blog mediapart ------------------------------------: thèse complotiste : "le grand remplacement"

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« Le grand remplacement » existe dans certaines têtes, mais pas dans les faits. Privée de fondements factuels, cette thèse complotiste témoigne de l'aggravation des tensions racistes qui naissent sur le terreau des dévastations sociales et politiques provoquées par les réformes néolibérales.

 

Le spectre du « grand remplacement » hante les esprits au-delà des rangs de l’extrême droite, à tel point qu’un sondage IFOP commandé par la Fondation Jean Jaurés et Conspiracy Watch, nous apprend que 39% des sondés appartenant aux classes supérieures et 32% des électeurs de gauche se sont mis en tête que les « élites » orchestreraient le projet de « remplacer une civilisation par une autre». Pour dissiper ce sombre tableau, il suffit de consulter les données publiques de l'INSEE

Les immigrés et leurs descendants ne remplacement pas les autochtones

Lorsqu’un enfant nait en France,  la probabilité pour que tous ses grands parents soient nés en France est de 61%, tandis que la probabilité pour que tous ses grands parents soient d’origine étrangère est de 19% . Dès lors, on en déduit que 20% des enfants ont des origines « mêlées ».

 

La France ne se « divise » pas en « deux peuples » cloisonnés et hostiles. Les familles issues de l'immigration ont des origines géographiques très diverses et, bien plus souvent qu’on ne le croit, elle se mélangent aux autres familles, à tel point que 49% des descendants de deux immigrés vivent en couple avec une personne de la « population majoritaire » [Enquête TEO].

Le mythe de l'invasion migratoire

Le mythe du grand remplacement ne ferait pas autant d'adeptes crédules sans la « crise des réfugiés » consécutive aux conflits en Afghanistan, en Syrie ou en Afrique subsaharienne.

On agite la peur d’une submersion de l’Europe par des vagues de réfugiés avides de confort et de bien-être.

Or, la réalité est bien différente du récit apocalyptique.

En effet, depuis deux ans, le nombre de réfugiés, qui avait régressé de 50% entre 1991 et 2005, a doublé. Il retrouve donc son niveau de 1991 et l’Union européenne en accueille toujours aussi peu, soit un sur huit.

 

Plus globalement, les enquêtes du FMI et de l’ONU montrent que les migrations internationales sont l’exception : 95% de la population mondiale résident dans son pays de naissance.

En effet, bien que les inégalités internationales soient plus fortes qu’avant la révolution industrielle, la très grande majorité des habitants des pays du Sud vivent soit dans des pays continent (Inde, Chine) dont la force d’attraction interne retient la main d’œuvre sur place, soit dans des pays trop pauvres pour que leurs habitants aient la possibilité de franchir une frontière. Dès lors, quand « toute la misère du monde » se déplace, c’est d'abord en raison d’une catastrophe naturelle ou un conflit politique.

On rétorquera que les populations subsahariennes, très nombreuses et en croissance rapide, vont submerger un Occident entré dans « l’hiver démographique ». Il s’agit là d’une fable qui ne tient pas compte des distances (les 2/3 des migrants migrent vers d’autres pays d’Afrique), ni des projections scientifiques (en 2050, les migrants subsahariens devraient représenter 2,4% de la population des pays de l’OCDE [INED].

La France, un modèle migratoire intermédiaire entre le Japon et la Suisse

La carte des flux migratoires ne dessine pas un paysage chaotique mais un monde où les distances géographiques, les disparités de tailles et de niveau de vie des pays, les différences culturelles imposent aux migrants internationaux des frontières plus efficaces que les frontières politiques.

Comparons la situation française à celle qui prévaut dans deux pays à forte réputation identitaire, la Japon et la Suisse.

Les données de l’OCDE montrent que la France a reçu en 2016 un flux migratoire total (migrations permanentes et temporaires) qui équivaut à 0,9% de sa population totale, ce qui est beaucoup plus qu’au Japon (0,3%) et bien moins qu’en Suisse (4%). Ces écarts signifient que l'on n’échappe pas à certaines forces « gravitationnelles » et que la France, nation de taille intermédiaire et continentale, est spontanément moins ouverte aux migrations que la Suisse, mais aussi plus ouverte que le « grand » et insulaire Japon.

