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Phase 2 : Jacques, peux-tu nous indiquer ce que tu penses de la situation de la gauche radicale française après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher les 7 et 9 janvier 2015 et puis après les attentats du 13 novembre 2015 ?

Jacques : La situation après les événements est forcément en partie dépendante de la situation qui prévalait auparavant. On peut la caractériser par une absence de repères théoriques et critiques au sein de la gauche radicale. En effet, la lutte des classes n’y est souvent réaffirmée que sous forme de slogans sans que cela recouvre une pratique en rapport avec le discours.

C’est net chez les trotskistes du NPA ou chez les libertaires dont les thèmes de prédilection ne concernent plus le travail et les luttes au travail, mais les grandes « questions de société» : celle des préférences sexuelles (mouvement LGBT, queer) et des questions de genre; celle du mariage pour tous, celle de la libre prostitution des « travailleuses du sexe », etc.) qui tendent à remplacer l’ancienne « question sociale ». Mais, il faut avoir le courage de le dire, ces questions divisent aussi profondément l’extrême gauche entre, d’un côté, ceux qui conservent comme référence principale le fil rouge des luttes de classes et le féminisme originel et, de l’autre, ceux qui s’intéressent prioritairement à ce que nous, à Temps critiques, appelons les particularismes radicaux. Non seulement cette division affaiblit l’ensemble de nos forces mais elle nous isole encore plus car ces nouvelles questions n’intéressent guère que les personnes issues des classes moyennes diplômées, très peu les fractions populaires.

Ce manque d’unité est encore renforcé par la plus grande confusion face aux sujets politiques les plus brûlants avec parfois des alliances contre nature entre groupes d’extrême gauche et groupes d’extrême droite sur le souverainisme anti-européen, l’anti-américanisme, un antisionisme tournant parfois à l’antisémitisme à travers la démonisation de la finance, etc. qui se tissent sur le terrain (manifestations et réunions communes).

Ce sont ces positions qui sont taxées de populisme par les politiciens, les experts de la politique et les médias officiels. Pour ma part, j’entends par populisme des tendances ou courants qui ont encore le peuple comme référence, celui-ci englobant non seulement les ouvriers et employés, mais les paysans et les petits artisans et commerçants, en dehors donc de tout caractère de classe précis et bien évidemment de toute idée de lutte de classes. Ce qui souderait ce peuple, ce sont des valeurs et mode de vie traditionnels qui seraient caractéristiques de la France.

Ceux qui sont renvoyés à cette catégorie politique (eux-mêmes ne s’en réclament pas) ont pour référence négative les élites, l’oligarchie, le mondialisme et ils opposent à la France d’en haut, celle d’en bas, la « France réelle » comme dit le Front National.

Ces populistes sont pour la plupart nationalistes car ils associent le plus souvent peuple et nation. En fait, ce n’est pas un nationalisme au sens historique du terme, belliciste le cas échéant, mais plutôt un souverainisme qui voudrait que l’Etat national retrouve son efficacité et son indépendance d’avant la mondialisation/globalisation capitaliste. Il est sous-tendu par le poids de l’histoire nationale avec la révolution française et son hymne aux paroles révolutionnaires ; par l’image aussi d’une République qui a eu à lutter contre une Eglise royaliste à travers un combat anticlérical cimenté et institutionnalisé dans le principe de laïcité.

Sur ces bases, ce populisme souverainiste s’exprime aussi bien au sein de forces politiques classées à droite et à l’extrême droite que dans d’autres classées à gauche et même à la gauche de la gauche.

Par ailleurs, le développement d’un populisme plus ou moins nationaliste, d’une part, et d’un militantisme islamiste radical, de l’autre, n’a pas été perçu avec toute l’acuité nécessaire et n’a donc pas conduit à une réflexion critique suffisamment publique et d’importance qui reconnaîtrait les insuffisances des analyses révolutionnaires quant aux questions de la nation et de la religion. En effet, ces deux concepts et bien évidemment les réalités qui leur correspondent ont été supposés « dépassés », par les théories révolutionnaires à travers l’internationalisme prolétarien d’une part, dont l’échec cinglant en 1914 aurait déjà dû servir de révélateur, et un processus général de rationalisation jugé globalement progressiste et donc positif d’autre part. Ce processus de rationalisation entamé dès le début du XXe siècle (cf. Max Weber) s’est amplifié depuis dans toute la société autour des valeurs de « progrès », de la croyance en la science et cela a concerné toutes les classes de la société y compris la classe ouvrière qui a adhéré à cette vision progressiste du monde. Le processus d’individualisation, la société de consommation, les valeurs à la fois matérialistes et hédonistes ont suivi les transformations du capital, la production de masse et le fordisme, la tendance au « village mondial », diluant ou repoussant les anciennes valeurs ou références religieuses et nationales. Les transformations idéologiques sont allées de pair avec les transformations des rapports sociaux de production et les classes moyennes sont devenues le pivot de ces transformations, imposant de fait la centralité des questions sociétales par rapport à l’ancienne question sociale.

