https://www.mediapart.fr/: Antisémitisme, antisionisme : sortir du piège

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En affirmant que l’antisionisme était « la forme réinventée de l’antisémitisme », Emmanuel Macron a endossé, de manière inédite, la rhétorique du Crif et de Netanyahou. A-t-il aussi mis le doigt sur un angle mort de certaines gauches propalestiniennes ? La polémique est ancienne, mais s’est violemment et récemment reconfigurée.


Le 16 juillet dernier, le président de la République a invité, pour le 75e anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv’ durant laquelle la police française arrêta plus de 13 000 juifs ensuite déportés vers les camps de la mort, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. À la fin de son discours, il concède à son hôte cette phrase : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. »

Ces propos inédits de la part d’un chef de l’État français ont pleinement satisfait le premier ministre israélien, qui l’a remercié en jugeant qu’« on ne peut pas dire : “je n’ai rien contre les juifs mais je ne veux pas que leur pays existe” ». Ils ont, au contraire, provoqué l’ire de ceux qui jugent que le sionisme désigne avant tout une politique synonyme de souffrances quotidiennes pour des centaines de milliers de Palestiniens.

Le journaliste spécialiste du Proche-Orient Dominique Vidal, dans une tribune tout d’abord, puis dans un livre intitulé Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron (Libertalia) a ainsi dénoncé une « erreur historique » doublée d’une « faute politique ».
La fusion ou la confusion, entretenue ou instrumentalisée, entre antisionisme et antisémitisme possède une histoire déjà longue. Mais le pas franchi par Emmanuel Macron, ainsi que les reconfigurations idéologiques en France et les évolutions géopolitiques au Proche-Orient contribuent à la rendre aujourd’hui aussi vive que problématique.

La mise en avant d’une possible équation entre antisémitisme et antisionisme s’est accélérée au début des années 2000, après la deuxième intifada et ses répliques en France, marquées notamment par l’augmentation des actes hostiles visant les juifs. Elle polarise le champ politique et intellectuel.

Pierre-André Taguieff théorise ainsi une « nouvelle judéophobie » et perçoit un « antisémitisme masqué derrière la critique d’Israël et du sionisme, au nom de l’antiracisme et des droits de l’homme, et portée tant par l’islamisme radical que par les idéologies tiers-mondistes d’extrême gauche ».

De nombreux représentants de cette gauche radicale, à l’instar du philosophe Alain Badiou et de l’éditeur Éric Hazan, jugent au contraire, ainsi qu’ils l’écrivent dans leur ouvrage L’Antisémitisme partout, que « le sentiment qu’éprouve envers les juifs une grande partie de la jeunesse française noire et arabe est un tout autre chapitre qui n’a rien à voir avec l’antisémitisme historique », puisque « l’hostilité de ces jeunes envers les juifs est fondamentalement liée à ce qui se passe en Palestine ».
Les études disponibles vont à l’encontre de la thèse de Taguieff. Même celle, contestée pour sa rigueur scientifique, de la Fondapol, qui soulignait en 2014 l’émergence d’un nouvel antisémitisme parmi les musulmans de France, concluait que près de la moitié des interrogés ne savaient pas ce qu’est le sionisme. Ce qui ne plaidait pas en faveur d’une adhésion à l’antisionisme, censée être le moteur de la nouvelle judéophobie.

Quant au rapport de la CNDH rédigé par certains des meilleurs spécialistes de ces questions, tels les politistes Nonna Mayer et Vincent Tiberj, il récuse toute relation systématique entre antisionisme et antisémitisme, en estimant que « le rejet des juifs est plus structuré par les stéréotypes classiques du pouvoir, de l’argent, l’accusation de communautarisme que par les perceptions d’Israël ».

Quoi qu’il en soit, depuis environ une décennie, la dialectique entre ces deux termes s’est à la fois durcie et métamorphosée, sous l’influence de plusieurs facteurs, dont au moins trois d’ordre géopolitique et trois tenant davantage à la configuration hexagonale. Même si, sur ces matières, il n’existe guère d’étanchéité entre les terrains internationaux et nationaux, au risque des plus grandes confusions.

