Comment les actions ont-elles été coordonnées dans les villes ? Et entre les villes ?

Il existe des centaines de groupes d’affinité complètement clos – des groupes basés sur une longue amitié et sur une confiance à 100 % – et des groupes plus importants comme ceux des 3 grands squats d’Athènes et de trois autres à Salonique. Il y a plus de 50 centres sociaux en Grèce, et des espaces politiques anarchistes dans toutes les universités du pays ; le mouvement anti-autoritaire a des sections dans toutes les plus grandes villes et il existe un réseau de groupes d’affinité des Black Bloc actifs dans toutes les villes grecques, basés sur les relations personnelles et communiquant par téléphone et courriels. Pour tous, Indymedia est un très important et stratégique lieu de rassemblement et de partage des informations utiles – où les conflits ont lieu, où est la police, où la police secrète est en train d’effectuer des arrestations, et ce qu’il se passe à chaque instant ; c’est utile aussi au niveau politique, pour publier des annonces et pour appeler à des manifestations ou à des actions.
Bien sûr, il ne faut pas oublier que dans la pratique, la première forme de coordination, c’était d’ami à ami, par des téléphones mobiles ; telle fut aussi l’approche utilisée essentiellement par les jeunes étudiants pour coordonner leurs initiatives, leurs manifestations, et les actions directes.

Quelles formes de structures d’organisation sont-elles apparues ?

a) Toutes sortes de petits groupes d’amis prenaient des décisions spontanées dans les rues, préparant des actions et les réalisant eux-mêmes d’une manière chaotique, incontrôlable : des milliers d’actions ayant lieu simultanément dans tout le pays…
b) Chaque après-midi, il y avait une assemblée générale dans les écoles occupées, dans les bâtiments publics occupés, dans les universités occupées…
c) Indymedia servait à passer les annonces et à coordonner stratégiquement des actions…
d) Les différents partis communistes ont aussi organisé leurs propres confédérations d’étudiants…
e) … Et il y a eu aussi une fédération particulièrement influente, organisée par les amis d’Alexis, pour organiser les manifestations et les actions des étudiants, l’occupation des écoles, et pour publier les annonces générales sur la lutte des étudiants.

Y avait-il des structures déjà existantes qui ont servi à l’organisation des participants ?

Pour les jeunes étudiants qui étaient dans la rue pour la première fois, et aussi pour les immigrants qui participaient, le téléphone était amplement suffisant ; cela a constitué un élément chaotique et imprévisible dans les situations. Autrement, pour les anarchistes et les anti-autoritaires, les assemblées générales sont l’outil d’organisation qui leur sert depuis 30 ans pour toutes sortes d’actions. Tous les groupes affinitaires, les squats, les centres sociaux, les occupations d’université et les autres organisations, ils ont leurs propres assemblées aussi. D’autres participants comprenaient des groupes politiques de gauche, des espaces politiques universitaires de gauche et anarchistes. Pendant la lutte, beaucoup de nouveaux blogs sont apparus ainsi que des réseaux de coordination d’étudiants.

Quelles ont été les différentes formes d’action ?