Mais diluer et repousser n’est pas faire disparaître. Des situations de crise, nationale ou internationale, peuvent faire resurgir ce qui avait disparu du devant de la scène : l’individualisation, l’atomisation, la perte de références peuvent, par contre-tendance, réactiver les identités et croyances anciennes qui ressortent alors sous leur forme originelle ou sous de nouveaux oripeaux : crainte des immigrés trop nombreux et repli sur soi ; défense de valeurs familiales et opposées au « dérèglement des mœurs », projection de la haine contre la finance sur les juifs qui en seraient les représentants, etc.

Il faut absolument tenir compte du fait qu’un dépassement des concepts ne correspond pas à un dépassement réel et que des questions comme celles du rapport individu/communauté et de la tension existant entre ces deux termes ne se règlent pas en un claquement de doigts. Elles resurgissent sous des formes intempestives.

Ces insuffisances de la critique révolutionnaire semblaient de peu d’importance puisque la globalisation/mondialisation d’une part et une sécularisation quasiment achevée (dans les pays de l’Europe occidentale du moins) d’autre part, paraissaient vérifier l’hypothèse du « dépassement ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que les événements récents ont pris de court les groupes politiques qui ont l’habitude de se prendre pour l’avant-garde organisée de la subversion.

Phase 2 : Quels sont les discours que l’on peut entendre dans la gauche radicale à propos des attentats ? Quelles ont été les différentes évaluations et explications ?

Yves : Il me semble qu’il n’y a pas eu de remise en cause massive des discours de la gauche radicale ou du mouvement libertaire. Grosso modo, chacun a tenté de montrer qu’il avait tout prévu, tout compris et que les événements ne faisaient que confirmer ce qu’il disait depuis des années. Le désarroi était palpable sous les différentes logorrhées en présence, mais je n’ai pas lu beaucoup d’« analyses concrètes d’une situation concrète ». Les groupes sont restés sur un terrain très idéologique, comme c’est malheureusement leur habitude.

Par exemple, personne ne s’est intéressé aux nombreuses discussions qui ont eu lieu dans les entreprises et personne n’a essayé d’en restituer le contenu, de montrer comment de nouvelles affinités ou de nouveaux clivages ont pu apparaître entre collègues, spécialement s’ils étaient « musulmans » de culture ou de religion. L’extrême gauche a beaucoup évoqué les réflexions racistes, voire les agressions contre des personnes d’origine maghrébine ; elle a dénoncé les descentes de police chez des « musulmans » qui n’avaient rien à se reprocher ; elle a évoqué le cas des enfants ou des adolescents convoqués dans les commissariats sur simple dénonciation d’un enseignant, d’un parent d’élève ou d’un directeur d’école ; mais elle n’a pas voulu tirer les leçons des échanges parfois très vifs, ou du silence prudent observé dans les entreprises. Elle ne s’est pas intéressée aux nombreuses discussions qui ont eu lieu dans les manifestations ou les attroupements de rues en janvier et en novembre 2015, échanges dont les propos racistes ou guerriers étaient absents. Les militants se sont beaucoup polarisés sur les polémiques qui ont fait rage entre les intellectuels médiatiques de gauche, polémiques qui elles-mêmes étaient peu soucieuses de mesurer la nouveauté des événements, à quelques exceptions près.

Jacques : On peut relever plusieurs points communs à ces militants et groupes :

– un refus de l’événement en tant que tel qui conduit à ne parler que de ses causes possibles (c’est globalement le discours des sociologues … sur lequel s’appuient les militants, faute d’une analyse propre) ou encore à tenter de l’expliquer sans voir sa singularité (cf. par exemple le dernier livre de Franco Berardi, dit « Bifo », Tueries, qui met dans le même sac les tueurs de Columbine en 1999, d’Utoya en Norvège en 2011 et de Paris en 2015 à partir d’une analyse psychopathologique du capitalisme). Cela a pour effet de minimiser le caractère politique de ces actes, voire de les justifier implicitement en tant que réactions individuelles à « un corps social déchiqueté par le pouvoir absolu du capitalisme »;

– une analyse plaquée mêlant géopolitique (importation des conflits extérieurs

– guerres au Moyen-Orient, Palestine occupée – vers les pays-centres du capitalisme) et simplifications sociopolitiques (quartiers en déshérence, jeunes à la révolte dévoyée, etc.), le tout renvoyant à l’idée que les derniers événements ne sont pas liés à une action politique intrinsèque en provenance de groupes islamistes militants, mais à une simple réaction à quelque chose d’extérieur. C’est une vision très réductrice qui isole à tort, à mon avis, les auteurs des attentats commis sur le sol français, de leurs commanditaires. C’est cette erreur politique, ou ce subterfuge qui permet de trouver des excuses aux terroristes tout en condamnant Daech ou Al-Qaïda. Cette attitude est d’ailleurs cohérente avec le fait de rabattre toujours le religieux sur le social puisque les groupes d’extrême gauche n’ont rien à dire sur la religion en général.

