Le plan Bayrou, c’est la ligne de fracture. Suppressions de postes et des jours fériés, attaques contre les retraites et le systeme de santé, liquidation des services publics, abandon de la transition écologique : on n’avait pas vu une offensive sociale d’une telle violence depuis des décennies.

Et face à cette attaque, un appel a émergé : bloquer le pays le 10 septembre. Pas par un syndicat. Pas par un parti. Pas depuis un plateau télé. Mais par le bas, dans la confusion et l’urgence. Et c’est là que tout commence – ou que tout peut être perdu.

Pendant que le peuple cherche une issue, certains militants regardent ailleurs

Depuis la publication de l’appel, une partie de la gauche passe son temps à traquer les relais douteux, les formulations floues. Elle soupèse chaque mot, chaque tweet partagé, chaque profil associé.

Les inquiétudes sont nombreuses et documentées : l’origine trouble de l’appel, ses liens supposés avec des mouvances nationalistes, la mise en avant sur le site de comptes antivax et climatosceptiques, ce ton « pouvoir d’achat » vaguement poujadiste qui évoque les dérives jaune-brun, l’absence troublante de toute mention de l’antiracisme ou du féminisme, ces revendications qui s’adressent à l’État sans jamais le dépasser, cette rhétorique « apolitique » qui masque souvent les pires compromissions. Plane aussi le soupçon d’astroturfing – cette fausse spontanéité orchestrée pour mieux contrôler et essouffler la colère populaire, ces opérations d’ingénierie sociale qui canalisent la contestation vers des impasses pour mieux la neutraliser. Le spectre des Gilets Jaunes récupérés par l’extrême droite hante les mémoires, et la question lancinante demeure : qui tire vraiment les ficelles de cette mobilisation « spontanée » ? Cette prudence est légitime et nécessaire dans la période. La porosité entre confusion et extrême droite existe tous comme la fourberie de la Macronie. L’histoire récente en a donné des preuves. Mais à force de ne plus voir que les risques, on finit par ne plus voir les dynamiques.

Il ne s’agit pas de valider l’appel tel quel. Il s’agit de comprendre ce qu’il révèle : Une colère réelle. Une perte de confiance totale dans les institutions. Une volonté d’agir sans autorisation. Une capacité d’auto-organisation qui recommence à se construire. Bref, un terrain vivant auquel il faut prendre part.

Refuser d’y entrer, c’est le livrer à d’autres

La confusion n’est pas une invention de nos ennemis : c’est le symptôme d’une époque où les repères politiques ont été méthodiquement détruits. Laisser ce terrain vide, c’est le laisser à la droite, aux identitaires, aux réseaux conspi.C’est aussi abandonner cette colère populaire à elle-même, la laisser s’épuiser dans des impasses. Car derrière cet appel imparfait, il y a des gens, qui n’en peuvent plus, qui cherchent une issue. Que les forces de gauche les écarte en restant sur nos positions de pureté, c’est prendre le risque qu’ils se tournent vers ceux qui leur promettent des boucs émissaires plutôt que des solutions collectives.

L’alternative, c’est de s’y insérer. Pas pour tout justifier. Pas pour “récupérer”. Mais pour proposer, discuter, contredire, organiser.

Ce que ce mouvement dit déjà

Les mots d’ordre  ne parlent pas d’impôts ou d’identité nationale. Ils parlent de justice sociale, d’égalité, de blocage, de réappropriation. Ils parlent des hôpitaux, des salaires, des retraites, de la vie chère. Bref : des besoins populaires et thématiques de gauche.

Même certains relais de droite (comme les « Nicolas qui payent ») s’en plaignent ouvertement : trop social, trop “gauchiste”, trop contestataire. C’est un signal. Pas une garantie, mais un point d’appui.

Organisation décentralisée, forces en mouvement

Ce qui se met en place autour du 10 septembre, ce ne sont pas des structures verticales, mais des essaims : groupes Telegram, caisses de grève locales, actions de boycott, circuits de solidarité. C’est fragile. Mais c’est en mouvement. Et c’est précisément dans cette instabilité que les lignes peuvent basculer.

Les appareils syndicaux ont commencé à réagir. Tant mieux. Mais ne les attendons pas pour agir. L’enjeu n’est pas de valider le mouvement d’en haut. Il est de le faire vivre, en réseau, en local, à partir des besoins réels.

Apprendre de 2018

On ne refera pas l’erreur des Gilets Jaunes. Trop de militant·es de gauche sont resté·es sur le bord, par peur d’amalgame, par mépris souvent. On a laissé le terrain libre aux confusionnistes, pendant que le pouvoir imposait l’agenda médiatique.

Aujourd’hui, ce serait impardonnable. Nous savons que les médias vont agiter le drapeau rouge de la “récupération d’extrême droite”. Nous savons que les gouvernants préféreront parler du « danger des extrèmes » et des violences contre des vitrines que du fond.

Mais le fond est là, et il est clair :

  • Rejet de l’austérité

  • Défense des services publics

  • Revalorisation des revenus

  • Démocratie directe

  • Solidarité concrète

Ces revendications sont celles d’un camp. Le nôtre.

Une opportunité politique, pas une fin en soi

Le 10 septembre ne résoudra rien à lui seul. Mais c’est peut-être un point de bascule. 87 % de la population est contre le plan Bayrou. La colère est partout. L’intersyndicale est en mouvement. Même une partie de la droite “républicaine” critique le projet.

Si nous ne sommes pas capables de nous saisir d’un tel moment, qui le fera à notre place ? Et au nom de quoi ?

Contaminer par la pratique

Il ne s’agit pas de “soutenir” passivement. Il s’agit de l’incarner activement, avec nos idées, nos pratiques, nos valeurs. Pas pour surplomber, mais pour enrichir, ancrer, aiguiller.

C’est dans l’action commune que les repères se reconstruisent. Pas dans les tribunes. Pas dans les postures. Dans les blocages, les AG, les caisses de grève, les réseaux d’entraide.

Ce que nous avons à y faire

  • Créer et rejoindre les groupes locaux et profesionnels

  • Construire des caisses de grève, des cantines, des garderies et des solidarités concrètes

  • Organiser la circulation de l’information critique

  • Prendre part aux actions, aux blocages, aux refus collectifs

  • Affirmer clairement nos lignes : anticapitalisme, antifascisme, féminisme, antiracisme

Car ce mouvement sera ce que nous en ferons. Le vide n’est jamais neutre. Si nous n’y allons pas, d’autres y vont déjà.

Reste la question centrale : quelles stratégies adopter pour éviter que cette mobilisation ne se fracasse sur la répression policière ? Comment organiser la riposte collective face à la violence d’État sans exposer les plus fragiles aux mutilations et aux traumatismes ? Comment construire des formes d’action qui protègent les manifestants tout en maintenant la pression ? Ces interrogations tactiques ne sont pas secondaires : elles conditionnent la capacité du mouvement à durer et à s’étendre.

On peut toujours attendre le bon appel, les bons relais, les bons mots. Mais en attendant, les attaques pleuvent. Et les classes populaires, elles, ne peuvent pas attendre.

Le 10 septembre ne sera pas parfait. Il sera chaotique, contradictoire, vivant. Et c’est précisément pour cela qu’il faut y être.