Il est impossible, à moins d’être dépourvu de cœur, de ne pas éprouver une profonde rage et un immense dégoût à la lecture des témoignages qui proviennent de Gaza et à la vue des images d’enfants décharnés. Impossible aussi de ne pas faire de parallèle avec les épisodes les plus sombres de l’histoire de l’humanité, car c’est bien un génocide par la famine qui est commis sous nos yeux, avec le soutien logistique de l’occident.

«Depuis que l’AFP a été fondée en août 1944, nous avons perdu des journalistes dans des conflits, nous avons eu des blessés et des prisonniers dans nos rangs, mais aucun de nous n’a le souvenir d’avoir vu un collaborateur mourir de faim» alerte l’Agence France Presse le 21 juin, institution médiatique de référence, déjà prise pour cible par l’armée israélienne depuis octobre 2023 à Gaza.

Mais cette fois-ci, les journalistes de l’agence évoquent une situation inédite : ses reporters présents dans l’enclave palestinienne sont littéralement en train de «mourir de faim», et sont tellement affaiblis physiquement et moralement que certains n’ont plus la force de poursuivre leur tâche et lancent des appels au secours quotidiens.

L’un d’entre eux nommé Bashar, un photographe de 30 ans, dit sur Facebook être à bout de souffle : «Mon corps est maigre et je ne peux plus travailler». Il survit depuis février dans les ruines de sa maison avec sa mère, ses quatre frères et sœurs et la famille d’un de ses frères. L’AFP poursuit : «Ils sont jeunes et leur force les quitte. La plupart n’ont plus la capacité physique de parcourir l’enclave pour faire leur métier. Circuler en voiture équivaut de toutes les façons à prendre le risque d’être une cible pour l’aviation israélienne.»

Dans ce génocide à huis clos, les journalistes étrangers ont été interdits d’entrer à Gaza, permettant à Israël de commettre les pires crimes et de répandre les plus ignobles mensonges sans témoins extérieurs. Plus de 200 reporters palestiniens ont été tués dans des frappes israéliennes, il s’agit du plus grand massacre de journalistes de l’histoire. Désormais, les partenaires palestiniens des médias occidentaux qui ont survécu s’éteignent à cause des privations.

Les soignants aussi subissent la famine. Le coordinateur de Médecins sans frontières à Gaza, Mohamed Abu Mughaisib, publie également un appel au secours : «Je n’aurais jamais imaginé que ce jour viendrait. J’avais l’habitude de faire des rapports sur la faim et la malnutrition sur la façon dont elles affectent les enfants, les femmes enceintes et les familles déplacées. J’ai documenté l’effondrement de l’assainissement, l’insécurité alimentaire, la souffrance quotidienne. Mais je n’aurais jamais pensé que je le vivrais moi-même.»

Il ajoute : «Au cours du dernier mois, j’ai survécu avec un repas par jour. Ces deux derniers jours, juste un repas tous les deux jours, non pas parce que je n’ai pas les moyens d’acheter de la nourriture mais parce qu’il n’y a plus de nourriture à acheter, les marchés sont vides. J’essaie de calmer la douleur dans mon estomac avec tout ce qui est disponible à manger. Mon énergie a disparu. Mon corps abandonne. Et je ne suis pas le seul, nous tous dans le domaine médical souffrons de la même faim. Nous traitons des patients affamés tout en étant nous-mêmes affamés.»

«Les ambulanciers qui amènent les blessés ont tout autant faim. On s’attend à ce que nous sauvions des vies alors que les nôtres se détériorent lentement. Ce n’est pas seulement la faim, c’est un lent effondrement de la vie, de la dignité et de l’humanité.» Si même la direction du personnel soignant meurt de faim, il faut imaginer le niveau d’horreur qui frappe silencieusement l’immense majorité de la population qui était déjà pauvre et démunie avant octobre 2023.

Les hôpitaux de Gaza ne font plus seulement remonter le chiffre des victimes des bombes israéliennes, mais aussi ceux des enfants tués par la faim. 21 mineurs palestiniens sont morts de famine dans les hôpitaux qui sont encore fonctionnels dans l’enclave, ces 72 dernières heures. Un bilan effroyable, mais qu’on devine malheureusement incomplet.