a) La destruction, le pillage et l’incendie ont été les principales formes d’action des jeunes. Il se sont souvent attaqué à des quartiers commerçants chics, ils ont ouvert des magasins de luxe, emportant tout ce qu’il y a avait dedans, et ils ont mis le feu, pour combattre les effets des gaz lacrymogènes ambiants. Beaucoup de voitures retournées ont servie de barricade, mettant la police à distance et créant ainsi des zones libérées. La police a lancé 4600 bombes lacrymogènes – presque 4 tonnes – mais les gens allumaient plein de feux, assez pour laisser des endroits où l’on pouvait respirer, malgré la guerre chimique engagée par l’état contre le peuple.
Quand des milliers de gens dans les rues ont compris que la fumée noire des incendies pouvait annuler les effets de la fumée blanche des gaz lacrymogènes, ils ont développé la tactique de brûler tout ce qui leur tombait sous la main pour se protéger de ces gaz. D’autres techniques comprenaient la casse des pavés des rues avec des marteaux, pour en faire des milliers de cailloux que les gens utilisaient comme projectiles ; et bien sûr, les initiatives personnelles de fabriquer et de lancer des cocktails molotov. Cette dernière tactique a servi surtout à forcer la police anti-émeute à craindre et respecter les manifestants, et aussi à maîtriser l’espace et le temps des attaques et des fuites.
b) Des attaques avec des bâtons, des cailloux et des cocktails M. ont été lancées contre un tas de banques, de stations ou de voitures de polices dans tout le pays. Dans les villes plus petites, les banques ou la police étaient les principales ou les seules cibles, car les rapports personnels ont découragé la destruction des magasins, sauf quelques grandes franchises internationales.
c) Des centaines d’occupations symboliques ont eu lieu dans un tas de bâtiments publics, de bureaux municipaux, d’offices publics, de théâtres de stations radio ou de TV, ou d’autres bâtiments, par des groupes de 50-70 personnes. Il y a eu aussi de nombreux actes symboliques de sabotage et de blocage des rues, des routes, des bureaux, des stations de métro, des services publics, etc. avec distribution de milliers et de milliers de tracts aux gens du coin.
d) Tous les jours, il y avait des protestations silencieuses, des manifestations artistiques et des actions non-violentes devant le parlement et dans toutes les villes. La plupart ont été attaquées violemment par la police, avec des gaz lacrymogènes et ils ont arrêté des participants.
e) Des gens de gauche ont organisé des concerts dans des lieux publics avec la participation de groupes underground et même quelques célébrités politisées. La plus importante a impliqué plus de 40 artistes et elle a attiré plus de 10.000 personnes.
f) Des manifestations contrôlées ont été organisées par le Parti Communiste. Beaucoup d’entre elles attiraient une bien plus faible participation que les manifestations étudiantes chaotiques et spontanées.

Combien de participants aux actions avaient été impliqués auparavant dans de telles actions ? Pour combien d’entre eux pensez-vous que cela fut leur « première fois » ?

Des milliers de gens avaient déjà été des insurgés anarchistes, anti-autoritaires et libertaires-autonomes ; la moitié étaient des anarchistes plus âgés qui ne sont dans la rue que pour des luttes importantes puisque, pour la plupart, ils ont déjà été arrêtés. Il y avait aussi des milliers de jeunes radicalisés au cours des trois dernières années, au cours des luttes sociales pour l’assurance sociale et contre la privatisation de l’éducation, mais aussi dans les immenses manifestations spontanées qui ont eu lieu lors de incendies où ont brûlé 25% des zones naturelles de la Grèce en 2007. On estime que pour 30% des jeunes, cela a été leur première émeute.

Quelles tactiques utilisées dans l’action avaient déjà servi auparavant en Grèce ? Se sont-elles étendues au cours de la rébellion ? Si tel est le cas, comment est-ce arrivé ?

La plupart des tactiques utilisées dans la lutte le sont depuis longtemps en Grèce. L’aspect le plus important à cette occasion, ce fut l’apparition immédiate des actions dans tout le pays. L’assassinat d’un jeune garçon dans la zone principale d’activité anarchiste a provoqué une réaction instantanée ; dans les 5 minutes qui ont suivi sa mort, des cellules anarchistes avaient été activées dans tout le pays. Dans certains cas, la police a été informée bien après les anarchistes de la raison des attaques populaires. Pour la société grecque, cela a représenté une surprise que la majorité des jeunes adoptent des tactiques « de violence anarchiste, de destruction, d’incendie », mais cela est une conséquence de l’influence généralisée des actions et des idées anarchistes dans la société grecque des 4 dernières années.

Y a t-il eu des conflits entre participants durant les actions ?

Le Parti Communiste s’est détaché des anarchistes et des gauchistes, et ils ont organisé des actions séparées. Et les annonces publiées par le Parti Communiste, leur participations dans les médias assujettis, leurs discours au parlement, et la propagande négative qu’ils ont développé contre les organisations de gauche, tout cela prouve qu’ils sont effectivement un adversaire de beaucoup d’efforts pour un changement social.

Quelle est l’opinion du « grand public » sur ces actions ?