En effet, pour eux, c’est une anomalie, une survivance incongrue, un reste d’irrationalisme dû à l’arriération de certaines couches de la société ou de certaines régions du monde. C’est quelque chose de dépassé par le mouvement de l’histoire qu’ils conçoivent selon une rectitude toute hégélienne. A la limite, comme les trotskistes, ils peuvent chercher à l’instrumentaliser s’ils arrivent à faire le lien entre religion et pauvreté. Cela a été le cas en Amérique latine avec la théorie de la libération d’origine catholique, c’est le cas aujourd’hui avec l’islam « religion des pauvres ». Mais ils ne peuvent comprendre le fait de cette persistance et résurgence de la religion parce que, pour eux, fondamentalement, en bons marxistes orthodoxes, il n’y a que la rationalité, l’intérêt économique et l’argent qui mènent le monde.

Ils ne peuvent donc comprendre la question de la communauté (la Gemeinschaft1 ), des rapports individu/communauté, la question de la Gemeinwesen comme disait Marx ;

– une difficulté à nommer « l’ennemi » par peur de favoriser l’islamophobie, d’être traité soi-même d’islamophobe, d’être qualifié de groupe politique « blanc » par le Parti des indigènes de la république (PIR) et les courants postcoloniaux, ou encore par crainte de perdre le contact avec les jeunes de banlieue.

En fait, ce contact avec les banlieues n’existe pas car la plupart des gauchistes n’y sont pas nés, n’y habitent pas et peu y travaillent. Ils ont à la limite plus de contacts de proximité avec les immigrés de certains quartiers de centre-ville parce qu’ils peuvent y habiter le même type d’appartement non rénové, mais ils ne font que s’y côtoyer, ils ne vivent pas de la même manière et n’ont pas les mêmes habitudes. C’est une grosse différence avec les années 1960/70 où même si les contacts avec les usines étaient difficiles parce que surveillés et réprimés par le syndicat stalinien dominant (la CGT) et le PCF, des contacts existaient avec la jeunesse ouvrière dont une partie habitait encore dans les quartiers ouvriers de la ville et n’était d’ailleurs pas d’origine immigrée extra-européenne à l’époque. On pouvait aussi se rencontrer dans les maisons de la jeunesse et de la culture, ce qui fait qu’en 1968, s’il y a bien eu une séparation entre étudiants et ouvriers, un alliage s’est produit entre jeunesse étudiante et jeunesse ouvrière.

Rien de tout cela aujourd’hui et la peur de perdre le contact est donc en grande partie fantasmée.

Le contact politique n’a d’ailleurs jamais été très important car les émeutes des banlieues, des années 1980 pour les premières jusqu’aux plus récentes de 2005, ont été vues principalement comme le fait du lumpen-prolétariat et il n’y a que quelques mini groupes autonomes qui s’y sont intéressés comme à Vaulx-en-Velin dans la banlieue lyonnaise. Quant à la « marche des beurs » des années 80, elle est restée un peu isolée car premièrement vite récupérée par le PS et les trotskistes dans SOS Racisme et parce qu’elle apparaissait comme une démarche réformiste, pour les droits, etc.

Si contact il y avait c’est donc plutôt un contact social entre adolescents dans les établissements scolaires encore assez mixtes. Cela a animé les grandes luttes lycéennes (et aussi étudiantes) de 1986 avec la mort de Malek Oussekine, en passant par 1994 et la lutte contre le CIP (sorte de contrat-emploi-jeunes sous payé) jusqu’à celle de 2000 contre la réforme des lycées professionnels entre autres. Dans toutes ces luttes, les élèves des collèges techniques et lycées professionnels ou instituts technologiques ont joué un rôle de premier plan et le mouvement était assez unitaire. C’était le mouvement de la jeunesse scolarisée dans son ensemble malgré toutes les différences d’origine et de devenir social. C’est ce qui a changé ensuite avec la diminution du brassage et de la mixité. Paradoxalement, ce phénomène n’est pas imputable à un processus de ghettoïsation des banlieues comme le pensent, ou le disent, les gauchistes qui confondent la France et les Etats-Unis, mais à la « démocratisation » de l’enseignement et au souci électoral des élus locaux qui subissent la pression des parents d’élèves. Cela a entraîné la construction de nombreux lycées en banlieue … qui sont devenus des lycées pour enfants des banlieues presque exclusivement. Ajouté au développement des activités illégales liées à la drogue et à un militantisme de type salafiste de plus en plus présent, cela a provoqué une coupure qui est apparue, d’abord dans des heurts et « dépouilles » (vols) au sein même des manifestations par des « lascars » de banlieue, ensuite par leur absence complète des mouvements, par sécession en quelque sorte2.

