Encore un appel à la thune. Encore un beau projet, une jolie vitrine, des guirlandes et des promesses de « safe place ». Mais derrière les comptoirs colorés et la novlangue inclusive, une question taraude celles et ceux qui ne confondent pas militantisme et communication d’entreprise : Les Impertinant·es, c’est vraiment du féminisme, ou un business comme les autres, mais avec un vernis militant ?

Au pays d’Anne de Bretagne, on aime les bonnes consciences. Et quoi de mieux qu’un bar tenu par des femmes, qui clame haut et fort qu’il lutte contre le sexisme, pour se donner une image progressiste ? Un bar qui se veut « safe place », « espace féministe », « refuge » pour les minorités de genre. Le problème, c’est que dans le cas des Impertinant·es, le vernis s’écaille vite. Derrière le « collectif » se cache un modèle bien huilé, calibré pour correspondre aux codes de la gauche institutionnelle nantaise, celle qui serre la main de la maire tout en justifiant la répression. Derrière les petites flammes et les cocktails presque bios se cache une réalité bien moins reluisante : celle d’un business monté par des proches du pouvoir municipal, qui recycle les codes de la lutte pour mieux les vider de leur substance.

Un bar aux petits soins pour la mairie

Le premier problème, et non des moindres, tient aux liens organiques entre les gérantes du bar et la majorité municipale. L’une des cofondatrices vient d’être élue sur la liste de Johanna Rolland. Oui, la même Johanna Rolland qui préside aux destinées d’une ville où les manifestations sont systématiquement réprimées, où la police municipale chasse les migrants, où les expulsions de squat et de lieux autogérés se multiplient, où on en fait des caisses sur l’affichage tout en cassant les luttes.

Les autres membres du collectif ne sont pas en reste : relations étroites avec EELV, participation aux réseaux de la « gauche de gouvernement » nantaise… Ce bar est en réalité un prolongement du soft power de la mairie. On prend le pouls des subventions, on remercie la Métropole, on pose en photo avec les adjoint·es. Et en échange, on sert de vitrine.

Mais attention : ce n’est pas un hasard. EELV, le PS et toute cette gauche gestionnaire nous ont habitué·es à ce petit jeu. Eux qui, à Nantes comme ailleurs, n’ont cessé de justifier la répression policière : rappelez-vous les « fleurs aux flics » de Marine Tondelier, les postures de Yannick Jadot qui votait les lois sécuritaires, les alliances avec la droite pour faire passer les budgets les plus austères. Et même Sandrine Rousseau, qui derrière ses envolées lyriques, a soutenu toutes les réformes libérales dans sa fac. Les Impertinant·es ne sont pas une exception, elles sont l’incarnation locale de cette mascarade.

Quand on accepte la main de la mairie, on accepte aussi son ordre du jour. Celui d’une ville soi disant de gauche où les élus s’affichent fièrement aux côtés de Retailleau qui construit son CRA, tout en faisant des grandes phrases sur l’antiracisme. Qui se dit écolo tout en soutenant jadis l’aéroport (sans que ça gêne EELV pour rester dans la majorité), la bétonisation et sans jamais rien dire contre la répression des vrais écolos. Qui condamne les « violences » en manifestation sans rien dire des violences policières.

Un féminisme à deux vitesses : quand les call-out servent à masquer ses propres crasses

Le bar Les Impertinant·es se targue d’être un lieu « safe ». Il relaie avec zèle les appels à témoignages contre d’autres établissements, les campagnes de dénonciation des violences dans la nuit nantaise. Sauf qu’à y regarder de plus près, le balai devant sa propre porte semble être resté dans un placard.

Dans les milieux militants, le silence est parfois plus éloquent que les communiqués de presse. Depuis plusieurs mois, des voix s’élèvent en sourdine pour évoquer des boycotts discrets de la part d’anciennes fréquentations. Des personnes qui ont jadis été proches des fondatrices racontent des histoires pas nettes, des affaires étouffées. On chuchote que des proches des gérantes auraient été accusé·es de VSS (du genre de baisers forcés, mains baladeuses, agressions). Par ailleurs, que des camarades trans ont pu se sentir mal à l’aise du fait de regards et de remarques déplacées sans que rien ne soit fait pour qu’iels reviennent. Et dans un lieu qui ne jure que par la « libération de la parole », ces histoires auraient curieusement disparu du débat.

