Le premier mai 2025 a vu de nouvelles tactiques du côté des CRS, ce texte propose des réactions face aux changements de doctrine de « maintien de l’ordre »

« L’objectif est d’ôter à l’ennemi tout moyen de se défendre »
Clausewitz, De la guerre

Retour sur le 1er mai 2025 à Nantes

Jeudi 1er mai 2025, manifestation annuelle pour les droits des travailleurs.euses. Une des seules manifestations unitaire de cette année sans mouvement social d’ampleur. Selon France 3, 5000 personnes battent le pavé. Vers midi la manif s’élance depuis le miroir d’eau.

La disposition de la manif est assez habituelle : à l’avant, une ligne du SO de la CGT, puis, un cortège de tête de plusieurs centaines de personnes, parsemé de gens en noir et en tenue sobre ; en queue de cortège, syndicats et partis.

Du miroir d’eau à la préfecture, des tags couverts par des parapluies décorent la marche et des chants animent la manifestation. À partir de la Préfecture et du Conseil départemental, Quai Ceineray, quelques camarades prennent l’initiative de jeter des projectiles. La police réplique à l’aide de leur lances à eau : le cortège de tête recule, s’agglomère et s’entasse contre le cortège syndical. La manifestation est cadrée sur ses flans par le mur de la préfecture et l’Erdre, empêchant toutes possibilités d’éloignement.

Les lacrymogènes, de concert aux lances à eau sèment quelque peu le trouble. Enfin, un mélange d’unités mobiles et de la BAC charge frontalement par les deux cotés de la rue, matraques à la main, sur la ligne de parapluies. Celle-ci ne tient pas, elle se replie. Les manifestant.e.s reculent et tentent d’éviter les coups mais certaines personnes trébuchent sur le matériel urbain. Sept d’entre elles sont arrêtées à ce moment.Par ailleurs, quelques camarades du cortège sont blessés durant la charge et faute de personnes équipées de matériel de soin, plusieurs blessures ne sont pas prises en charge.

La camionnette de la CGT prend l’initiative de passer à l’avant. Les policiers, bien avancés dans le cortège après la charge, sont alors encerclés. Des manifestant.e.s tentent de dés-arrêter les camarades interpelé.e.s quand d’autres, ensemble, répliquent à la charge. En mauvaise posture, la police recule pendant une petite de dizaine de minutes. Ambiance cours des miracles, des jets de canettes se couplent aux cris et aux initiatives individuelles.

Arrivée à la Préfecture la police reprend la main sur la manifestation. Le cortège est encagé par les forces de l’ordre jusqu’à la fin. Tout du long, un drone survole la manifestationsur un périmètre très large. Possiblement, il aurait permis les dernières interpellations de la journée, survenues lors de la dispersion.

Analyses et critiques

I – Faut-il en finir avec le Bloc ?

Contrairement aux manifestations durant la réforme des retraites, ce qui saute aux yeux c’est la facilité avec laquelle les flics ont pu canaliser et gérer le cortège.

L’avant du cortège, comme bien souvent lors des grosses mobilisations symboliques, était composé de militants spécialistes et habillés tout en noir.

Or, nous pensons que les moments où le dispositif est le plus déstabilisé, sont les moments où le cortège est hétérogène et imprévisible. La construction d’un cortège diversifié répand la confusion dans le dispositif policier quant à la stratégie à adopter. Cette intuition s’est confirmée en pratique bon nombre de fois. L’exemple de la difficulté des policiers à manœuvrer et à interpeller dans un cortège hétérogène après la charge devant la Préfecture s’illustre comme un exemple de cette logique.

Plus récemment, la difficulté que la police a rencontré lors des fêtes sauvages pour la victoire du PSG pour gérer les foules et isoler des individus réside notamment dans l’impossibilité à distinguer l’origine du débordement. Tous les supporters.rices se retrouvent autour de mêmes codes vestimentaires, massivement diffusés et absolument banals (maillot de foot, survet, …).

Nous pensons donc qu’il faut en finir avec la séparation imposée entre une tête de cortège de spécialistes, identifiés et identifiables et « le reste de la manifestation ». Notre objectif politique doit être l’accès à du matériel de protection, le développement d’une solidarité en actes et la réappropriation massive des pratiques de défense dans l’ensemble du cortège.
De plus, la stratégie vestimentaire joue un rôle important dans les défense au tribunal. Il nous semble plus difficile de défendre la figure du « Black Bloc », figure d’un ennemi construit dans la tête des juges et des policiers, que de défendre une stratégie vestimentaire sobre, passe-partout et qui s’attaque en acte aux catégorisations de la répression. Ces cases ont également pour but de diviser et de provoquer une dissociation entre « bon » et « mauvais » manifestants, idée qu’il nous faut combattre.

