http://lesmaterialistes.com/: Police militarisée et banlieues-ghetto : le sens d

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L'affaire Théo L., du nom de ce jeune grièvement blessé à l'anus par une matraque lors d'une intervention policière le 2 février à Aulnay-sous-Bois en banlieue parisienne, occupe à juste titre une grande place médiatique ces derniers jours.

En effet, de nombreux aspects de la question de la démocratie sont ici en jeu, avec notamment la nature et le rôle de la Police, la question de savoir comment critiquer de tels événements.

Le premier aspect, c'est bien sûr la nature de la violence policière et son contexte précis, qui tous deux sont tout à fait bien circonscrits.

En effet, il ne s'agit pas de la Police nationale en générale, mais d'une unité militarisée, la « Brigade Spécialisée de Terrain ».

Cette unité est connue depuis sa formation en 2010 pour ses méthodes « musclées », c'est-à-dire pour sa démarche consistant à chercher le contact, l'affrontement, pratiquant l'intimidation générale.

C'est ce dernier principe qui a amené Théo L. à se retrouver la victime d'une intervention indistincte et, nécessairement, à avoir peur malgré son 1m92, au point de chercher lors de son arrestation à se retrouver devant des caméras de surveillance pour se protéger.

Le contexte est alors à prendre en compte, comme second aspect. La cité des 3000, quartier de la Rose-des-Vents, à Aulnay-sous-Bois, est célèbre pour représenter une poudrière.

L'effondrement social et culturel de ces quartiers populaires liés à l'immigration, gangrenés par les mafias et connaissant une ghettoïsation avancée, est tout à fait connu.

L'échec de la juste révolte de 2005 à se prolonger avec un contenu social et idéologique lié à la classe ouvrière a provoqué un repli identitaire mafieux et religieux que tout le monde connaît.

Dans ce contexte, les unités « musclées », paramilitaires, de la Police visent à une seule chose : circonscrire ces points de fixation d'une violence sociale, éviter leur étalement dans les autres zones.

La Police nationale est utilisée ici dans un sens militaire, avec une dimension sacrificielle acceptée dans un mélange de « devoir » et de logique de « cow boy ».

Ce dévoiement de ce qu'est censée être la Police est ici évident et pourtant accepté par les policiers eux-mêmes, dans un mélange de mépris pour les masses, de loyalisme institutionnel, d'espoir en le Front National, alors que le problème de fond est social et nécessite une réponse sociale.

N'importe qui de démocratique, y compris une personne membre de la Police, doit assumer le fait que la « Brigade Spécialisée de Terrain » sort du domaine policier, pour relever de la formation para-militaire, de la militarisation.

Le troisième aspect intervient alors : ce sont les institutions. Le président François Hollande s'est empressé d'aller voir Théo L. à l'hôpital dès mardi, afin de tenter un pare-feu, pour masquer non pas seulement les violences, mais leur contexte général.

Le maire Les Républicains d'Aulnay-sous-Bois, Bruno Beschizza, s'est également habilement positionné. Lui-même est un ancien officier de la Police nationale, c'est un ancien secrétaire général du syndicat policier Synergie-Officiers. Que fait une telle personne au poste de maire d'une ville au contexte si difficile comme Aulnay-sous-Bois ? C'est là encore un signe de dévoiement et de militarisation, du fait que la Police se voit attribuer au sens le plus large possible des fonctions d'encadrement social.

 

Et pourtant, Bruno Beschizza est monté au front immédiatement, dénonçant un « détournement de la vérité » effectué par l'État car la qualification de viol n'avait pas été reconné pour ce qu'avait subi Théo L. (le parquet finira par qualifier les faits de viols face à la pression).

Il n'avait pas le choix : il sait que la Police est extérieure à la population et que donc soit il tourne du côté démocratique soit il assume la ligne de Marine Le Pen. Cette dernière alternative ne se pose pas encore ouvertement et il a fallu reconnaître les faits.

Des faits terribles : Théo L. est en effet grièvement blessé ; il a une « plaie longitudinale du canal anal » longue de 10 centimètres et une « section du muscle sphinctérien », une incapacité totale de travail (ITT) de 60 jours lui étant prescrite (ce qui est énorme).

La colère populaire est grande, la violence évidente. À la violence policière s'ajoute ici une dimension relevant de la torture et cela a provoqué un haut-le-cœur.

Pourtant, l'Inspection Générale de la Police nationale (la Police des Polices) affirme après vision des vidéos qu'il n'y a pas eu intention de le blesser de cette manière ; les coups de matraque télescopique auraient été portés de manière pour ainsi dire « normales » dans un contexte de bagarre.