Ce peu de contacts, on aurait pu s’en accommoder comme en 1968 quand nous avions peu de contacts avec les ouvriers, mais les violences internes aux manifestations puis l’agressivité des pratiques des islamistes militants, enfin les nouvelles grilles de lecture postcoloniales d’une partie de la gauche radicale et même des alternatifs, ont fait que cette question et celle des identités et des particularités est devenue centrale.

D’où le dépit des groupes politiques quand même l’islamophilie opportuniste ne permet pas de « capitaliser » des forces politiques révolutionnaires à partir d’un mécontentement social pourtant palpable.

Il est d’ailleurs remarquable que cette difficulté à nommer l’ennemi soit commune à l’État et à ces « radicaux ». Le terme utilisé pour le désigner devient alors « fasciste » ou « fasciste islamiste» sans que la moindre analyse vienne corroborer une quelconque ressemblance avec les différentes formes du fascisme historique. La finalité du propos étant sans doute de rester en territoire politique connu de façon à ne pas avoir à se poser des questions trop déstabilisantes.

Pour résumer sur ce point, ce qui me paraît le plus important c’est que premièrement les événements nous ont tous pris de court et deuxièmement nous ont montré, de façon particulièrement frappante, notre peu de poids dans cette situation et donc le peu de perspective d’intervention. Cela exige déjà une pratique critique et un sens politique pour le comprendre, mais surtout un effort pour l’accepter. C’est ce que les groupes politiques d’extrême gauche ont été incapables de faire.

Leurs « interventions » ont d’abord exprimé un ressentiment du fait que les manifestations qui ont suivi les attentats ont été une réussite et qu’elles ont pu, malgré tout, représenter autre chose qu’une manipulation gouvernementale ou une illusion démocratique. C’est dur de se sentir à contre-courant quand on est un militant !

Elles ont exprimé ensuite une absence totale d’empathie avec les victimes quand elles ont laissé entendre que les journalistes de Charlie avaient manifesté des tendances islamophobes depuis longtemps et que, finalement, ils l’avaient bien cherché ; que quatre juifs assassinés c’est rien du tout par rapport à la situation faite aux musulmans (pour le coup, essentialisés), victimes reléguées et discriminées ou par rapport aux enfants palestiniens tués par l’armée israélienne.

Phase 2 : Les attentats ont-ils mené la gauche radicale à changer ses perspectives et/ou ses priorités (par exemple en ce qui concerne l’islam, l’islamophobie, l’antisémitisme, la laïcité et le relativisme culturel) ?

Yves : Pour ma part, j’ai l’impression, comme je l’ai dit au début de cette discussion, que les groupes d’extrême gauche ou anarchistes ou les intellectuels de gauche ou d’extrême gauche n’ont pas vraiment changé de position. Dans la mesure où presque tous ces groupes ou intellectuels ont abandonné les points de repère révolutionnaires classiques et clivants (mise en avant des intérêts spécifiques de la classe ouvrière ; indépendance vis-à-vis de l’appareil d’Etat, des syndicats et des partis réformistes ; stratégie visant à une destruction de tous les Etats ; critique de tous les nationalismes), on assiste à une grande confusion politique qui combine références convenues à telle ou telle tradition révolutionnaire et suivisme vis-à-vis des idéologies réformistes à la mode (postmodernisme, décolonialité, etc.).

La majorité des groupes ont choisi de donner la priorité à la lutte contre le racisme antimusulmans (ce qui les amène à refuser de critiquer l’islam et même les groupes salafistes) ; une minorité de l’extrême gauche ou des libertaires et une bonne partie de la gauche dite républicaine sont plus sensibles à la question de l’antisémitisme (ce qui les pousse souvent à nier qu’il existe le moindre racisme antimusulmans, au nom d’une critique juste de la façon dont les gouvernements réactionnaires des pays « musulmans » et les mouvements islamistes manipulent le concept équivoque d’« islamophobie » ; certains intellectuels de gauche en viennent même à tenir des propos très ambigus sur les immigrés ou les personnes d’origine étrangère vivant en France ou à dénoncer ce qu’ils appellent « l’immigrétisme gauchiste » – en clair à prôner la fermeture des frontières européennes).

