L’antisémitisme de certains milieux décoloniaux
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Bouteldja et l’antisémitisme de certains milieux décoloniaux
Au sein de la gauche, et spécifiquement des luttes antiracistes et décoloniales, existent des zones d’ombre qu’il faut impérativement questionner collectivement car un nombre bien trop important d’ambiguïtés et de bas accommodements nous empêchent d’agir et de progresser. Disons-le sans détour, il y a des antisémites chez les antiracistes, et il y a des biais antisémites qui désignent bien plus que quelques brebis galeuses, et ce notamment en raison d’une grave confusion avec l’antisionisme. Je le répète, le bien-fondé des accusations vis-à-vis de la politique coloniale d’Israël et le racisme visant les Palestiniens n’est pas discutable ni discuté ici. Ce que je dénonce est la bascule argumentative qui consiste à déplacer les Juifs d’un statut de minorité ségréguée à travers le temps et les âges à celui de représentants d’un groupe dominant et oppresseur par confusion avec l’État d’Israël. Ce que je décrie est l’identification des Juifs à Israël dans un pêle-mêle essentialisant, simplificateur, et donc antisémite.
Je voudrais prendre pour illustration le travail de la militante décoloniale Houria Bouteldja, porte-parole du parti des Indigènes de la République(29) jusqu’en 2020. Dans son essai Les Blancs, les Juifs et nous(30), Bouteldja fait de l’antisémitisme un avatar de la question israélo-palestinienne, elle réduit l’antisémitisme à un positionnement sioniste ou antisioniste et évacue totalement le fait qu’il est un produit idéologique européen, et en l’occurrence franco-français. En déplaçant la focale sur Israël, en assimilant les Juifs dans leur ensemble à l’intérieur des frontières et des politiques israéliennes, elle trouve un compromis arrangeant pour faire vivre son antisémitisme : « Vous avez abandonné vos identités juives multiséculaires, vous méprisez le yiddish et l’arabe et vous vous êtes donnés massivement à l’identité sioniste(31). » La militante dessine une posture juive monolithique, une communauté « clairement bornée », pour reprendre les mots de Cloé Korman, qui y voit « une demande de renoncement, une exhortation à effacer la réalité de la Diaspora et de sa puissance critique ».
Sur les Juifs de diaspora qu’évoque Cloé Korman, j’aimerais apporter un ajout : l’effacement de la complexité des réalités juives s’étend à celles et ceux qui vivent en Israël, qu’ils y soient nés ou s’y soient installés, ce qui est mon cas. J’ai emménagé à Tel-Aviv après mon master, pour y faire ma thèse. Pour certains, notamment au sein de milieux décoloniaux et antiracistes, ce fait invaliderait la légitimité de mon propos : « Comment peux-tu te dire antiraciste et vivre dans un pays qui colonise et qui discrimine ? » m’a-t-on déjà assené. Il est intéressant d’observer que ce type de remarques concerne uniquement Israël. Je ne crois pas que cette même personne aurait demandé à une résidente américaine, qui militerait pour les droits des femmes et contre la colonisation, comment elle peut prétendre avoir ces convictions dans un pays qui vient de révoquer le droit à l’avortement et a massacré des millions de natifs de ces terres lors de son établissement. Je ne pense pas non plus que cette personne confondrait un expatrié français en Chine avec les politiques répressives du gouvernement de Xi Jinping, le rendant coupable ou complice du simple fait de sa résidence. Pourquoi dès lors, s’agissant d’Israël, l’assimilation de ses habitants au gouvernement et à ses politiques, aussi criminelles soient-elles, est-elle monnaie courante ? Je pense que cela a tout à voir avec les biais antisémites pointés plus haut : la vision des Juifs comme des super-Blancs, oppresseurs par essence. Le fait que je vive en Israël ne dit pourtant rien de moi – rien de mes combats sur place, rien de mes croyances, rien de mes engagements. Cela n’enlève rien, non plus, à la légitimité du récit de mon processus de racialisation, en tant que femme juive ayant passé le plus clair de sa vie en France.
Pour revenir à Bouteldja, chez elle, les Juifs (de diaspora et en Israël) seraient instruments du colonialisme et du suprématisme blanc par la seule existence d’Israël. Dans son chapitre « Vous les Juifs », elle écrit : « On ne reconnaît pas un Juif parce qu’il se déclare Juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité, de plébisciter son oppresseur de vouloir incarner les canons de la modernité. » Dans sa vision fantasmée et hors-sol, les Juifs sont blancs par choix, par élection, ils auraient choisi de devenir des oppresseurs, sont coupables, responsables, en faisant tampon entre les indigènes et les Blancs : « Les Juifs ont été “élus par l’Occident” pour trois missions : résoudre la crise de légitimité morale du monde blanc, conséquence du génocide nazi, sous-traiter le racisme républicain et être le bras armé de l’impérialisme occidental dans le monde arabe. » Dans un pur concentré d’essentialisation et d’assignation à un destin unique, figé, inamovible, elle reprend à son compte l’idée qu’il existerait un ensemble juif stratégique, un lobby, agissant comme un seul homme, mû par des appétences pour le pouvoir et le statut.
L’antisémitisme brûlant de Bouteldja est à grand-peine masqué par son antisionisme ; sous sa plume, les Juifs n’ont aucune agentivité, ils sont les pantins des suprématistes blancs et finissent par se confondre avec eux. Elle pousse plus loin encore la violence de son discours lorsqu’elle écrit : « Le pire, c’est mon regard, lorsque dans la rue je croise un enfant portant une kippa. Cet instant furtif où je m’arrête pour le regarder. Le pire, c’est la disparition de mon indifférence vis-à-vis de vous, le possible prélude de ma ruine intérieure. » Dans une inversion hallucinante, elle rend un enfant portant une kippa responsable du regard qu’elle pose sur lui, dans un pays où des enfants sont agressés dans la rue parce que Juifs, tués à bout portant parce que Juifs. Avant d’être la « ruine intérieure » et symbolique d’Houria Bouteldja, c’est de la ruine de la sécurité physique des Juifs qu’il s’agit. Et elle a le culot de sous-titrer son essai : Vers une politique de l’amour révolutionnaire – on a connu amour plus doux. Dans ses torsions intellectuelles, son engagement corrompu, Houria Bouteldja va jusqu’à balayer d’un revers de main la mémoire de la Shoah au prétexte des oppressions vécues par d’autres populations : « L’histoire de la Shoah n’est pas la mienne en vérité, et je la tiendrai à distance tant que l’histoire et la vie des damnés de la terre resteront aussi un détail. » J’y reviendrai dans mon dernier chapitre, mais la compétition mémorielle impliquant que reconnaître la souffrance d’autrui fait de l’ombre à la sienne est un des pires maux de la lutte antiraciste.
Illana Weizman
Citations de Des Blancs comme les autres. Les Juifs, angle mort de l’antiracisme – 2022
29. Association puis mouvement politique apparus en 2005 en France, avant de devenir un parti
politique se définissant comme antiraciste et décolonial.
30. Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016.
31. Ibid.

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