticapitalisme.

Les héritiers de ceux qui, en 1936, refusaient de livrer des armes à la république espagnole menacée par Franco peuvent aujourd’hui tout à loisir faire semblant de confondre le mouvement libertaire dans son ensemble avec un ou deux clampins qui ont quitté le mouvement ou en ont été exclus pour embrasser la cause révisionniste. Reprenant strictement la même méthode que les révisionnistes, ils accusent le mouvement libertaire d’être au centre d’une vaste conspiration révisionniste et négationniste, contre toute vérité et toute logique.

L’accusation de révisionnisme risque de devenir une forme banalisée de liquidation de militants dont on veut ruiner le crédit politique.

SOURCE

1 Cf. « Études économiques, OCDE », Paris 1991, p. 58.