La plupart des militants et de plus en plus d’enseignants universitaires en sciences sociales dont l’influence auprès des étudiants n’est pas négligeable, dénoncent la laïcité (républicaine ou pas) comme « bourgeoise » ou « postcoloniale », car ils ont sombré dans le relativisme culturel depuis fort longtemps. Ils ne veulent pas reconnaître que les religions posent un problème dans l’espace public à partir du moment où des courants religieux militants (catholiques, protestants, juifs et musulmans) profitent de la mode identitaire si prisée à l’extrême gauche pour avancer des revendications religieuses spécifiques et imposer certains comportements ou certaines « valeurs » aux non-croyants et aux athées, particulièrement nombreux en France.

Jacques : Nous pouvons comprendre que ceux qui se pensent révolutionnaires sont dépités de se voir renvoyés à leur isolement et à « l’insurrection qui ne vient pas » ou encore à l’absence du prolétariat. On peut juste distinguer parmi les réactions des groupes ou individus ceux qui, comme « L’insurrection qui vient », Rouillan l’ex-militant d’Action Directe ou Alain Badiou, le philosophe militant et médiatique qui défend encore l’idée du communisme mais sans renier son passé stalinien et maoïste, vont opposer une froideur révolutionnaire à la froideur du capital, ce qui ne permet pas d’ouvrir une brèche vers une révolution à titre humain et ceux qui, par opportunisme, tombent dans une islamophilie sans principe .

Cette islamophilie est d’ailleurs récente. Comme je l’ai déjà dit, jusqu’à l’année 2000, les valeurs traditionnelles de la gauche et les mouvements sociaux, qu’ils soient d’origine étudiante, ou issus des luttes de chômeurs (1998), ou des grèves dures « désespérados » dans les petites et moyennes entreprises en situation de fermeture et de licenciements, restent dans la droite ligne de ce qu’on pourrait appeler un combat de classes parce que, de fait, elles se rattachent encore à une histoire, à un passé, à la question sociale.

Les premiers accrocs se situent quand même déjà dans les années 1980 quand des ouvriers immigrés en grève de chez Citroën font entendre les premières revendications « musulmanes » ; et qu’ensuite, certes à un niveau microscopique, un syndicat libertaire comme la CNT connaît une scission autour du problème de savoir si un syndiqué peut être un croyant pratiquant avec tout ce que cela comporte et induit quand il est musulman.

Je ne pense pas que les causes de cette islamophilie soient à chercher dans une culpabilité postcoloniale spécifiquement française. Elles me semblent plutôt liées, premièrement, à l’assimilation islam-religion des pauvres ; deuxièmement, aux déclin de l’universalisme politique qui a subi les attaques des multiculturalistes ou même de ceux qui n’ont de cesse d’attaquer « l’universalisme abstrait » sans aller jusqu’au multiculturalisme (c’est le cas de groupes proches de l’ultragauche » qui découvrent tout à coup les théories postmodernes et intègrent à leur discours classiste traditionnel des morceaux de la théorie du genre et des analyses en termes racialistes et ethnicistes) ; enfin, troisièmement, leur anti-impérialisme, par ricochet, les renvoie à des positions propalestiniennes, anti-américaines et plus généralement pro-arabes qui, par extension, deviennent plus islamophiles quand elles font le lien avec la critique post-coloniale.

Depuis qu’ils pensent trouver dans l’islamisme militant un produit de remplacement à leur ancienne eschatologie marxiste, des individus se réclamant de la gauche radicale rejettent toute analyse qui mette en rapport djihadisme offensif – et a fortiori terroriste – et religion musulmane. Pour eux toutes les causes du phénomène sont extérieures à l’Islam, à ses traditions, à son histoire et à son actualité. Mais c’est un discours très paradoxal puisque, d’un côté, il est dit que l’islam ne peut être considéré comme une force idéologique et politique alors que, de l’autre, il est considéré et parfois même présenté comme la seule religion à ménager parce qu’elle a l’excuse d’être « la religion des pauvres » ! Comme nous l’avons dit précédemment, le religieux est ainsi rabattu sur le social et reste une sorte de boîte noire pour la critique.

Daech et Al-Qaïda ne représenteraient alors que des nouvelles formes de fascisme, d’où le terme « d’islamo-fascisme » employé par nombres de gauchistes. C’est pourtant une énorme contradiction que de ne pas associer islam et islamisme d’un côté et de parler d’islamo-fascisme de l’autre ; mais, comme la plus grande confusion théorique règne, cela n’a rien d’étonnant tant les boussoles révolutionnaires habituelles sont de peu d’utilité sur la question. On procédera donc par facilité. Accoler les deux termes permet que chacun serve de béquille à l’autre. Introduire le qualificatif de fascisme permet seulement de qualifier ce qu’on ne comprend pas (l’islamisme radical) dans un langage militant significatif parce que référé à une forme politique historique connue.