Une énième illustration de ce brouillage des frontières et des idéologies a été le récent soutien apporté par Rafi Eitan, le chef espion du Mossad ayant mené l’opération de capture d’Adolf Eichmann, au parti allemand AfD. Dont les racines plongent pourtant dans le nazisme et l’antisémitisme le plus virulent, mais qui s’en trouve absous en raison de sa prétendue lutte contre l’islamisme et de son hostilité déclarée envers les musulmans…

Sur le plan géopolitique, le premier facteur important est, en Israël, le pouvoir d’une droite de plus en plus radicalisée. Benjamin Netanyahou est premier ministre depuis bientôt dix ans, et ses coalitions gouvernementales de plus en plus influencées par les colons et religieux extrémistes. Sur fond de déréliction de l’Autorité palestinienne et de contrôle de Gaza par le mouvement islamiste Hamas, cette situation éloigne toute perspective de paix juste et rend la présence de colons de plus en plus nombreux dans les territoires occupés quasiment irréversible.

Le gouvernement israélien, contesté sur la scène internationale et obsédé par la question démographique, s’avère donc particulièrement prompt à délégitimer ceux qui critiquent sa politique en les accusant d’antisémitisme, voire à agiter le spectre de l’essor d’un antisémitisme européen, et notamment français, afin de pousser les juifs à s’installer en Israël.

Cette stratégie a obtenu certaines victoires, notamment la résolution contre l’antisémitisme prise par le Parlement européen le 1er juin 2017, qui ajoute à la haine des juifs « le fait de cibler l’État d’Israël conçu comme collectivité juive ». Certes, décrypte Dominique Vidal, « la “critique d’Israël” ne peut pas être considérée comme antisémite, mais à condition que celle-ci soit “similaire à celle développée contre tout autre pays”. Comme si le niveau de mise en cause d’un État n’était pas fonction des violations du droit international et des droits humains commises par cet État ».

Le deuxième facteur est l’essor d’un djihadisme mondialisé structuré par la haine des juifs, dans les paroles comme dans les actes. Cette réalité a contribué à décalquer de plus en plus ouvertement, à l’échelle mondiale, la logique sécuritaire et antiterroriste initiée en Israël, et à adopter la grille de lecture d’une guerre de civilisations et d’un affrontement permanent entre les mondes juif et arabo-musulman. Le paradoxe étant toutefois que Daech, bien qu’ouvertement antisémite, n’est en quelque sorte antisioniste que de manière indirecte, tant l’organisation de l’État islamique s’est désintéressée de la cause palestinienne.

Le dernier facteur est le succès croissant de la campagne BDS (Boycott, désinvestissements, sanctions), élaborée en réponse à la déliquescence du processus d’Oslo et aux impasses des intifadas populaires ou militaires. Elle embarrasse diplomatiquement et politiquement Israël et pousse ses représentants à assimiler ceux qui s’engagent dans ce boycott à des antisémites.

Sur le plan national, le premier élément important est la droitisation et l’alignement de la plupart des institutions juives de France sur la politique israélienne, le Crif en premier lieu. Son président a d’ailleurs récemment exigé qu’une loi soit votée pour sanctionner l’antisionisme alors qu’en théorie, si l’antisémitisme constitue un délit puni par les lois de 1881, 1972 et 1990, l’antisionisme désigne une opinion certes discutable, mais tout à fait licite.

Le second est la volonté obsessionnelle, pour un camp politique et médiatique étendu allant de Valeurs actuelles à Manuel Valls, de mettre constamment en avant un “problème musulman” propre à la France. Et de le poser à l’aune de la situation israélo-palestinienne actuelle, c’est-à-dire moins comme une question sociale et politique qu’en chaussant des lunettes ethniques et/ou religieuses.