Ce qu’on appelle « grand public » à une époque de ‘télé-démocratie’ demanderait beaucoup d’explications.
Globalement, le « grand public » a peur quand la TV lui raconte que l’on « brûle les petits magasins » mais les gens savent bien quel est le genre des magasins dans les quartiers chics où les émeutes ont eu lieu ; ils prennent peur quand la TV leur dit que des immigrants en colère sont sortis dans les rues et se sont livré au pillage, mais ils savent aussi que les immigrants sont pauvres et désespérés, et aussi que seule une minorité d’entre eux est sortie dans la rue. Beaucoup d’artistes, de théoriciens, de sociologues et d’autres du même milieu ont offert des explications pour la révolte, et beaucoup ont été positives pour nous ; quelques uns étaient sans doute coincés par leur besoin de participer à l’esprit du temps, alors que d’autres se sont servis de la situation pour exprimer honnêtement leurs idées réelles. Le « grand public » est en colère pour le meurtre d’un garçon de 15 ans par un officier de police, et beaucoup détestent la police plus encore qu’avant ; de toutes manières, personne n’aimait la police pour commencer. La majorité des gens « normaux » ne fait pas confiance au présent gouvernement de droite ou au gouvernements passés (et surement futurs) des socialistes, et ils n’aiment pas la police, les magasins chics et les banques. Maintenant, une nouvelle opinion publique se développe qui offre toutes les justifications sociales et éthiques de la révolte. S’il était difficile de gouverner la Grèce avant, cela va maintenant l’être encore plus.

Quelle importance dans ce contexte accordez-vous à l’héritage laissé par la dictature en Grèce ?
Comment cela influence t-il l’opinion et les actions publiques dans le cas présent ?

En 1973, les jeunes furent les seuls qui prirent le risque de la révolte contre une dictature de 7 ans ; même si cela n’a pas été la seule cause de la chute de la dictature, il reste dans la mémoire collective que les étudiants ont sauvé la Grèce de la dictature et de la domination américaine. On croit souvent que les jeunes risqueront beaucoup pour le bénéfice de tous, et cela produit un sentiment d’espoir et de tolérance pour les actions des étudiants. Bien sûr, c’est aujourd’hui une vieille histoire et même si elle participe au contexte des luttes, on n’en parle pas dans notre combat actuel.
Une autre influence doit être trouvée dans les luttes étudiantes de 1991 et de 1995 contre la privatisation de l’éducation, qui obligèrent le gouvernement à changer ses plans et qui sauvèrent l’éducation publique jusqu’à ce jour. C’est vrai, la révolte de 2007 a probablement été le point culminant du mouvement anarchiste en Grèce avant aujourd’hui, parce qu’elle est apparue dans tout le pays et qu’elle a fortement influencé les actions, les mots d’ordre et les idées d’une bonne partie de la société ; mais les luttes étudiantes d’avant, surtout à Athènes en 1991, étaient plus visibles et plus généralisées.

Pensez-vous que les problèmes économiques soient aussi importants dans ces évènements que les médias du système le disent ?

Les jeunes de beaucoup zones riches d’Athènes ont aussi attaqué les stations de police de leurs quartiers, et donc même les marxistes de la guerre de classe ont du mal à expliquer ce qui arrive : la séparation des riches et des pauvres se semble pas compter autant que la persistance de la solidarité et de la participation dans la lutte pour l’égalité et la justice sociale.
D’un autre côté, les grecs entre 25 et 35 ans ne peuvent pas fonder une famille et avoir des enfants, à cause de l’économie. La Grèce est le pays le plus sous-peuplé d’Europe. Mais on ne mentionne pas cela comme cause de la révolte. Les jeunes sont en colère et ils détestent la police, le cynisme capitaliste et le gouvernement d’une manière naturelle, instinctive qui n’a pas besoin d’explications ou d’un programme politique. Les médias locaux n’ont pas essayé de discuter en profondeur des conditions sociales à la manière des médias US, français, britanniques. Les chaînes TV locales du système essaient de faire passer des boniments sur des « masquetaires » (masketeers) sans idées et sans identité sociale, parce que l’influence morale des anarchistes est tellement forte maintenant dans la société que si ces chaînes commencent à parler sérieusement de nos idées à la télévision, la société pourrait exploser. A l’exception de quelques programmes TV et de quelques journaux, la plupart des mass médias essaient de tenir séparées les questions économique de la révolte désordonnée.
Même les gauchistes de la génération de mai 68, quand ils parlent aux médias, ils disent que la destruction et les émeutes ne sont pas les expressions politiques des besoins et des espoirs des gens – que les anarchistes et les jeunes n’ont pas la capacité d’exprimer un programme politique, et que les gens ont besoin d’autres modes de représentation politique. Bien sûr, tout cela a peu d’influence sur les jeunes qui vont participer aux luttes sociales du futur, puisque après la lutte actuelle, il y a une forte tension et une grande distance entre les jeunes et toutes les formes d’autorité de direction politique.

