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Islamophobie

Ce terme est un néologisme construit à partir de la racine du nom Islam et phobie la « fuite, la peur irraisonnée ». L’islamophobie est littéralement la « peur irrationnelle de la religion musulmane » et par extension la peur de ceux qui pratiquent cette religion, c’est-à-dire les musulmans. Cette peur s’exprimant par un rejet, un mépris, une haine, etc., de l’Islam et des musulmans. Le terme est réapparu récemment dans le vocabulaire français. Mettant ainsi en évidence une composante spécifiquement française au rapport entre les groupes sociaux basés sur la « race ». En effet, ceux-ci se construisent aujourd’hui sur une dimension culturelle et ethnique (cf. les articles consacrés à la « race » et au racisme) dont la religion.

Qu’est-ce que l’islamophobie ? Ce sont tous les processus qui jouent sur une grille de lecture culturaliste et explique les comportements des individus par leur appartenance à l’islam. Produisant ainsi une stigmatisation ciblées des musulmans, par l’amalgame, les stéréotypes, les réductions culturalistes. L’islamophobie est un racisme : elle est une forme nouvelle du racisme. Elle est un avatar de celui-ci, basé sur un racisme culturel. Elle se construit à partir de notre vision centrée sur nous-mêmes (un soi-disant « Occident ») regardant un soi-disant « Orient », un « monde musulman », perçu à travers le filtre d’un orientalisme renouvelé : mettant exclusivement en avant des dimensions négatives : la peur, la différence, la distance, l’étrangeté, l’extranéité, etc. L’islamophobie est également une xénophobie, puisqu’elle désigne le plus souvent l’islam comme une composante étrangère à la « culture française ».

Par ailleurs, de nombreuses personnes immigrées ou issues de l’immigration sont, elles, « lues » d’abord/uniquement comme musulmanes dans leurs interactions sociales, quand bien mêmes elles seraient de cultures musulmanes non-pratiquantes, ou mêmes athées, voire même dont la culture n’ayant rien à voir avec cette religion, elles seraient malgré tout assimilées à celle-ci et vues comme des musulmans.

Il faut avant tout resituer l’islamophobie dans le nouveau cadre de pensée imposé depuis maintenant deux décennies par la théorie du « choc des civilisations », mise en lumière par Samuel P. Huntington. Ce cadre joue le même rôle, et vient la remplacer, que l’opposition Est-Ouest entre l’Occident et l’URSS durant la « guerre froide ». Celle-ci ayant désormais disparu à la chute du mur de Berlin. Ce nouveau cadre de pensée présuppose, ainsi, que les grands antagonismes, qui marquent les sociétés modernes depuis de nombreux siècles, se fondent non pas sur une lecture en termes de luttes des classes (lecture marxiste de l’avènement du capitalisme), mais sur une opposition civilisationnelle en termes de grandes religions irréductibles les uns les autres. Le choc des civilisations est donc une lecture culturaliste et essentialiste des religions en général et de l’islam en particulier (jugé comme une religion retardée, dégénérée, opposée, etc.). Cette théorie a ainsi une fonction centrale : permettre d’identifier et de construire un nouvel ennemi – le monde musulman et les musulmans, construits de façon réductrice comme un bloc culturel homogène. L’islamophobie étant la conséquence de cette lecture de la réalité du monde social. En France, comme dans d’autres pays, cette théorie permet ainsi de construire à la fois un ennemi de l’extérieur et de l’intérieur, par la présence d’une catégorie nombreuse de tels individus amalgamant à la fois « immigrés et musulmans ». Ce qui réactualise et se fait, à la fois, dans la continuité d’un histoire d’un racisme national riche de plusieurs décennies d’existence, et qui trouve également ces racines dans une histoire coloniale non moins riche et féconde. Ainsi ces différents moments historiques et processus sociaux s’emboîtent pour démultiplier le rendement des fonctions politiques que l’islamophobie joue en France.

L’intérêt de l’islamophobie est ainsi d’une part de désigner un bouc-émissaire. Et ce en s’appuyant sur un l’antagonisme culturel bâti sur la religion vu à travers le « choc des civilisations ». Ils ravivent ainsi des oppositions plus anciennes dans le « monde chrétien », assimilées comme faisant culturellement partie de « sa culture profonde » : et fortement marquées historiquement. Cette désignation d’un bouc-émissaire a ainsi un haut rendement politique. Et ce puisque jamais remis en cause profondément dans notre société durant plus d’un millénaire : l’histoire des conflits reposant sur les religions, n’interroge jamais le bien fondé de ces antagonismes, toujours présentés de façon positive du côté du « monde chrétien ». Dès lors, les discours jouant sur les antagonismes construits sur la dimension religieuse ne comportent pas de risque, pour celui qui l’attise, mais trouve généralement un résonnance culturelle permettant leur acceptation et donc le plus souvent lui permet d’arriver à ses fins. En particulier l’islamophobie permet ainsi l’expression d’un racisme respectable : autant il est moralement relativement condamnable de produire un discours négatif sur les immigrés, qui serait relativement rapidement assimilé à du du racisme, autant il est plus facile en Occident de produire un discours négatif sur la religion musulmane, en témoigne par exemple l’épisode des caricatures de Mahomet, le débat sur les Minarets, etc. Et ce d’autant plus que la théorie du choc des civilisations est une lecture du monde qui « autorise » l’expression publique de tels discours sur l’Islam, qui serait, par exemple (mais fondamentalement), désormais ainsi la seule religion qui engendrerait de l’extrémisme religieux.