Le dernier est constitué par les polémiques à répétition autour d’une rhétorique indigéniste, minoritaire mais insistante, dont le livre de la figure du PIR, Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous (La Fabrique, 2016) constitue le point de fixation. Accusé, pour ses diatribes antisionistes, de verser dans l’antisémitisme et de céder à une dérive identitaire symétrique à celle qui se radicalise à droite, ce livre clive fortement la gauche radicale et intellectuelle. Il a ainsi suscité ces derniers mois nombre de mises au point, en défense (ici ou là) mais plus souvent à charge, y compris venant de personnesengagées à gauche qui avaient salué le premier « Appel des indigènes de la République », publié en janvier 2005.
« Le mouvement sioniste n’a jamais été l’unique courant politique juif »

Face à tous ces ingrédients qui ont contribué à brouiller, volontairement ou non, les frontières entre antisémitisme et antisionisme, peut-on se contenter de redire, encore et encore, la différence entre une haine punie par la loi et une conviction politique qui ne l’est pas ?

Et comment éviter alors le piège du chantage à l’antisémitisme de plus en plus souvent employé contre toute personne critique de la politique d’Israël, sans céder pour autant à l’hostilité contemporaine envers les juifs qui pourrait se masquer derrière la géopolitique ?

L’équation est particulièrement difficile, surtout quand on mesure les campagnes d’intimidation et de désinformation parfois à l’œuvre, telles que les raconte, par exemple, le fondateur de l’Iris Pascal Boniface dans son récent ouvrage, Antisémite (Max Milo). Il y décrit par le menu la manière dont il a été attaqué et soupçonné, au point que Manuel Valls s’est récemment vanté (Marianne, 10 novembre 2017) d'avoir demandé aux ministères de l’armée et des affaires étrangères de cesser tout contact avec l’Iris du fait des positions de Boniface sur la question israélo-palestinienne. L’ancien premier ministre fait partie de ceux pour lesquels l’antisionisme « est synonyme de l’antisémitisme », ainsi qu’il l’avait formulé au dîner du Crif en mars 2016.


Le recours à l’Histoire, mobilisée par celles et ceux qui s’empoignent autour de cette prétendue équation entre antisémitisme et antisionisme, paraît à la fois nécessaire et insuffisant. Dominique Vidal détaille dans son livre ce qu’est le sionisme et montre que non seulement « le mouvement sioniste n’a jamais été l’unique courant politique juif », mais aussi qu’il a « souvent connu de grands débats en interne » et qu’on ne peut donc identifier la réalité juive au sionisme.

Il existe ainsi des héritiers directs ou lointains du bundisme, ce courant juif et socialiste refusant l’idée de créer un État d’Israël, qui se revendiquent encore aujourd’hui d’un antisionisme éclairé, comme par exemple l’UFJP. Et en Israël même, le petit parti Matzpen rappelle qu’une force politique juive et israélienne peut encore se définir comme antisioniste.
Une partie des juifs, en Israël comme ailleurs dans le monde, peut aussi se dire sioniste, au sens du droit revendiqué par le peuple juif de disposer d’un État, sans se reconnaître dans, ni s’identifier à, la politique de colonisation et de ségrégation inédite qui se déroule aujourd’hui dans les territoires occupés par Israël.

Mais l’Histoire montre aussi par ailleurs que sionisme et antisémitisme ont partie liée et ne constituent pas des univers entièrement étanches. C’est ainsi en assistant, à Paris, à la déchéance du capitaine Dreyfus que le père du sionisme, Theodor Herzl, décida de lancer son combat pour la création d’un « foyer national » afin d’offrir un refuge aux juifs européens dont il pressentait le destin.

Les réflexions contemporaines sur la nature du sionisme et de l’antisionisme ne suffisent donc pas non plus à se situer par rapport à une controverse à la fois ultrasensible et ultra instrumentalisée. Dans son dernier ouvrage, Les Pingouins de l’universel. Antijudaïsme, Antisémitisme, Antisionisme (éditions Lignes), le philosophe et talmudiste Ivan Segré explore ainsi la nature du sionisme et ses différences et ressemblances avec le colonialisme européen, notamment liées au fait qu’il s’est agi d’une entreprise « sans métropole ».
La spécificité du sionisme par rapport à d’autres colonialismes complique, notamment, ce qu’on entend aujourd’hui par antisionisme, surtout dans un contexte d’éloignement continu d’une perspective à deux États dans l’ancienne Palestine mandataire.