Quelles autres motivations poussent les gens à participer, au-delà de la colère contre la police et l’économie ?

Le besoin personnel et collectif de l’aventure ; le besoin de participer à l’histoire qui se construit ; le refus chaotique de toutes les formes de politique, de partis politiques et d’idées politiques « sérieuses » ; la détestation des vedettes de la TV, des sociologues ou des experts qui prétendent vous analyser comme phénomène social, le besoin d’exister et d’être entendu comme on est ; l’enthousiasme de se battre contre les autorités et de ridiculiser la police anti-émeute, le pouvoir dans le cœur et le feu dans les mains, l’aventure incroyable de lancer des molotovs et des cailloux contre les flics devant le parlement, dans les quartiers commerçants chics, ou dans une petite ville tranquille, dans votre village, sur la place de votre quartier.
D’autres motivations comprennent le sentiment collectif de préparer une action avec vos meilleurs amis, de la faire devenir réalité, pour ensuite entendre les gens raconter cette action comme une histoire incroyable qu’ils ont entendu de quelqu’un d’autre ; l’enthousiasme de lire sur une autre action que vous avez faite avec vos amis, dans un journal ou à la TV de l’autre côté de la planète ; le sentiment de responsabilité que vous avez de créer des histoires, des actions et des plans qui deviendront des exemples mondiaux pour les luttes futures. Il y a aussi la grande fête de détruire les magasins, de prendre leurs produits et ensuite de les brûler, de regarder les fausses promesses et les rêves du capitalisme brûler dans les rues ; la haine des autorités, le besoin de prendre part à la cérémonie collective de revanche pour la mort d’une personne qui aurait pu être vous-même, la revanche personnelle de sentir que la police doit payer pour la mort d’Alexis dans tout le pays ; le besoin d’envoyer un message fort au gouvernement que si la violence policière augmente, nous avons le pouvoir de nous défendre et la société explosera – le besoin d’envoyer un message direct à la société que chacun a besoin de se réveiller, et un message aux autorités qu’il faut nous prendre au sérieux parce que nous sommes partout et nous allons tout changer.

Les partis politiques réussissent-ils à récupérer l’énergie de l’insurrection ?

En chiffres ‘réels’, les socialistes ont augmenté leur popularité dans les sondages vis-à-vis de la droite, gagnant 8% dans les sondages ; les « communistes du forum social européen », ont perdu 1%, même s’ils ont participé à la révolte, mais ils sont encore en troisième position avec 12% ; le parti communiste est à 8%, les néo-fascistes nationalistes à 4,5% et les verts sont stables à 3,5%.
Il est aussi intéressant que le chef des socialistes est vu maintenant comme le plus à même de « gouverner le pays » après de nombreuses années de moindre popularité que le premier ministre de droite. Les soulèvements ont eu un grand effet sur la scène politique : les partis politiques sont apparus incapables de comprendre, d’expliquer, de réagir à l’énorme vague de violence et de participation à tous les niveaux de la société. Leurs déclarations semblaient n’avoir aucun rapport avec ce qu’il se passait. Leur popularité a diminué énormément parmi la population des jeunes, qui ne se reconnaissent pas dans la logique et la politique des partis politiques et ils ne sentent pas représentés par ces partis.

Quel a été le rôle des anarchistes dans la mise en route et la continuation des actions ? Est-il apparu clairement au reste de la société ?