Phase 2 : Est-ce qu’il y avait des clivages ou des polarisations?

Yves : Oui bien sûr. Cela a amené à un niveau individuel ou dans les marges des organisations des discussions très vives, des départs et des engueulades très violentes.

Jacques : Cela a traversé tous les groupes, même les plus informels, car se positionner par rapport à un événement important a d’autres conséquences qu’une simple lutte d’idées sur des points très généraux ou sur des principes. Le fait que ce soit le plus souvent des points généraux qui fondent les positions théoriques permet que les désaccords puissent exister à l’intérieur d’un même groupe ou entre plusieurs groupes qui entretiennent des liens ou alliances. Ces positions générales et théoriques ne correspondent pas à une intervention réelle au sein du rapport social. Ce ne sont que des positions de principe affirmées, pas des prises de position concrètes. Elles ne sont tenables qu’en période calme. Par contre, face à un événement de grande ampleur, l’intervention va tout d’un coup prendre un autre sens, ou avoir une autre portée. Et en général, dans chaque groupe constitué, ce qui doit triompher c’est la position correspondant à la ligne globale. Mais comme l’événement a toujours tendance à bousculer la ligne, la majorité et même la minorité de son côté aussi, vont avoir tendance à extrémiser leur position d’origine qui existait déjà, mais à l’état latent, sans passer par le conflit ouvert.

On peut éclairer cela par l’exemple des féministes allemandes par rapport à ce qui s’est passé à Cologne la nuit de la Saint Sylvestre. Il est bien évident que le feu couvait entre les anciennes féministes historiques et les nouvelles qui se veulent plus radicales ; mais ça restait tenable tant que l’événement n’était pas venu montrer que non, ce n’était plus tenable.

Par rapport et à la différence de ce que dit Yves dans sa réponse à la question précédente, je pense que « les lignes » ont bougé, non pas tant parce que les individus et groupes auraient changé de position fondamentalement, mais parce que les différentes positions se sont radicalisées. Les événements n’ont pas provoqué de prise de distance avec les positions idéologiques d’origine et encore moins de prise de conscience, mais les groupes ont eu tendance à en rajouter, à « extrémiser » leur point de vue pour montrer que ce qui se passait ne faisait que confirmer finalement des prises de position antérieures, alors que le moins qu’on puisse dire c’est que c’était loin d’être évident. Ainsi, les attentats du 7 janvier 2015 touchant les « blasphémateurs » et ceux du 9 janvier touchant les « juifs » confirmaient la nouvelle frontière séparant amis et ennemis depuis que les antagonismes de classes sont de fait passés en arrière-plan. Fracture confirmée par les réactions observées parmi des jeunes de banlieue, de culture ou de religion musulmane, qui ont été nombreux à exprimer (dans les écoles, dans la rue et même dans les médias) qu’ils ne se reconnaissaient pas dans le « Je suis Charlie » des manifestations ; et à la marge par une position du type « Ils l’ont bien cherché ». Il faut toutefois noter que le « Je ne suis pas Charlie » n’a pas concerné que ces seuls jeunes. Cela a aussi touché des jeunes des classes moyennes inférieures, mais vivant en pavillons excentrés (les périphéries plus que les banlieues) et réceptifs aux discours complotistes.

Les réactions au 13 novembre allaient en partie infirmer cela par une condamnation quasi unanime des attentats, y compris parmi les personnes de culture ou de religion musulmane. Du côté des gauchistes et autres libertaires, il fallait changer son fusil d’épaule. Il n’était plus possible d’invoquer la présence du drapeau tricolore dans les manifestations pour marquer sa différence en refusant de participer à ce qui leur apparaissait comme une réaction « blanche » et chauvine. Ils furent comme tétanisés par l’événement comme si le précédent du 7-9 janvier ne laissait pas prévoir de suite, comme si finalement, il n’avait été qu’un règlement de comptes apurant une dette d’honneur des musulmans radicaux contre les humoristes blasphémateurs qui ne respectent rien. Quant à ceux qui se veulent plus « radicaux », pris de court eux aussi par l’événement, mais ne pouvant soudainement dire aujourd’hui le contraire de ce qu’ils disaient hier, ils en rajoutèrent alors sur l’opposition irréductible entre des jeunes des classes moyennes dont la vie serait vraiment méprisable (ils prendraient la survie pour la vie, comme disaient les situationnistes) et des jeunes de milieux défavorisés dont la vie est méprisée et stigmatisée. D’où des positionnements assez ignobles comme par exemple ceux en provenance de la tendance L’insurrection qui vient, ou assez maladroits, d’une grande faiblesse argumentative et politique, comme ceux de l’ex-membre d’Action directe, Jean-Marc Rouillan, vantant le « courage » en soi des assaillants islamistes, comme s’il n’existait pas aussi des combats douteux.