Au niveau des points de distribution de nourriture, toujours contrôlés par l’armée israélienne, les massacres continuent. Pour la première fois de l’Histoire, on attire une population en détresse en lui promettant à manger pour lui tirer dessus. Dimanche 20 juillet, à nouveau, 93 personnes ont été tuées en allant chercher de la nourriture. «Ils tiraient de manière aléatoire» explique un homme témoin, qui affirme avoir vu «des dizaines de personnes» mourir. Dilemme terrible : «La question était : est-ce que j’emporte un blessé pour le sauver, ou un sac de farine pour sauver ma famille ? Mon Dieu, à quoi nous en sommes réduits !»

Le 20 juillet, Israël a aussi bombardé un point de distribution d’eau dans le centre de la bande de Gaza, alors que des dizaines de civils, principalement des femmes et des enfants, faisaient la queue pour s’approvisionner. Douze personnes ont été tuées, dont huit enfants. Et ce n’était pas la première fois.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) déclare qu’un de ses convois de 25 camions transportant de l’aide alimentaire, entré dimanche matin dans le nord de la bande de Gaza, a «rencontré d’immenses foules de civils affamés qui ont essuyé des tirs». L’Organisation mondiale de la santé (OMS) dénonce lundi 21 juillet des «attaques» israéliennes contre son principal entrepôt à Gaza. En plus des tirs, des employés de l’OMS et des membres de leur famille ont été enlevés par les soldats.

Enfin, l’armée israélienne a bombardé dimanche l’Église de la Saint-Famille, un des rares lieux de culte chrétien à Gaza, théoriquement placée sous la protection historique de la France. Les frappes ont tué trois personnes, et ce n’est pas la première attaque qui vise les chrétiens de Palestine. La pseudo unité «judéo-chrétienne» est une fable pour justifier la violence coloniale, et les dirigeants occidentaux regardent ailleurs.

Il n’y a toujours aucun embargo sur les armes vers Israël, aucun rappel des ambassadeurs occidentaux, aucune suspension de l’accord d’association entre l’Union Européenne et Israël, aucune application des mandats d’arrêt de la Cour Pénale Internationale contre Netanyahou. Il serait pourtant simple de mettre la pression sur les génocidaires. Nos dirigeants sont les complices actifs de l’un des pires crimes contre l’humanité du XXIèmesiècle.

https://contre-attaque.net/2025/07/22/un-genocide-par-la-famine-a-gaza/

Voir aussi :

Un génocide anodin – Comment ne pas tirer les conséquences de la destruction des Palestinien-nes et du fanatisme d’Israël, par Mona Chollet

À la douleur, l’horreur, l’impuissance, la colère que l’on éprouve en regardant se dérouler à distance, depuis vingt-et-un mois maintenant, le génocide des Palestinien·nes, il s’ajoute, pour celles et ceux qui vivent en Occident, un profond malaise. Ce malaise est dû au fait de vivre dans des pays qui ont toujours considéré Israël comme étant le bon, la victime – civilisé, éclairé, rationnel, humaniste, de bonne volonté, vulnérable –, et les Palestinien·nes comme les méchants – barbares, obscurantistes, menaçant·es, agressif·ves, haineux·ses, dangereux·ses.

Cette fiction, que l’universitaire palestinien Joseph Massad, dans un article récent [1], fait remonter à la guerre de 1967, a été maintenue envers et contre tout, à grand renfort de propagande. Elle a encore résisté à plus d’un an et demi de génocide, alors qu’on assistait à l’étalage d’une cruauté décomplexée, insoutenable, exercée par les soldat·es avec l’approbation enthousiaste d’une part non négligeable de la société israélienne ; alors que chaque jour charriait son lot d’images cauchemardesques d’hommes, de femmes et d’enfants déchiqueté·es, brûlé·es vif·ves, mutilé·es, le crâne explosé, pulvérisé·es par des drones, abattu·es par des snipers, écrasé·es vivant·es ou mort·es par des bulldozers, réduit·es à l’état de squelettes par une famine organisée… Un an et demi. C’est dire combien est puissante la foi occidentale dans l’innocence d’Israël et dans la culpabilité foncière des Palestinien·nes, dans l’idée que la mort est leur destin naturel.

