http://monde-nouveau.net: Quand Marx liquide le premier parti communiste

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1848 : Quand Marx liquide le premier parti communiste de l’histoire… et s’en fait exclure

 

 

René Berthier

Dire que le Manifeste est l’expression de la « première irruption du prolétariat comme force politique indépendante sur la scène politique » est une exagération idéaliste. La publication du Manifeste, dont l’encre était à peine sèche lorsque débuta la révolution de 1848 en Allemagne, passa d’autant plus inaperçue que les auteurs firent tout ce qu’ils purent pour qu’il ne soit pas diffusé. Cela conduisit Marx à dissoudre le premier parti communiste de l’histoire, puis à en être exclu, comme on va le voir.

 

Dire que le Manifeste est l’expression de la « première irruption du prolétariat comme force politique indépendante sur la scène politique » est une exagération idéaliste. La publication du Manifeste, dont l’encre était à peine sèche lorsque débuta la révolution de 1848 en Allemagne, passa d’autant plus inaperçue que les auteurs firent tout ce qu’ils purent pour qu’il ne soit pas diffusé. Cela conduisit Marx à dissoudre le premier parti communiste de l’histoire, puis à en être exclu, comme on va le voir.

1848 : Le sacrifice du parti
La révolution allemande de 1848 constitue littéralement un test qui permet de vérifier le cadre conceptuel élaboré par Marx. Or, dès le début de la révolution de 1848, Marx et Engels tenteront de freiner le développement d’un mouvement ouvrier autonome en minimisant son importance relative. Les événements, en effet, ne peuvent que se plier à la matrice initiale de toutes les révolutions inspirée de la Révolution française, au schéma selon lequel la première tâche du prolétariat est d’oeuvrer à la constitution d’un État national libéré de l’absolutisme.

Pour cela, il faut que la bourgeoisie prenne d’abord le pouvoir. Or dans la mesure où l’accession de celle-ci au pouvoir est une condition incontournable de la révolution sociale ultérieure, la lutte aux côtés de la bourgeoisie libérale pour une constitution, pour les libertés démocratiques, devient une priorité, une tâche à laquelle le prolétariat doit s’associer, non pas conditionnellement, mais en abandonnant ses propres revendications, son propre programme.

La stratégie de Marx et d’Engels pendant le début de la révolution de 1848 fut de freiner le développement d’un mouvement ouvrier autonome parce que des revendications ouvrières trop radicales risquaient d’effrayer la bourgeoisie libérale ; ils préconisaient au contraire l’alliance du prolétariat avec cette bourgeoisie. Engels s’effrayait que la plate-forme en dix-sept points de la Ligue des communistes puisse être diffusée. Cette plate-forme, intitulée « Revendications du parti communiste en Allemagne », était directement inspirée du Manifeste communiste, lequel avait été rédigé à la demande de la Ligue des communistes pour servir de programme.

Or ce programme fut jugé beaucoup trop radical, car Engels tentait de récolter des fonds parmi les bourgeois libéraux pour financer la Nouvelle Gazette rhénane.

Engels écrit ainsi à Marx : « Si un seul exemplaire de notre programme en dix-sept points était diffusé ici, tout serait perdu pour nous. » C’est à cette époque qu’Engels fit part à Marx de sa crainte devant la montée de l’action des ouvriers du textile, qui risquaient de tout compromettre (1) : « Les ouvriers commencent à s’agiter un peu, d’une manière encore très rudimentaire, mais en masse. Ils ont aussitôt formé des coalitions. Mais voilà justement ce qui contrecarre notre action... (2) » On a bien lu : les ouvriers « commencent à s’agiter » ; ils s’agitent même « en masse » ; ils « forment des coalitions » ; « mais voilà justement ce qui contrecarre notre action »… En somme, l’encre du Manifeste est à peine sèche que ses rédacteurs entendent mettre une sourdine à leur programme, pour des raisons tactiques : il ne leur aura pas fallu longtemps pour trahir les dispositions qu’ils avaient manifestées :

« Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. »

Ces conceptions résultent de la toute récente « trouvaille » de Marx et Engels, dont on trouve l’expression dans L’Idéologie allemande (1846) et dans « la Critique moralisante et la morale critique » (3). Cette « trouvaille », on l’appellera plus tard le « matérialisme historique », mais on oublie souvent de préciser que Marx n’utilise jamais cette expression pour désigner sa « méthode » (4).

