http://1libertaire.free.fr/ - - - - -: ANALYSE BAKOUNINIENNE DE LA BUREAUCRATIE

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? ÉLÉMENTS D'UNE ANALYSE BAKOUNINIENNE DE LA BUREAUCRATIE.


Le phénomène bureaucratique est, du point de vue marxiste, quelque chose d'inédit dans la mesure où il n'avait jamais été envisagé par les pères fondateurs comme système politique moderne de domination. La question qui vient alors à l'esprit est : qu'en est-il de l'anarchisme ?

Le marxisme n'avait pas développé une réflexion sur le système bureaucratique parce qu'il tenait pour acquis que le socialisme serait une conséquence inévitable du développement des contradictions du capitalisme. Pour Bakounine au contraire, le socialisme n'est qu'une possibilité, sans plus. Un autre système peut se développer, « si nous n'y prenons pas garde », dit-il : le système de la bureaucratie d'État, comme conséquence de l'échec de la révolution prolétarienne [1]...

Le clergé comme classe dominante

Un détour par le Moyen Age permettra de mieux appréhender le problème. Bakounine considère en effet que le clergé a été une classe dominante pendant la première moitié du Moyen Age. Du IVe siècle, où l'Église devient officielle sous l'empereur Constantin, au XIe siècle, où elle soumet l'empereur d'Allemagne, elle est la première force politique et sociale d'Europe.

« L'Église et les prêtres, le pape en tête, étaient les vrais seigneurs de la terre » [2], dit Bakounine. Toute la première moitié du Moyen Age est dominée par la lutte des monarques contre la suprématie papale. La doctrine dominante veut que les monarques détiennent leur pouvoir de Dieu, par l'intermédiaire du pape. Les autorités politiques des États sont donc entièrement subordonnées à l'Église. Le clergé, dit Bakounine, avait pour lui la force des armées, la puissance économique et une organisation hiérarchique efficace. Ce n'est qu'après une longue lutte que les rois finiront progressivement par détenir leur charge directement de Dieu, se libérant ainsi d'un encombrant intermédiaire. Peut-être faut-il voir là l'origine de l'idée selon laquelle la monarchie française est la « fille aînée de l'Église » : parce qu'elle est la première à s'être dégagée de son emprise politique [3]...

Bakounine souligne cependant que l'État et l'Église sont « deux pôles inséparables quoique toujours opposés » [4], deux institutions qui se génèrent l'une l'autre mais qui, comme c'est toujours le cas lorsque deux centres d'autorité coexistent, ne peuvent subsister qu'en situation de conflit et par la soumission de l'un à l'autre.

Dire que Bakounine et Marx se différencient par leur théorie de l'État est peu dire. Bakounine aborde cette question sous un angle totalement différent. Il envisage la fonction-pouvoir, qui se présente sous deux aspects, théologique et politique, l'Église et l'État. Contrairement à Marx, Bakounine n'a jamais considéré que la critique de la religion était achevée, c'est au contraire une préoccupation constante, en ce sens qu'elle est un aspect non pas subordonné mais intégrant de la critique du pouvoir, dans la mesure où le pouvoir revêt, même sous des oripeaux laïques, un aspect religieux : l'idéologie est une force matérielle.

Bien des aspects de la vie politique prennent des formes religieuses, ce que Stirner s'est tout particulièrement attaché à montrer, rencontrant de la part de Marx une incompréhension totale. A l'occasion, Bakounine dit que l'Église est la sœur aînée de l'État, en ce sens que les premières formes de pouvoir apparues dans l'histoire ont revêtu un caractère sacerdotal. Dans sa critique de Mazzini, Bakounine parle souvent aussi de la notion d'Église-État. Ses analyses sur ce sujet sont peut-être une préfiguration du schéma trifonctionnel des sociétés indo-européennes de Georges Dumézil, par sa distinction de la fonction pouvoir en pouvoir théocratique et pouvoir juridico-politique ; et en faisant une analogie plus large, par sa distinction tripartite des constituants de la société en producteurs, classe dominante et État, ce dernier étant en l'occurrence un élément à part entière, au contraire du schéma marxien [5]. On comprend mieux, dès lors, que la notion de clergé-classe dominante puisse aisément s'intégrer dans le système de pensée bakouninien.