Jusqu’à aujourd’hui, dans les secteurs les plus réactionnaires des sociétés occidentales, en particulier dans la classe politique et dans l’essentiel de l’espace médiatique, la fiction de la nature vertueuse d’Israël reste bien sûr intacte, inébranlable. On continue à entendre des discours décrivant avec aplomb l’exact inverse de ce que des millions de gens observent pourtant en direct. Quand Israël a attaqué l’Iran, le 13 juin, Emmanuel Macron a produit un communiqué pavlovien dans lequel il soutenait le « droit d’Israël à se défendre ». Le délire collectif auquel est en proie l’establishment israélien, et avec lui une bonne partie de sa population, ce mélange écœurant de victimisation systématique, de mensonge impudent, de déshumanisation haineuse des Palestinien·nes et d’invective dès qu’on lui oppose le plus timide rappel à la réalité, sert apparemment d’étalon du bien et de la vérité à nos médias et à nos politiques. C’est très rassurant.

Néanmoins, depuis quelques mois, l’image se fissure. Aujourd’hui, à moins d’avoir le cerveau dévoré par le racisme anti-Arabes et/ou matrixé par l’extrême droite (ce qui fait du monde, certes), personne ne peut plus ignorer la monstruosité de ce que commet Israël. Personne ne peut plus ignorer que la population gazaouie, en plus de subir un déluge ininterrompu de bombes et de balles, crève de faim et de soif alors que les vivres s’entassent dans les camions bloqués par Israël aux portes de l’enclave. (Il s’y ajoute l’interdiction de tous les produits d’hygiène, qui, combinée à la privation d’eau propre, représente une torture supplémentaire en raison des infections et des maladies de peau qu’elle provoque, sans parler de l’humiliation.)

Un pays structurellement raciste, enfermé dans une réalité parallèle, en proie à un fanatisme religieux délirant et à un expansionnisme terrifiant

Il devient vraiment très difficile de nier qu’il s’agit d’un génocide. Le mensonge apparaît au grand jour ; on commence à soupçonner l’affreuse vérité : le méchant, c’est celui qu’on avait pris pour le bon. Soudain, alors que tout était là, sous nos yeux, depuis le début, une partie de l’opinion occidentale qui auparavant se tenait à l’écart du sujet commence à voir l’intention génocidaire ; à voir les ministres d’extrême droite et les commentateur·ices de télévision israélien·nes qui jubilent des morts et des destructions à Gaza et en réclament davantage ; ou encore les dizaines de milliers de manifestant·es qui défilent dans Jérusalem en scandant « Mort aux Arabes » et « Que ton village brûle ». Un sondage sur l’ampleur du soutien de la population israélienne aux projets de déportation des Palestinien·nes, voire à leur élimination physique, a fait un peu bruit [2]. Beaucoup comprennent que la plus grande menace pour la stabilité régionale et mondiale, ce n’est pas l’Iran (si odieux que soit son régime), mais bien Israël.

En fait de « grande démocratie », apparaît un pays structurellement raciste, enfermé dans une réalité parallèle, en proie à un fanatisme religieux délirant et à un expansionnisme terrifiant, conforté par des décennies de louanges occidentales et d’impunité. Un pays qui massacre, expulse et détruit à grande échelle dans toute la Palestine, bombarde toujours régulièrement le Liban (en violation du cessez-le-feu) et le Yémen, envahit des parties supplémentaires du territoire syrien (alors qu’il occupait déjà le Golan) et a donc attaqué l’Iran – au risque de provoquer un embrasement mondial – et assassiné des civil·es là aussi. Sans parler de ces « hunger games » bien réels, où, à Gaza, après que les terres agricoles ont été saccagées, les pêcheurs mitraillés, les boulangeries bombardées, des hommes, des femmes et des enfants qui essayent désespérément de récupérer un sac de farine pour nourrir leur famille se font abattre chaque jour par dizaines [3].

(…)

[1] Joseph Massad, « The more Israel kills, the more the West portrays it as a victim », Middle East Eye, 15 juin 2025. (en français sur ISM-France)

[2] Tamir Sorek, « En Israël, comment les appels à l’élimination des Palestiniens ne sont plus tabous », Yaani, 30 mai 2025.

[3] Pour prendre la mesure de l’atrocité, il faut lire cette chronique de Rami Abou Jammous : « Obeida est mort. Il avait dix-huit ans », Orient XXI, 17 juin 2025.

https://ismfrance.org/index.php/2025/07/14/un-genocide-anodin/