Ce sont deux exemples d’aveuglement théorique et, de fait, de dénégation de l’événement.

Pour les partisans de L’Insurrection qui vient, par exemple, l’affaire tient en peu de choses : la barbarie terroriste n’est pas pire que la barbarie capitaliste (de la part de personnes qui ont un libre accès aux grands médias du pays démocratique où ils vivent, s’expriment librement et luttent cela ne manque pas d’air!) ; la vie des gens ordinaires n’est pas la vraie vie, ce n’est que de la survie. Ils ne méritent donc pas vraiment de vivre et on va surtout pas pleurer leur mort, d’autant que ce qu’ils prennent pour « notre mode de vie » n’est que celui de jeunes « bobos » ou enfants des classes moyennes qui vont tromper l’ennui de leur vie sans intérêt dans les lieux branchés des quartiers « gentrifiés ». D’où le mépris comme positionnement politique « radical ».

Pour Rouillan, c’est un peu différent, et cela se situe davantage au niveau des tripes que de l’intellect : les terroristes sont courageux car ils sont peu nombreux et ils doivent combattre des milliers de policiers. Rouillan se désintéresse complètement des victimes des attentats car, pour lui aussi, personne n’est innocent, et il n’y a donc pas de coupables non plus. Seul le geste est beau en quelque sorte quand il est porté contre l’État!

Dans les deux cas on a une défense de l’odieux. Pour les partisans de L’Insurrection qui vient, ce qui compte, c’est de « choquer le bourgeois » comme on disait il y a presque cent ans, à l’époque où le terme de bourgeois avait encore un sens et où ce dernier pouvait encore être choqué par quelque chose. Pour Rouillan, il s’agir juste de « rester droit dans ses bottes », dans la figure de celui qui ne s’en laisse pas compter parce qu’il a vécu et souffert, ce qui est d’ailleurs vrai.

Dans ces deux cas, l’essentiel est de rester dans le jeu, ou de le faire croire. Ce fut plus facile à partir du moment où, le temps aidant, le récit et l’analyse des événements passèrent au second plan par rapport à la dénonciation de l’état d’urgence qui replaçait l’État en position d’ennemi principal. Ouf ! Enfin quelque chose de connu (comme le fascisme). Comme les partisans de L’Insurrection qui vient dépensent une partie de leur énergie à dénoncer les pratiques régaliennes et policières de l’Etat (dénonciation des fichages, empreintes ADN, caméras de surveillance, etc.) à partir de la théorie schmittienne de l’état d’exception, ils n’eurent plus qu’à forcer le trait de façon à en démontrer la validité. Selon cette théorie, les ennemis de l’État ne sont plus essentiellement extérieurs comme dans les guerres conventionnelles, mais le premier ennemi serait un ennemi intérieur ; les partisans de cette hypothèse se réfèrent à ce qui aurait constitué l’exemple le plus récent d’état d’exception en Europe, à savoir l’État italien des « années de plomb ». Mais au-delà des différentes interprétations de cette notion schmittienne reprise plus récemment par Agamben dans Homo Sacer, il me semble que l’important c’est de ne pas la confondre avec celle d’état d’urgence.

Cette confusion est d’autant plus facile qu’à l’oral on ne peut pas faire de différence entre la majuscule désignant l’État comme institution suprême et la minuscule désignant l’état comme une situation. Et même souvent à l’écrit, on trouve des confusions de ce point de vue là. Il faut donc être clair là-dessus. Pour le moment nous sommes dans cette seconde situation d’état d’urgence, phase conjoncturelle, qui ne semble pas devoir conduire à la première qui est celle de l’État d’exception. Je ne développerais pas ici la position de Temps critiques sur l’État aujourd’hui dans ce que nous appelons la société capitalisée, mais je dirais simplement que le passage d’un Etat de sa forme principalement d’État-nation à une forme d’État-réseau rend fortement improbable la chose. Le pouvoir en général n’est plus aujourd’hui, depuis la fin des années 70, d’ordre disciplinaire et autoritaire. Il est de contrôle et d’autocontrôle, participatif en quelque sorte et donc assez consensuel, et le rejet des personnels politiques en général ne contredit pas ça mais le confirme à sa manière. Le phénomène actuel des « Nuits debout » nous en fournit un exemple des plus récent.