Ces dernières années, les anarchistes ont créé un réseau de communautés, de groupes, d’organisations, de squats et de centres sociaux dans toutes les grandes ville de Grèce. Beaucoup ne s’aiment pas, puisqu’il existe beaucoup de différences entre les personnes et les groupes. Cela sert aussi le mouvement cependant, puisque le mouvement peut couvrir maintenant une grande variété de sujets. Différentes sortes de gens trouvent des camarades dans des mouvements anarchistes divers et, ensemble, ils se poussent – d’une manière positive, même si elle est parfois antagoniste – à communiquer avec la société. Cette communication intègre la création d’assemblées de quartier, la participation aux luttes sociales, et la préparation d’actions qui ont un sens pour la société en général. Après 30 ans d’anarchisme anti-social, le mouvement anarchiste grec aujourd’hui, avec tous ses problèmes, ses limitations et ses conflits internes, est capable de regarder hors du microcosme anarchiste et de produire des actions qui améliorent la société en général, dans des manières résolument évidentes. Bien sûr, cela demande beaucoup d’effort pour que cela soit évident, mais jour après jour, plus personne ne peut le nier.
En ce qui concerne le rôle des anarchistes pour mettre en route et continuer les actions… surtout au début – samedi et dimanche, les 6 et 7 décembre – et aussi à la suite après mercredi, 10 décembre, c’était surtout les anarchistes qui ont monté les actions. Pendant les jours intermédiaires, surtout le lundi quand l’apocalypse destructrice a eu lieu, les étudiants et les immigrants ont joué un rôle important. Mais la plus grande partie des étudiants en ont eu assez après un, deux ou trois jours de destruction et après ils rentraient chez eux ou allaient aux manifestations avec une atmosphère plus pacifique. De la même manière, les immigrants craignaient la réaction des habitants locaux, et ils avaient peur de revenir dans la rue.
Alors les 20.000 anarchistes de Grèce ont commencé, et ils ont continué quand tout le monde retournait à la normalité. Et il faut mentionner que la peur de revenir au normal nous a aidé à continuer la lutte pendant dix jours de plus, nous mettant en danger parce que les actes de vengeance pour l’assassinat d’un ami se transformaient, dans notre imagination, en préparation pour une grève générale. Maintenant, la société européenne sait une fois pour toutes à quoi ressemble une insurrection et qu’il n’est pas difficile de changer le monde en quelques mois.
Mais il faut que tout le monde participe et joue son rôle. Les jeunes de Grèce ont envoyé une invitation à toutes les sociétés d’Europe. Nous attendons votre réponse maintenant.

Quelle est la visibilité des anarchistes en Grèce en général ? A quel point l’Anarchisme est-il pris « au sérieux » par la majorité des grecs ?

D’une certaine manière, on peut dire qu’il y a juste 3 ou 4 ans que les anarchistes ont commencé à se prendre eux-mêmes « au sérieux » et c’est comme cela que l’on nous voit dans la société en général. C’est seulement ces dernières années que nous avons réussi à croître au-delà des limites de la stratégie anti-police qui avait caractérisé nos efforts pendant 25 ans. Selon cette dernière stratégie, on attaque la police, ils arrêtent des gens, on fait des actions de solidarité, et ça recommence. Cela nous a pris 25 ans pour nous dégager de cette routine. Bien sûr, les attaques anti-police et les bagarres continuent, et le mouvement de solidarité envers les prisonniers est plus fort que jamais, mais l’élément anti-social dans le mouvement anarchiste se contrôle lui-même consciemment et nous pouvons parler, nous inquiéter et agir pour le bénéfice de toute la société maintenant, avec des plans et des actes susceptibles d’être mieux compris par au moins une partie de la société.
De nombreuses actions, comme les attaques aux supermarchés et la distribution libre de produits volés, sont devenues très populaires et sont bien acceptées. Les attaques aux banques, surtout après la crise économique, sont aussi bien acceptées, et les attaques aux stations de police ont été adaptées et utilisées par des étudiants dans tout le pays. D’une manière ou d’une autre, nous avons fait les gros titres pendant ces quinze derniers jours. En général, avec notre participation aux luttes des étudiants ou des travailleurs, et dans les luttes écologiques, chaque semaine, des actions entreprises par des anarchistes attirent l’attention et offrent de la visibilité au mouvement anarchiste.
Cela ne veut pas dire que « l’anarchisme » est pris au sérieux par la majorité des grecs, puisque la plupart des gens croient encore aux boniments diffusés par la TV qui nous décrit comme « masketeers » (‘masquetaires’) ou criminels, et aussi parce que la majorité ne peut imaginer comment une société anarchiste pourrait jamais fonctionner – cela inclut la plupart des anarchistes, même, qui se refusent à engager cette question ! Mais nos actions, nos critiques et nos idées ont une forte influence maintenant parmi les gens de gauche et les progressistes. On ne peut plus dire maintenant que nous n’existons pas, et notre existence radicalise la majorité de la génération la plus jeune.