 

 

Bien sur, chaque pays a sa politique migratoire et fait des choix tant sur le volume des flux que sur leur répartition entre flux permanents et temporaires. C’est ainsi que le Japon freine manifestement les entrées à caractère permanent, celles-ci ne représentant que 22% des entrées, contre 37% en Suisse et 42% en France. Dans les trois pays, la majorité des immigrés bénéficient de titres temporaires.

Le cas japonais témoigne de la réelle difficulté à stopper radicalement l’immigration, puisque même ce pays, relativement fermé, accueille 422.550 personnes par an. On en déduit qu’un gouvernement français adepte de la fermeture aurait du mal à descendre en dessous de 200.000 entrées, seuil qui correspond à l’application hypothétique du taux d’immigration japonais à la population totale française.

Une autre raison qui explique la marginalité du phénonème migratoire est l’action des Etats-Nation. En effet, chaque Etat a pour fonction de fixer une population sur le territoire dont il possède l’exclusivité. Ceci permet de pérenniser les écarts internationaux de salaires, et donc de rendre profitable la mobilité du capital productif, financier, ainsi que des marchandises. Contrairement à l'opinion commune qui se complait dans le rêve (ou le cauchemar) du "capitalisme nomade", le capitalisme réel n'a aucun besoin d'un "monde plat" où les hommes circuleraient sans entraves...

Le racisme : une tentative désespérée d'exorciser les diktats néolibéraux

Le mythe du « grand remplacement » constitue quant à lui une étape extrêmement préoccupante dans l’aggravation du racisme consécutive à la contre-révolution libérale des quarante dernières années.

Jusqu’ici, la propagande xénophobe, marqué du sceau du désespoir, se contentait de pousser les salariés victimes du démantèlement de leurs protections sociales à rejeter sur les immigrés le poids des réformes néolibérales.

C’est ainsi que les organisations populistes de droite dressent la liste des droits sociaux qu'il faut impérativement retirer aux salariés immigrés, comme si brûler le droit social de ces derniers allait permettre de préserver celui de tous les autres.

En réalité, par une violence symbolique inouï, l'extrême droite et les conservateurs radicaux ont réussi à transformer les salariés en complices de leur domination, voire même en licencieurs d'étrangers par procuration.

 Aujourd’hui, dix ans après la violente récession de 2008-2009, qui marque l'échec patent du néolibéralisme,  les nationalistes sont de retour et la frange la plus dure réclame cette fois un exorcisme plus radical à base de "remigration", c'est-à-dire de purification ethnique.

Il est à craindre que ces idées infusent dans la société et conduisent, en permettant à des conservateurs opportunistes de parvenir au pouvoir,  à l’adoption des réformes néolibérales supplémentaires qui exacerberaient encore plus les frustrations et les tensions entre "communautés".

C’est ainsi qu’en Autriche, un gouvernement de coalition auquel participe l’extrême droite profite de l’ambiance de régression sociale pour faire voter un relèvement de la durée maximum hebdomadaire de travail à 12 heures, en complément de la promesse de réduire le nombre d’étrangers. Les ouvriers autrichiens, qui avaient voté pour ce gouvernement, ont manifesté dans les rues de Vienne. Mais il était trop tard: le national-populisme s'est refermé comme un piège sur le salariat de ce pays: dans un pays "purifié" de ses étrangers, les salariés devront être plus productifs, plus disciplinés, et l'accès des femmes au marché du travail sera certainement la prochaine cible des nationalistes. 

Bien sur, on peut comprendre que certains éprouvent une nostalgie pour l’ambiance culturelle qui était celle de leur enfance. C’est humain, tout comme il est humain d’empêcher qu’au nom d’un caprice endogamique on déstabilise l’existences de millions de Français qui ont un lien avec l’immigration pour instaurer un « apartheid » juridique et une police des mœurs conjugales aussi criminels qu’absurdes.

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