Bien sûr, il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sans preuves tangibles. Quoique les témoignages se recoupent pas mal. Mais quand une structure prétend incarner la lutte contre le sexisme, son silence face à des rumeurs graves est déjà un aveu. C’est la méthode classique des féminismes de façade : dénoncer les autres pour mieux se donner une virginité militante, tout en excusant sans bruit ses propres agresseurs.

On ne compte plus les collectifs « féministes » qui s’affichent très forts pour l’exclusion des mecs violents… mais qui justifient à peu près n’importe quoi quand ça les concerne directement ou indirectement, voire qui tiennent des propos problématiques.

Un bar de riches dans un quartier qui se gentrifie

Il y a aussi un aspect que le marketing a soigneusement gommé : le prix. Quand on pousse la porte des Impertinant·es, il faut avoir les moyens. Une pinte à 7 €, un cocktail spécial à 9,50 €, un houmous à 5 €… On est bien loin des tarifs des quelques bars populaires qui survivent encore dans le coin. Le message est clair : ici, la « safe place » est réservée à celles et ceux qui peuvent aligner les billets. Et malgré ça, iels nous réclament encore des dons pour … payer leur salaire.

On ne va pas se mentir : l’île de Nantes est en pleine gentrification. Et voilà qu’un bar « féministe » ouvre ses portes, soutenu par la mairie, et participe activement à ce processus. Est-ce que la sécurité, la liberté de ne pas se faire emmerder, doit devenir un privilège de classe ? Est-ce que pour échapper aux mains au cul, il faut maintenant pouvoir mettre y mettre les moyens ?

Cette question, les gérantes des Impertinant·es ne se la posent visiblement pas. Parce que leur féminisme n’est pas un féminisme de terrain, de lutte des classes, de solidarité concrète. C’est un féminisme libéral, individualiste, consumériste. Celui qui fait vendre, celui qui rapporte des subventions, celui qui flatte les élu·es.

Quand le féminisme devient une start-up

Au fond, le vrai problème des Impertinant·es, c’est qu’iels ont parfaitement compris les codes. Le féminisme est devenu un business. Une marque. Un label que l’on pose sur une carte de visite pour décrocher des financements publics et faire salle comble.

Pendant que les collectifs radicaux, les TDS, les migrantes, galèrent, ce bar obtient sans sourciller les aides de la Ville et du Département. Pourquoi ? Parce qu’ils ont les bons réseaux. Parce qu’ils ne posent pas de questions qui dérangent sur la police, sur la gentrification, sur la répression. Parce qu’ils sont fréquentables.

Iels organisent des « ateliers bien-être », des « cercles de parole » pour femmes cadres, des soirées « entre copines » avec de belles photos insta. Mais jamais on ne les verra en première ligne pour défendre les droits des travailleureuses du sexe, pour soutenir une grève de femmes qui n’est pas télévisée. Ce féminisme-là n’est pas dangereux pour le système, il lui est même précieux.

On vend du « girl power » au prix d’un cocktail. On affiche des livres d’émancipation sur les étagères, mais on applique une politique de gestion managériale, avec des tableurs excel pour gérer des « shifts », on engage des bénévoles pour faire tourner la boutique des petites patronnes. Quel féminisme défend ce bar ? Un féminisme libéral, individualiste, obsédé par le paraître et les takes pseudo progressistes. Un féminisme qui n’a pas de mots assez durs contre le racisme ordinaire, qui ferme les yeux sur les violences qui fâchent, qui évite soigneusement de froisser la clientèle bobo. D’ailleurs les hommes y sont les bienvenus, est-il écrit partout, tant qu’ils ont les bons codes des bons hommes soi disant déconstruits.Vive le performative male.

Vive la lutte, à bas l’imposture des impertinantes

Alors non, nous ne mettrons pas un euro dans leur cagnotte. Nous refusons de cautionner un projet qui entretient les mêmes rapports de domination qu’il prétend combattre – la compromission politique, le silence complice, l’entre-soi bourgeois.

Nantes regorge de collectifs qui luttent vraiment, sans subventions, sans compromis, sans photo avec la maire. Des lieux où la sécurité ne se paie pas, où la parole des victimes est prise au sérieux même quand elle met en cause l’entourage des fondateurices, où le féminisme est indissociable de la lutte des classes et de la critique radicale des institutions.

Si vous voulez soutenir une cause, cherchez du côté des invisibles, des structures auto-gérées, des réseaux d’entraide qui font moins de marketing. Un bar ne libérera pas les femmes, surtout quand il est financé par celles et ceux qui les matraquent.

Ni subventions, ni flics, ni compromissions. Notre féminisme ne sera jamais un business.