S’agit-il de refuser la présence de juifs à l’est de la ligne imaginée par le plan de partage de la Palestine en 1948 ? À l’est de la ligne verte de 1967 ? Ou bien sur toute la terre autrefois appelée Palestine ? Ou s’agit-il d’exiger un État commun, dans lequel les juifs ne seraient plus majoritaires, alors que le projet sioniste est précisément fondé sur l’idée, formulée en son temps par Golda Meir, qu’il « faut qu’il y ait un endroit au monde où les Juifs ne soient pas une minorité ».

Pour Ivan Segré, on se retrouve dans une situation où « à l’antisionisme, certains s’adonnent avec mesure, d’autres avec démesure ». Pour lui, « l’antisioniste déraisonne sûrement lorsqu’il attribue aux colons juifs l’extermination des populations indigènes de Palestine, lesquelles n’ont cessé d’augmenter en nombre depuis l’arrivée de premiers sionistes ».

Mais cela n’empêche pas qu’il existe « un autre versant à l’antisionisme, éminemment raisonnable celui-là, puisqu’il s’en tient au fait de la domination des colons juifs sur les populations indigènes, fait historique, matériel, difficilement contestable en effet, d’abord en 1948 avec l’exil forcé de centaines de milliers de Palestiniens, puis en 1967 avec l’occupation de Jérusalem Est, de la Cisjordanie et de Gaza ».

Quoi qu’il en soit de la lecture de l’Histoire ou de l’analyse du présent, la situation est piégée et brouillée par le fait que de véritables antisémites se dissimulent aisément derrière un antisionisme de façade. Dominique Vidal le montre notamment pour le cas d’Alain Soral : « Échaudé par les innombrables condamnations – dont une à la prison ferme – pour “diffamation”, “incitation à la haine raciale” et “contestation de crime contre l’Humanité” que lui a values sa propagande, Soral troque le mot “Juif” pour le terme “sioniste”. »

Cette stratégie n’est pas récente. Il y aura bientôt cinquante ans, en mars 1968, le gouvernement polonais lançait une « campagne antisioniste » jugeant, selon les mots du premier ministre polonais Jozef Cyrankiewicz, qu’il était « impossible d’être simultanément loyal à la Pologne communiste et à l’Israël impérialiste ». Il s’agissait pourtant d’une politique ouvertement antisémite, ayant entraîné le départ de nombreux juifs, et dont le vote récent d’une loi qui criminalise le fait de parler de « camps de la mort polonais » a fait rejaillir le spectre.

houria-bouteldjaDifficile, dans cette situation rendue souvent volontairement confuse, de ne pas comprendre que de nombreux juifs de France, au-delà de leurs instances représentatives ou de leurs composantes islamophobes, reçoivent comme une manifestation d’antisémitisme une photo postée par Houria Bouteldja dans laquelle elle pose, souriante, à côté d’une inscription marquée « Sionistes au goulag ».
Et ce, même si une lecture non tronquée de son livre permettrait de relever, au côté de phrases douteuses régulièrement cloués au pilori médiatique, des déclarations allant dans un sens opposé, notamment quand elle déplore le passé commun disparu des juifs et des musulmans de l’Algérie et la responsabilité de la république coloniale dans cette séparation…

« Insulter Israël n’est pas un pogrom »

Pour ne pas céder au chantage à l’antisémitisme et à l’instrumentalisation de la mémoire juive, les gauches se doivent de répondre à l’inquiétude ou à l’exaspération des juifs de France qui ne se contentent plus, devant certaines manifestations d’antisionisme, de voir brandir le droit à la critique d’Israël ou à la dénonciation de l’impérialisme.