Quel a été le rôle des groupes de la subculture – comme les punks, les squatters etc… – dans la montée de l’insurrection ?

Après 1993, il y a eu une forte tendance dans le mouvement anarchiste – avec beaucoup de luttes intestines – à éliminer l’influence des styles de la sous-culture dans le mouvement. Cela signifie qu’il n’existe pas d’identité spécifiquement punk, rock, metal etc. au mouvement anarchiste grec – vous pouvez être ce que vous voulez, écouter la musique que vous voulez, vous pouvez suivre le style ou la mode que vous aimez, cela ne constitue pas une identité politique.
Dans les combats de rue de ce mois, beaucoup « d’emos » ont participé, avec des hippys et des ravers, beaucoup de punks, des garçons et des fille heavy metal, et aussi des jeunes ordinaires, branchés qui aiment la musique grecque ou autre chose. Cela doit être la conscience sociale et politique, la critique sociale et la compréhension collective qui vous conduit à participer au mouvement anarchiste, pas la mode. Bien sûr pour les 19 dernières années au moins, le réseau ‘Void’ et des collectifs similaires ont présenté une introduction culturelle aux espaces politiques radicaux. Ces groupes organisent beaucoup d’événements culturels/politiques, des festivals, des fêtes tous les ans et ils ont le pouvoir d’attirer des milliers et des milliers de gens vers les cultures underground. Mais même Void network (réseau ‘Void’) ne crèe pas d’identité subculturelle, il ne sépare pas les différentes subcultures, il essaie d’organiser des événements qui intègrent un maximum de cultures underground. Il est vrai pourtant que la majorité des gens de la scène viennent et participent à la plupart des événements de la culture underground auto-construite ; beaucoup des ces événements sont organisés chaque mois dans des espaces libérés.

Qu’est ce qui a rendu le mouvement anarchiste si prospère en Grèce ?

La politique de séparation vis-à-vis des identités subculturelles ont fait comprendre aux gens que pour s’appeler anarchiste, cela implique une plus sérieuse participation, une plus grande préparation, créativité, plus d’actions que de simplement porter un T-shirt exhibant l’anti-Christ ou de se balader dans des concerts punk en buvant de la bière et en prenant des pilules hallucinogènes. On comprend maintenant que pour s’appeler anarchiste, il faut participer aux manifestations, sortir dans la rue avec des banderoles et des drapeaux noirs et rouges, crier ensemble des mots d’ordre et montrer une présence anarchiste. Il faut aussi participer chaque semaine à une, deux ou trois rassemblements avec d’autres pour préparer des actions, des plans ou des luttes, si vous voulez être appelés anarchistes. Vous devez être amis avec des gens à qui vous faites confiance à 100% pour préparer quelque chose qui peut être dangereux ; il faut savoir ce qui se passe dans le monde pour décider de vos actions, vous devez être fou ou enthousiaste, pour sentir que vous pouvez faire des choses incroyables – vous devez être prêt à risquer votre vie, votre temps, vos années dans une lutte sans fin. Mieux vaut ne pas trop espérer pour ne pas être déçu. Ne vous attendez pas à gagner. Vous vous habituez à apparaître, à vous battre, et à disparaître encore ; vous savez comment vous rendre invisible en tant que personne et visible comme pouvoir collectif. Vous savez que vous n’êtes pas le centre du monde, mais à tout moment, vous pouvez devenir le centre de votre société.

Comment pensez-vous que le mouvement anarchiste en Grèce pourrait devenir meilleur ou plus fort ?