C'est là aussi une tentative de normaliser la militarisation de la Police, en termes de « dommages collatéraux » censés expliquer « l'inexplicable ».

Pour la Police nationale en tant que composante de l'appareil d’État, tout est à relativiser : la Police est indispensable, pas vraiment critiquable, tout est acceptable.

 

C'est l'idéologie de l’État policier, de la Police comme seule garante de l'existence la société. Une idéologie absurde, qui masque la soumission au militarisme anti-démocratique, qui existe comme très large courant dans la Police, en opposition aux traditions relativement démocratiques de type républicaines.

D'où les contradictions au sein de la Police, amenant à ce que le viol soit reconnu, puis plus reconnu, puis reconnu de nouveau, personne n'y comprenant plus rien, avec en fin de compte l'Inspection Générale de la Police nationale qui vient contredire le juge.

Alors que, en même temps, les médias prétendent que ce dernier est d'accord avec l'interprétation de l'Inspection générale de la Police nationale, et que les quatre policiers mis en cause sont mis en examen, pour « violences volontaires en réunion avec arme suivies d’incapacité supérieure à 8 jours », l'un se voyant accuser en plus de « viol par personne dépositaire de l'autorité publique ».

Cet imbroglio en dit long sur les contradictions. Une partie de la Police cherche à maintenir l'idéologie du flic beauf, dans sa caricature des années 1970, au nom de la supériorité de la Police sur les masses : c'est une logique entièrement anti-démocratique.

Un exemple terrible de cela s'est exprimé d'ailleurs. Théo L. a d'ailleurs précisé dans ce cadre s'être fait insulté de « négro, bamboula, salope ».

Réagissant à ces propos, un responsable du syndicat Unité SGP Police-FO, Luc Poignant, a alors expliqué que traiter quelqu'un de « Bamboula » relevait d'une insulte « convenable ».

Ces propos anti-démocratiques montrent le décalage avec la réalité. L'idéologie de l’État policier, au service de la militarisation, relativise tout.

Le racisme ne serait alors au mieux qu'un dérapage, un viol un accident, un meurtre une simple bavure. Aucune critique n'est concevable. Dans l'idéologie de l’État policier, le fait que la Police nationale existe en-dehors du peuple est revendiqué, assumé, dans une logique jusqu'au-boutiste.

Mais l'idéologie de l’État policier ne repose sur rien à part sur la militarisation générale poussée par la réaction, les grands monopoles.

Il n'y a pas d'idéologie autonome de l’État policier, pas de Police « autonome » existant indépendamment, comme le pense les anarchistes, de la réalité sociale et économique.

D'ailleurs, le fait que les violences partent de la « Brigade Spécialisée de Terrain » implique une démarche idéologique anti-démocratique au possible, en contradiction même avec ce qu'est la Police aujourd'hui.

À moins de considérer, bien sûr, la Police comme étant une sorte de force monstrueuse et assassine, cherchant sciemment à frapper, torturer, etc. : cette idéologie existe bien.

Elle est portée par des couches sociales très précises et une idéologie bien délimitée.

Un nouvel aspect est ici à entrevoir, consistant en la très profonde illusion existant dans les banlieues ghettoisées et une zone géographique comme la Seine-Saint-Denis.

En quoi consiste cette illusion ?

A s'imaginer qu'elle représente la majorité du pays, alors qu'elle n'en représente qu'une petite fraction, marginale dans l'histoire du pays.

La petite-bourgeoisie immigrée, pour se renforcer aux dépens des masses, diffuse une idéologie paranoïaque, avec l'idée d'un complot « blanc », d'institutions obnubilées par l'oppression des gens de couleur.

C'est le sens de l'intervention de la chanteuse Imany, lors de la cérémonie de la Victoire des musiques – qu'on sait être culturellement totalement commerciale – a également entamé une chanson pour « ceux dont on ne parlera pas », alors que toute la France parle de l'affaire Théo L..

Les blancs seraient par essence conservateurs, réactionnaires, suprématistes, etc. alors que ceux qui s'opposent au « colonialisme » seraient par nature révolutionnaires, porteurs du « bien ».

Par conséquent, les masses devraient servir le « nouveau sujet révolutionnaire », les banlieues ghettoisées et la petite-bourgeoisie immigrée formeraient les seuls secteurs positifs de la société.