D’autre part, la désignation d’un bouc-émissaire joue une fonction de diversion : en focalisant le débat politique il permet de faire oublié, de masquer les réalités sociales des problèmes sociaux auxquels les sociétés sont confrontées et surtout les politiques publiques (ou parfois l’absence de politiques publiques) mises en œuvre par les états. Ainsi en premier lien il s’agit de focaliser sur les mêmes bouc-émissaires (immigrés-musulmans) coupables des problèmes sociaux majeurs (chômage, sécurité, etc.).

D’autre part encore, l’islamophobie joue ainsi une fonction de confusion : en brouillant les cartes de la répartition droite gauche, en brouillant les valeurs de gauche, en rapprochant les positions du Parti Socialiste, du Parti Communiste, etc., au sein de la classe politique française, du rapport de la droite à la question de l’immigration, de la « race », de la classe, etc., il affaiblit le rapport spécifique de gauche à la société, à ses valeurs historiques, à son projet politique, aux classes populaires. On a vu depuis de nombreuses années (au moins depuis Mai 1981) comment au sein de la gauche, tout comme de l’extérieur de celle-ci, les processus de décomposition ont contribuer à détruire son fondement historique issu de la vision marxiste de notre société et de son projet historique révolutionnaire. On voit comment aujourd’hui la droite nationaliste xénophobe ayant fait la synthèse du capitalisme, du libéralisme et des conceptions socio-racistes de l’extrême-droite, travaille le corps social et le corps politique de gauche et de droite pour renforcer cette confusion et cette disparition.

La dernière fonction jouée par l’islamophobie est une fonction de division : en désignant comme ennemi de l’intérieur les « musulmans » qui sont dans leur très grande majorité des personnes appartenant aux classes populaires, il s’agit pour ceux qui agitent cette peur à la fois « d’unir ceux qui auraient intérêt à être divisé et à diviser ceux qui auraient intérêt à s’unir. C’est-à-dire à diviser la classe populaire tout en unissant autour de la peur de l’islam, ceux dont les intérêt sont antagonistes comme on vient de le dire dans le point précédent. Cette division s’appuie aujourd’hui fortement sur la confusion indiqué ci-dessus entre droite et gauche sur ce point. En fait la confusion que génère l’islamophobie, joue également entre les dominés à travers le croisement et l’évolution du rapport entre liberté religieuse et égalité des femmes dans le débat spécifique à la France.

Ainsi la question du « foulard islamique », puis du « niquab » ou voile intégral, ont permis la stigmatisation des « femmes voilées » et ainsi le brouillage de la question au sein même du mouvement féministe français, permettant de retourner une partie de ces féministes, contre les femmes musulmanes des quartiers populaires elles-mêmes ; clivant et séparant un peu plus celles-ci des femmes blanches et riches, incapables de penser en quoi le sexisme était articuler (les dédoubler et le renforcer) aux autres rapports de domination liés à la classe et à la « race ».

Pour finir, notons également que le terme islamophobie fait l’objet d’un processus de disqualification par ceux ceux-là-même qui sont les producteurs des catégories de pensée islamophobe. Terme qu’ils jugent donc eux-mêmes illégitime, puisque qu’il serait soit produit par les tenants de la religion musulmane pour empêcher toute critique de cette religion même. Soit également brandit par certains individus ou mouvements politiques de gauche parce qu’ils seraient infiltrés, dévoyés et contaminés par une pensée « Islamique ». Ceux-ci étant pour cette raison dès lors qualifiés par les premiers d’islamo-gauchistes (cf. ce terme ci-après). Même si le mot en soit peut faire l’objet d’une récupération dans ce sens de la part de certains individus de confession musulmane, cela n’épuise en aucun cas le processus social concret qui construit au sein de la société française la figure du musulman comme celle d’un étranger au corps social, d’un ennemi de l’intérieur qu’il faut mâter, convertir ou bien expulser, et de la musulmane qu’il faut dévoiler, guérir et sauver, le tout en alimentant ainsi à la fois le racisme et les discriminations racistes.

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