Il nous faut trouver des façons plus intelligentes d’expliquer nos idées aux gens. Nous avons besoin de techniques de communication avec toute la société, des façons plus fortes et meilleures de « traduire politiquement » nos actions et de placer la lutte toute entière dans son contexte social. Dans une télé-démocratie, où les politiciens ne sont que des vedettes de la TV, notre refus de communiquer avec ou par les médias de masse est juste, mais nous devons trouver d’autres moyens de dépasser la « réalité de consensus » des mass médias, leur propagande contre nous, et de trouver des moyens d’expliquer les causes de nos actions à la société. Aussi longtemps que ce qui est sur la TV est ce qui « existe » et ce qui n’y est pas « n’existe pas », nous serons présents avec nos idées folles, nos actions dangereuses et nos combats de rue pour casser la normalité des programmes TV, nous nous servirons de la publicité négative de nos actes pour détourner les fantaisies et les rêves des gens du commun. Mais comment expliquer nos idées positives à tous ? Comment pouvons-nous aider les gens à cesser de faire confiance aux médias ? Comment rentrer en contact avec des millions et des millions de gens ?
Cela prendra des millions et des millions d’affiches et de tracts, voyageant de main en main dans les rues ; cela prendra des millions d’invitations à manifester ou à participer aux luttes sociales ; cela demandera plus de services publics que le gouvernement est prêt à proposer – des docteurs et des infirmiers anarchistes gratuits, de la nourriture gratuite, des logements libres, de l’information, de la culture underground etc. – tout ce qui peut rapprocher les gens de nos idées. Cela prendra plus de squats et de centres sociaux. Si vous pouvez commencer un squat, tant mieux, mais s’il n’est pas possible d’installer un squat dans votre ville, alors louez un bâtiment avec des amis, occupez vous de la bureaucratie, formez un collectif, organisez une assemblée, et mettez un drapeau noir ou rouge et noir à l’entrée. Commencez à proposer aux gens de votre ville un exemple vivant d’un monde sans racisme, sans patriarcat, sans homophobie, un lieu d’égalité, de liberté, de respect des différences, un monde d’amour et de partage. Nous avons besoin de beaucoup plus « d’autonomie » dans « l’insurrectionisme » du mouvement anarchiste grec, pour le faire briller comme modèle dans une nouvelle vague de la vie sociale et pour démontrer cette nouvelle méthodologie de survie dans les métropoles.

Jusqu’à quel point la police a t-elle réussi à enfermer le mouvement anarchiste ? Comment les gens ont-ils résisté ?

Les rêves et les plans des insurgés sont devenus réalité ; une énorme vague de participation a « dépassé » les anarchistes, et pendant de nombreux jours de chaos, les gens ont pu traverser la ville et y lutter comme jamais auparavant, dans un temps et un espace inhabituels.
Ils ont aussi atteint, bien sûr, les limites de l’insurrection. Les gens passent beaucoup de temps maintenant en longues discussions sur comment on peut étendre la compréhension, la méthode, les pratiques, les actions populaires qui soutiendront et enrichiront la lutte. Beaucoup de gens réfléchissent à des manières de rapprocher tous les différents éléments de la révolte. La répression de la police a joué un rôle moins important à amener la fin des émeutes que la fatigue. Nous partageons tous un sentiment d’achèvement et une impression de commencement, et ce sont des choses que la,police ne peut pas toucher.

Quel sera à votre avis le résultat final des événements de décembre ?

La lutte continue ! Un combat sans fin pour l’égalité politique, sociale et économique ! Toujours plus de liberté !
A l’avenir, les gouvernements de Grèce et de l’Europe réfléchiront bien avant d’essayer de mettre en place des changements d’ordre social ou économique. Les émeutes d’Athènes et la crise économique ont mis fin au cynisme des autorités, des banques, des multinationales, elles ont radicalisé une nouvelle génération en Grèce, et elles ont donné à notre société une chance d’ouvrir un débat sur les grandes luttes sociales du futur.
Comme le dit le mot d’ordre de décembre 2008 à Athènes et à Exarchia :
NOUS SOMMES UNE IMAGE D’UN MONDE FUTUR
(« we are an image from the future »)