Les mesures de l’état d’urgence ne sont donc pas exceptionnelles dans une société capitalisée où les antagonismes semblent rabotés pour que rien ne dépasse. Ce sont des mesures traditionnelles de prévention de l’ordre public, des mesures certes liberticides mais qui ne sortent pas de l’ordinaire car elles font partie de tout un arsenal qui, depuis une vingtaine d’années, permet de criminaliser les luttes et leurs protagonistes. Les accusations farfelues de terrorisme contre ceux de Tarnac, les condamnations pour aide aux immigrés clandestins, les assignations à domicile des militants écologistes pour la grande conférence sur le climat en décembre 2015, les condamnations de violences ouvrières et syndicales sur des cadres (par exemple, à Air France en octobre 2015) participent de cette criminalisation, mais cette criminalisation est rendue possible non par l’existence d’un Etat d’exception ou d’une situation d’urgence, mais principalement par la faiblesse des luttes qui isolent les éléments les plus combatifs … ou les plus aventuristes/avant-gardistes.

On signale quand même des « bavures » en banlieue où des perquisitions violentes avec arrestations ont eu lieu. Il semblerait que la police se soit parfois « lâchée » dans les « zones de non-droit » habituelles en tombant, sous prétexte de terrorisme, sur des délinquants notoires plus ou moins intouchables en temps normal. Il est difficile d’en estimer les conséquences. Certains jeunes de banlieue sont intervenus dans les « Nuits debout » pour raconter ces faits et demander à ce que leur dénonciation soit amplifiée en dehors des « quartiers », mais qu’en a pensé vraiment la population en général de ces quartiers, c’est difficile à dire pour le moment.

Les réactions à l’état d’urgence sont donc globalement restées modérées car il y a un consensus sécuritaire anti-terroriste. On entendit simplement crier au scandale contre les seules mesures qui ont fait véritablement tache, mais qui ne sont finalement pas passées, comme la déchéance de nationalité ou l’inscription de meures d’urgence dans la Constitution, ou encore l’idée de peines spéciales pour faits de terrorisme. Mais cela s’est fait sans véritable argumentation politique de la part des groupes politiques d’extrême gauche, tout aussi sidérés que le reste de la population, laissant les spécialistes du droit expliquer les dangers de certaines mesures judiciaires si, par effet d’aubaine, elles perduraient hors situation d’état d’urgence. Tous ces manques, tous ces refus d’appréhender le nouveau dans l’événement ne pouvaient conduire qu’au plus grand isolement politique parce que ces groupes politiques n’ont rien d’autre à opposer à l’État et à son état d’urgence. Là encore, cela ne pouvait conduire qu’à des positions extrêmes : opportunistes d’un côté, en direction des « musulmans » (islamophilie contre islamophobie) pour se donner l’impression d’être au moins en phase avec quelque chose ; radicales de l’autre en faisant de la défense de l’odieux et de l’isolement absolu, le critère définitoire de cette radicalité.

C’est contre cet isolement qu’Erri de Luca a voulu lutter avec sa proposition de milices d’autodéfense préventive dans les quartiers. Elle a retenu un temps l’attention parce qu’Erri de Luca venait de passer en procès en Italie pour apologie de sabotage de la ligne de train à grande vitesse Lyon-Turin et que les journaux français le soutenaient plus ou moins ouvertement en relayant son argumentation de défense. Cela résonnait aussi par rapport aux luttes de Notre-Dame-des-landes et de Sivens. Mais ce que proposait de Luca était ambigu par rapport à l’État, mais surtout décalé et donc artificiel. On ne pouvait plus reproduire une situation qui était celle de l’Italie des « années de plomb » en dehors de son contexte particulier.

Pour conclure, je dirais que le clivage qui me paraît le plus important n’est pas celui qui s’est produit à l’intérieur des groupes, ou entre les groupes de la gauche radicale, mais entre ces groupes d’une part et les individus non organisés politiquement ou non politisés au sens traditionnel du terme d’autre part. Nous avons ainsi été peu nombreux à descendre immédiatement dans la rue les 7 et 8 janvier à l’annonce de la nouvelle par les médias et à rejoindre les lieux de rendez-vous fixés par les réseaux sociaux et non pas par les « organisations ». Dans cette mesure, il n’est pas étonnant qu’en même temps que l’État tentait une reprise en main par l’annonce d’une manifestation officielle quelques jours plus tard, les groupes se soient eux aussi évertués à se recréer une légitimité au pôle opposé. N’étant pas à l’avant-garde des manifestations spontanées, il fallait au moins qu’ils se retrouvent à l’avant-garde de la dénonciation de leur récupération politique et étatique dans un sens républicain et nationaliste, au risque de manquer la signification originale de ce mouvement éphémère parce qu’immédiatement dilué dans les manifestations du 11 janvier.

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