Donc, s’inspirant des historiens de la Restauration (5), nos deux compères s’étaient mis en tête que le prolétariat, avant de faire sa révolution, devait laisser la bourgeoisie faire d’abord la sienne, après quoi il prendrait la relève. De là à dire que le prolétariat devait aider la bourgeoisie à faire sa révolution, il n’y avait qu’un pas (6).

Tout cela est dit très clairement dans « la Critique moralisante et la morale critique ». En Allemagne, dit Marx, la bourgeoisie a pris du retard parce qu’elle « commence sa lutte contre la monarchie absolue et cherche à fonder sa puissance politique au moment où, dans tous les pays évolués, la bourgeoisie est déjà engagée dans le combat le plus violent avec la classe ouvrière ». Il existe dans ce pays « des antagonismes modernes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière », du fait du développement industriel : « La bourgeoisie allemande se trouve donc déjà en opposition avec le prolétariat ». C’est là un « état de choses contradictoire » puisque le régime politique qui domine est la monarchie absolue. L’alternative qui se pose est donc simple : ou le maintien de la monarchie absolue, ou la domination bourgeoise.

Pourquoi, dit Marx, les travailleurs « préféreraient-ils, dès lors, les vexations brutales du gouvernement absolu, avec sa suite mi-féodale, à la domination directe des bourgeois ? » Si la bourgeoisie dominait, elle serait obligée de faire des concessions politiques plus larges que la monarchie absolue. Conclusion : il faut donc la soutenir. Car, dit Marx, « au service de son commerce et de son industrie, elle fait naître, contre son gré, les conditions favorables à l’union de la classe laborieuse, et cette union des travailleurs est la première condition de leur victoire ».

Marx et Engels étaient membres de la Ligue des communistes, fondée en 1847, une petite organisation qu’on peut considérer comme le premier embryon de parti communiste. Le programme de la Ligue, intitulé « Les revendications du Parti Communiste d’Allemagne », appelait, entre autres, à créer une République, à l’armement de la population et à l’expropriation des terres paysannes.

En mai 1848 se tient à Cologne une réunion à laquelle participent quatre membres du comité central de la Ligue, dont Marx et Engels, et cinq membres de la commune de Cologne de l’organisation.

Minoritaire, Marx use néanmoins des pleins pouvoirs qui lui avaient été concédés et dissout la Ligue. Il s’opposera à sa reconstitution en février 1849. Il adhère à l’Association démocratique de Cologne, une organisation composée de libéraux bourgeois, et prend la direction de la Nouvelle Gazette rhénane, commanditée par des libéraux.

Liquidant le programme et l’organisation prolétariennes, il va dès lors tenter de réveiller la conscience de classe... de la bourgeoisie ; il va tenter de convaincre celle-ci de faire son 1789 (7).

Marx dissout bureaucratiquement en pleine révolution le premier parti communiste de l’histoire parce que selon un des membres de la Ligue, il considérait que « l’existence de la Ligue n’était plus nécessaire puisqu’il s’agissait d’une organisation de propagande et non d’une organisation pour conspirer et que, dans les nouvelles conditions de liberté de presse et de propagande, celle-ci pouvait se faire ouvertement, sans passer par une organisation secrète (8) ».

Ainsi, Marx et Engels n’envisageaient pas, pour l’organisation, d’autre alternative que d’être une « société secrète » ou une organisation de propagande. La notion de parti comme organisateur du mouvement ouvrier semble pour l’heure absente de leurs conceptions. Dans un régime où existe la liberté de la presse et de propagande, il n’y aurait pas besoin de parti communiste ! Voilà l’idée du parti défendue par Marx en 1848 ! On comprend mieux, dès lors, que le moindre regroupement un tant soit peu cohérent de militants actifs – comme fera Bakounine plus tard –, soit interprété par Marx comme une « société secrète ».

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