Elles ne semblent avoir guère que deux pistes principales à emprunter, à partir du moment où définir avec précision ce qu’est le sionisme, originel ou contemporain, ne suffit pas à mieux comprendre à quel moment l’antisionisme pourrait dériver d’une opinion politique légitime à une formulation antisémite tombant sous le coup de la loi.

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La première suppose de résister au rétrécissement continu de l’espace entre ceux qui emploient à tout-va l’accusation d’antisémitisme pour paralyser leurs adversaires politiques et ceux qui dissimulent leur hostilité aux juifs en général, en attaquant les politiques sionistes, sans toujours bien les définir.
Voire en suggérant, comme dans cette tribune « d’intellectuels juifs » publiée par le site lundimatin, qu’il « existe aujourd’hui deux formes principales d’antisémitisme, des formes qui tendent à se rapprocher rapidement et de façon alarmante. La première est la vieille haine des Juifs, que l’on observe dans la confiance croissante de l’extrême droite en Europe, en Amérique du Nord et en Australie. La seconde est l’antisémitisme du sionisme qui veut obliger tous les juifs à s’identifier à Israël ».

Un parallèle, ou un paradoxe, qui a fait vivement réagir,sur ce même site, Ivan Segré, pour qui ces auteurs passent ainsi sous silence un antisémitisme qui ne viendrait ni des « Blancs » ni des « Juifs ». Pour le philosophe et talmudiste, une telle formulation revient en effet à dire que les « Juifs ont rompu l’alliance avec les “autres peuples racisés” en imposant “l’État sioniste d’Israël” ».

Autrement dit, poursuit-il, pour ces intellectuels : « Que les peuples racisés aient un État, c’est bien, c’est même très bien. Que les Juifs aient un État, en revanche, c’est une trahison. C’est pourquoi le problème avec le sionisme n’est pas fondamentalement que les Palestiniens n’aient pas d’État, il est que les Juifs en aient un. Parce que lorsqu’on est Juif, avoir un État, c’est être antisémite. Voyez Netanyahou, antisémite notoire. »

Élargir cet espace suppose donc de distinguer les contextes situés derrière les textes, les effets voulus ou produits par les propos, comme les trajectoires de celles et ceux qui emploient le vocabulaire de l’antisionisme. Récemment, L’Oréal, une entreprise fondée par un collaborateur antisémite notoire, s’est séparée de son modèle voilé, Amena Khan, après qu’est ressortie une série de tweets envoyés au moment d’une énième et sanglante opération israélienne contre Gaza. Une réaction qui peut difficilement être mise sur le même plan que certaines opérations plus pernicieuses prenant la forme d’un “sionisme washing”.

Comme l’a, alors, écrit le journaliste Claude Askolovitch sur Slate, dans une instructive« lettre d’amitié d’un juif et sioniste à Mme Khan, “mannequin antisémite” chassée de L’Oréal », le sionisme « fut une belle invention, qui voulait nous rendre, nous juifs, au destin commun des peuples ; nous faire normaux, si l’on ose cette banalité, dans le jeu des états-nations. Tout n’est pas arrivé comme prévu mais l’essentiel est accompli. Le sionisme, vainqueur, doit enfin accepter les conséquences de sa victoire. Ne pas être aimé, subir l’injure et l’outrance, pour ce que l’on est et ce que l’on semble, ce que l’on fait et ce qu’on vous impute, fait partie du jeu. Il est une différence fondamentale entre les anciennes diffamations anti-juives, et ce que l’on entend, parfois à vomir, sur l’État juif : une puissance militaire et politique – Israël – n’est pas la minorité universelle – les juifs. Insulter Israël n’est pas un pogrom ; c’est de la polémique. Il s’agit de politique, qui autorise la mauvaise foi comme la lucidité ».