Le déclin du pouvoir de l'Église a les mêmes causes que celles qui ont provoqué le déclin de l'aristocratie féodale : le développement des échanges, de la circulation monétaire, l'apparition du capital marchand, le développement des villes qui affaiblirent les couches dont les revenus étaient fondés sur la propriété foncière [6]. Marx a décrit cette évolution, qui aboutit au renforcement du pouvoir royal. Bakounine, en ce qui le concerne, met l'accent sur un point intéressant qui touche plus particulièrement la sphère du politique : lorsque le droit souverain fut reconnu comme précédant immédiatement de Dieu, le pouvoir fut proclamé absolu. « C'est ainsi que sur les ruines du despotisme de l'Église fut élevé l'édifice du despotisme monarchique. L'Église, après avoir été le maître, devint la servante de l'État, un instrument de gouvernement entre les mains du monarque [7]. »

Ainsi, comme lors du passage de la société monarchique à la société bourgeoise, la classe qui perd sa position hégémonique ne disparaît pas, elle subsiste en se subordonnant au nouveau pouvoir. La lutte entre l'Église et l'État était historiquement nécessaire, dit Bakounine. Par son caractère universel, l'Église avait une ampleur trop grande pour pouvoir absorber les États nationaux dans un « État universel » [8]. La Réforme, en particulier en Allemagne, est interprétée par Bakounine comme une réaction contre l'Église qui aboutit à la désorganisation d'une institution dominante, mais aussi à la subordination accrue des populations au pouvoir des princes, qui profitent de l'atomisation de l'institution religieuse pour devenir des chefs spirituels en subordonnant la religion aux intérêts de l'État.

Ailleurs, l'Église catholique affaiblie est absorbée par l'État : ainsi naît le despotisme moderne, dit Bakounine. Aux deux périodes clé de l'histoire de la société monarchique, lorsque les monarques s'affranchissent de la tutelle papale pour leur investiture, et lors de la Réforme, l'affaiblissement de l'institution religieuse s'accompagne d'un transfert accru de pouvoir à l'État et d'une subordination, ou en tout cas d'une dépendance accrue de l'Église envers l'État.

Marx avait bien effleuré l'hypothèse de Bakounine concernant l'Église, mais il ne s'attarde pas. Dans le livre III du Capital, il dit en effet :

« C'est ainsi que l'Église catholique, en constituant au Moyen Age sa hiérarchie parmi les meilleures têtes du peuple, sans considération de rang, de naissance et de fortune, a employé le plus sûr moyen de consolider la domination des prêtres et de tenir les laïcs sous le joug. Plus une classe dominante est capable d'accueillir dans son sein les individus éminents des classes dominées, plus son règne est stable et dangereux. » (Pléiade, II, p. 1275.)

On peut regretter que Marx n'ait pas poursuivi dans cette voie. Dans ce passage, il donne des indications intéressantes sur les fondements juridiques et le mode de reproduction de cette classe dominante : la cooptation des élites intellectuelles, et non la propriété individuelle [9]. Évoquant de son côté les différentes classes de l'ancien régime, Bakounine parle de « la classe des prêtres, non héréditaires cette fois, mais se recrutant indifféremment dans toutes les classes de la société » [10].

En résumé des réflexions de Bakounine sur cette question, on peut dire que le clergé était une classe fondée sur la propriété oligarchique du capital (en l'occurrence, foncier) ; qui se reproduisait par la cooptation des élites de la société ; qui fonctionnait sur la base d'une organisation hiérarchique fortement structurée et soudée par une idéologie globale à vocation universelle. Une telle définition, on le voit, peut très bien s'appliquer à la bureaucratie soviétique... Les développements de Bakounine sur les concepts de bureaucratie comme « quatrième classe gouvernementale » et de « bureaucratie rouge » méritent donc d'être examinés.

La quatrième classe gouvernementale

Bakounine aborde à plusieurs reprises la question de la bureaucratie, dont il distingue plusieurs sortes.

 

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