Le tweet de Christiane Taubira est résolument représentatif de cette idéologie dont le principal vecteur est le mouvement des « Indigènes de la République » :

« On casse d'abord du bamboula puis du bougnoul puis du jeune puis du travailleur puis du tout venant. »

Ainsi, le tout-venant c'est-à-dire monsieur et madame tout le monde devrait se mettre au service du travailleur, le travailleur au service du jeune, le jeune au service du « bougnoul », le « bougnoul » au service du « bamboula ».

Christiane Taubira exprime ici le point de vue de la « négritude », d'Aimé Césaire et Léopold Senghor dont l'éloge est de plus en plus fait au lycée.

D'autres privilégient par contre le « bougnoul » ou la personne musulmane, ou les deux, comme par exemple les « Indigènes de la République ».

Il s'agit ici d'une récupération dévoyée de la position communiste contre le colonialisme, de la thèse communiste pour la reconnaissance de la Nation noire aux États-Unis, dans les zones géographiques très largement noires historiquement (la « black belt »), avec aussi l'apport de l'idéologie fondamentaliste – religieuse et identitaire –  du FLN lors de la guerre d'Algérie.

Des secteurs de la petite-bourgeoisie immigrée, universitaire et commerçante, diffusent une idéologie de paranoïa petite-bourgeoise pour happer les masses et les placer à sa remorque.

L'anti-communisme est systématique, tout comme le patriarcat.

On connaît la thèse de la triple oppression, expliquant que le racisme, le sexisme et le capitalisme forment des idéologies s'entrecroisant. Si on l'accepte comme descriptif (et non comme analyse de l'infrastructure capitaliste), alors on ne doit pas excuser le patriarcat en disant qu'il est ici victime de racisme, mais au contraire nier la prétention à être anti-raciste en raison du patriarcat !

Depuis plus d'un mois est ainsi prévue le 19 mars une « Marche pour la Justice et la Dignité », dont l'appel commence de la manière suivante :

« Un par mois. C'est, en moyenne, le nombre de pères, de frères, de fils que nous perdons à cause de la brutalité des forces de l'ordre. »

Ici, le patriarcat est assumé entièrement et il discrédite entièrement la prétention anti-raciste de l'initiative. Il est intéressant de voir comment la petite-bourgeoisie post-moderne utilise au contraire le principe de triple oppression pour justifier des choses non progressistes.

Et qui paie le prix ? Les masses. Tout cela se fait aux dépens des masses, qui croient ces illusions.

Ainsi, ces derniers jours, de nombreuses initiatives d'incendies de voitures et de poubelles ont eu lieu en banlieue, mais de manière désorganisée, élémentaire, avec de nombreuses arrestations, au point que deux jeunes ont pris six mois de prison pour avoir amassé des pierres et coupé l’électricité dans la cité des 3000.

Une peine énorme, facilitée par la comparution immédiate, qui montre que l’État non seulement gère de manière subtile la répression, mais également que le niveau de protestation est faible, symbolique, romantique, idéaliste, avec des idéalistes s'imaginant que la France, ce serait les États-Unis d'Amérique et leur Police militarisée et impunie.

Une manifestation, émaillée d'attaques contre la Police et l'incendie de voitures appartenant à des médias, a réuni 2000 personnes ce samedi 11 février en direction du Tribunal de Bobigny.

[Il apparaît que le caractère chaotique de ces attaques a amené une poubelle à prendre feu, obligeant une femme à sortir précipitamment de sa voiture avec son enfant de deux ans, oubliant sa fillette qu'un manifestant a heureusement pu extraire de la voiture avant que la voiture ne prenne feu.

Cela en dit long sur le caractère inorganisé, sans conscience, de nature plébeienne de ce rassemblement, où la violence n'est pas révolutionnaire mais seulement du spontanéisme.]

L'ultra-gauche a également organisé des rassemblements à Nantes, à Paris, dans la logique de sa campagne « ingouvernable ».

Tout cela alors que le crime commis contre Théo L. relève, en réalité, d'une contradiction toujours plus profonde en France : celle entre la réaction et les valeurs démocratiques, ce qui exige un engagement non pas de manière abstraite « contre l'État », mais de manière concrète pour la société.

Le fascisme progresse à grands à pas et la fiction d'une banlieue ghettoisée comme « vecteur révolutionnaire » n'a pas de sens ; l'échec de 2005 a fermé, temporairement au moins et pour toute une séquence, cette possibilité.

La colère des masses contre le crime envers Théo L. doit être développée dans le sens d'un engagement pour remplacer les institutions non démocratiques par la démocratie populaire avec une Police au service réel des masses.

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