Jugeant ainsi que « chasser de l’Oréal une anglaise de Leicester qui, un été de fièvre, confondait guerre et génocide dans l’insignifiance d’un réseau social, est une des petites catastrophes que nous construisons », le journaliste précisait la réalité du problème actuel. « Ce ne sont pas des organisations juives qui sont allé [sic] chercher de quoi abattre l’anglaise, mais un site conservateur, le Daily Caller, qui ne la goûtait guère et a brandi le trophée. C’est Valeurs Actuelles qui, en France, a entamé le tour d’honneur, après la charge de Dreuz, “site francophone chrétien, conservateur et pro-israélien”, plus clairement d’extrême-droite, où se concocte un alliage contemporain : la défense des juifs adossée à la détestation de l’islam. Ce ne sont pas des aventures groupusculaires, mais des logiques profondes, où la lutte contre l’antisémitisme ou la défense d’Israël sont moins des causes en soi que des prétextes, une raison digne d’expulser l’islam de nos paysages, et au-delà un des ingrédients d’une idéologie, quand le trumpisme embrasse Netanyaou [sic], quand il n’est meilleur philosémite que certains islamophobes. »

Ce terme, délicat, de « philosémite » peut mettre sur l’autre piste d’un endroit où les gauches disposent d’un instrument pour éviter les pièges, les œillères ou les complaisances susceptibles de les guetter. Alors que l’axe antisémitisme/antisionisme ressemble à une guerre ouverte toujours recommencée, où les gauches jouent toujours en défense, le couple antisémitisme/philosémitisme paraît en effet offrir davantage de prise.

Le philosémitisme et l’antisémitisme ont comme point commun une obsession des juifs et du statut différencié dont ils seraient bénéficiaires. Pour les philosémites comme pour les antisémites, les juifs ne sont toutefois que les supports de tectoniques plus générales, au sein desquelles les gauches peuvent se situer politiquement, hors des injonctions, des instrumentalisations et des tentatives de culpabilisation.

Réfléchir en ces termes permet d’abord de ne pas faire des juifs les principaux responsables de la haine qu’ils peuvent susciter, même quand certains d’entre eux mènent des politiques inacceptables à gauche. En effet, comme l’écrivaient le philosophe Pierre Zaoui et la spécialiste de littérature Lise Wajeman dans la revue Vacarme, même s’il existe une « longue dérive droitière de nombre d’intellectuels juifs, de la communauté juive officielle et de la politique israélienne depuis dix, vingt ou trente ans », il serait « absurde et dangereux de s’en prendre à eux : on a trop longtemps dénoncé l’idée grotesque que les juifs seraient la cause de l’antisémitisme pour soutenir maintenant qu’ils seraient la cause du nouveau, très instrumentalisé, et très factice philosémitisme de droite ».

Cela permet, ensuite, d’aller au-delà de la question de savoir si Houria Bouteldja serait « antisémite » ou pas, débat vain et souvent falsifié, pour plutôt saisir que l’usage qu’elle fait de ce terme de « philosémitisme », en parlant de « philosémitisme d’État », ne peut qu’avoir des effets délétères. Elle suggère en effet ainsi, auprès de son public, que les discriminations réelles dont sont victimes les héritiers hexagonaux des « indigènes » coloniaux en termes de politiques publiques, sont, d’une manière ou d’une autre, à chercher du côté des juifs.

Cela rend possibles, enfin, la détection et la contestation d’une « réaction philosémite », pour reprendre le titre du livre du philosophe et talmudiste Ivan Segré (La Réaction philosémite. La trahison des clercs, Lignes, 2009). L’intellectuel avait, le premier, décerné la trahison en laquelle consistait un pseudo-philosémitisme, marqueur non de la défense de l’universel juif, mais d’une « opération idéologique d’envergure » visant à imposer le mot d’ordre d’une « défense de l’Occident ».


Une perspective qui permet de faire pivoter l’axe antisémitisme/antisionisme, souvent déterminé par le seul positionnement vis-à-vis de la politique israélienne, vers une configuration élargie à d’autres objets structurants pour l’avenir idéologique de la gauche, à l’instar du racisme postcolonial ou des ruses du capital.

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