II – Critique de la rigidité et écueil du « bloc contre bloc »

Un cortège qui se défend, c’est avant toute chose un cortège capable de s’adapter aux modalités de la répression policière. Le cortège de tête tel qu’il est composé à l’heure actuel provoque une fixation du dispositif policier sur lui, se figeant dans une rigidité qui semble inadaptée. La tactique défendue par bons nombres de tendances du mouvement sociale ntraine une fuite en avant dans une logique de bloc contre bloc. Nous pensons que face à une police mieux armée et entraînée à la gestion des foules, cette tactique est un écueil qui entraine un échec quasi systématique des cortèges.

III – Vers l’importation du maintien de l’ordre parisien à Nantes ?

Depuis la séquence des législatives, l’importation à Nantes du modèle de maintien de l’ordre parisien semble se confirmer. La multiplication de charges directes, coordonnées entre unité de maintien de l’ordre classique et unités plus mobiles nous pousse à reconsidérer les modalités de la défense du cortège nantaise.
La CRS 82 n’y est d’ailleurs pas pour rien, comme à la manifestation à Orvault qui fût elle aussi chargée par deux grappes de policiers des deux côtés de la route.
Cette nouvelle modalité, plus mobile, plus rapide, au contact et agissant quasi en amont de toute tentative réelle de débordement est un enjeu de taille, puisqu’elle expose lescortèges nantais à une recrudescence du nombre d’interpellations et met en jeu l’intégrité physique descamarades. Il nous semble important de réfléchir à des stratégies capable de surmonter ces charges.

Objectifs et propositions

I – Un cortège qui s’adapte

Grève défend une vision de la politique dans laquelle la pratique joue un rôle central. Seule celle-ci témoigne de la vérité et de la pertinence de nos choix. Nous entendons par là que seuls les réussites et les échecs valident ou non des paris politiques et des intuitions. Face à cette nouvelle donne dans la rue, tant par la composition du mouvement de l’émancipation que par la stratégie de la répression, il nous faut construire un cortège qui s’adapte.
La défense de cortège ne peut pas reposer sur de grands principes figés, qui sont systématiquement mis en échecs. Cette réflexion est un travail que nous continuerons de promouvoir publiquement, afin que tous.tes celles et ceux qui le désirent puissent participer à la construction de la défense de demain.

Il – Protéger l’intégrité physique, enrayer la machine judiciaire

L’un de nos objectifs politiques principaux est de permettre aux camarades qui luttent de préserver leur intégrité physique. Pour se faire, nous cherchons constamment à développer de nouvelles manières de se protéger. D’une part, le matériel doit être efficace pour se défendre dans certains cas de figures ; par exemple un parapluie protège des projectiles de la police mais est quasi inutile en cas de charge au contact.

D’autre part, le critère de l’accessibilité est essentiel. Ils doivent aussi, comme les parapluies, les masques Nabaji ou les canards gonflables, être faciles à se procurer et participer à la construction d’un imaginaire et d’une culture de la défense désirables.
De plus, la difficulté à accéder à du matériel de soin basique doit nous interroger sur leur diffusion dans nos cortèges, au-delà des quelques groupes de « street médic ».

L’autre objectif que nous nous fixons est de lutter contre la production de matière judiciaire et d’éviter les interpellations des acteurs de la lutte. Cette lutte contre la répression judiciaire commence en organisant des formations juridiques ouvertes avant les manifestations et les actions, puis, elle prend place dans la rue en amont, avant même que celle-ci s’abatte.

Si une ligne de parapluie ne défend pas le cortège efficacement d’une charge et des interpellations qu’elle occasionne de manière purement opportuniste, il nous faut alors réfléchir à leur usage, voire mener une réflexion sur du matériel nouveau et appropriable, pour préserver notre intégrité physique.

Ill – Permettre le dépassement et les actions du mouvement

Enfin, pour nous la défense du cortège doit permettre au mouvement et à ses espaces de décisions (AG, comités etautres) de mener à bien son agenda politique et les actions qui y sont décidées. Elle doit permettre aux cortèges de se libérer efficacement de l’encadrement policier et les tactiques mises en œuvre doivent aussi s’atteler à cette tâche. Pour nous, se défendre c’est être libres.
Les dynamiques milieutistes de manifestations ritualisées ne permettent pas de s’adapter. Elles reposent sur de vieilles habitudes, de vieux codes et une mystification des pratiques, entrainant un manque d’innovations et d’initiatives nouvelles. Elles sont donc prévisibles et faciles à contrôler. Mais ne nous y méprenons pas : ce qui fût nouveau peut vite s’avérer obsolète. Nous invitons donc l’ensemble du mouvement à imaginer la défense de demain.