constellations: Défendre la zad

Mot-clefs: aéroport notre-dame-des-landes
Lieux: nddl

 

Défendre la zad, (Editions de l’Eclat), 48 p., 3 €.

 Livre en téléchargement : Défendre la zad.

 Auteur : La Mauvaise troupe. La Mauvaise troupe est un collectif à variables multiples qui s’est constitué à l’occasion de la rédaction du volume Constellations.Trajectoires révolutionnaires du jeune XXIe siècle, paru à l’Eclat en 2014. Le collectif publiera au printemps 2016 chez le même éditeur un nouveau livre : Histoires croisées de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et de la lutte No-TAV du Val de Suse.

 

                                                            La victoire face à César

 

C’était à l’automne 2012 dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes. Ce fut le moment où, brusquement, tous les regards se tournèrent vers cette lutte contre un projet d’aéroport, qui devait atterrir sur près de 1650 ha de zones humides, hameaux et terres agricoles. Nous gardons le souvenir encore vif de ce que cet automne-là a bouleversé en chacun de nous, qui avons alors été happés, de près comme de loin, par le cours intense des événements.

Au petit matin du 16 octobre, sur une route de campagne bordée de haies et noyée dans une brume lacrymogène, une interminable colonne de fourgons s’ébranle. Cette armada précède les engins de chantier venus détruire quelques dizaines de fermes et cabanes occupées « sans droit ni titre », selon les termes des arrêtés d’expulsion reçus quelques mois plus tôt.

L’État semble alors tout avoir de son côté : des moyens financiers considérables, plus de mille hommes mobilisés, un équipement ultramoderne, une discipline de fer, des médias de masse pour relayer sa propagande, une « Déclaration d’Utilité Publique » de laquelle se réclamer pour asseoir son autorité. Ce projet d’aéroport est, bien sûr, au service de la croissance, de l’emploi, de la transition écologique et même de la sécurité ; en bref de tous les fétiches dont ceux qui nous gouvernent sont les gardiens et camelots.

Depuis les premières oppositions au projet dans les années 1970, et plus encore depuis sa relance début 2000, les années de travail de contre-expertise et d’information ont contribué à rendre l’aéroport largement impopulaire. D’année en année, les regards aiguisés ne se laissent plus berner. De bourg en bourg, la parole se libère et les enjeux se croisent : réchauffement climatique, protection de la biodiversité, préservation des terres agricoles, défense d’espaces réfractaires au désert consumériste qui s’étend avec la métropole… Le projet d’aéroport apparaît pour de plus en plus de gens comme étant d’abord un moyen de remplir les poches des industriels du btp, en tête desquels son constructeur et concessionnaire, la multinationale Vinci. Mais les consultations et enquêtes publiques de rigueur font peu de cas des solides arguments des opposants et ne se risquent pas à donner tort à leurs commanditaires. Puisque l’État semble aussi royalement s’asseoir sur les lois encadrant ces « aménagements », et dont il est pourtant censé être le garant, les associations anti-aéroport, acipa (Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport) en tête, ont porté le combat sur le terrain des tribunaux. Elles y ont érigé méticuleusement, pendant des années, des barricades de papier propres à retarder l’échéance. La justice a fini par rejeter un à un presque tous les recours déposés. Sur bien d’autres fronts, les plus déterminés finissent alors généralement par baisser les bras et par laisser place à la marche forcée du progrès. Mais dans le bocage, celles et ceux qui habitent la zad refusent toujours de se soumettre et de dégager le terrain pour laisser place aux chantiers. Les études préliminaires aux travaux, forages et démarches de « compensation environnementale » ne cessent d’être bloqués ou sabotés.

Dans les cabinets de la Préfecture où l’on traite le dossier de l’Aéroport du Grand-Ouest, on planifie depuis des semaines l’intervention policière qui doit sécuriser le début des travaux. Un petit génie a l’idée saugrenue de baptiser cette intervention « opération César », dans un excès d’arrogance au pays d’Astérix. Le 16 octobre, après avoir déployé ses troupes, le préfet, persuadé d’avoir terrassé les irréductibles anti-aéroport, déclare en conférence de presse : « À 10 heures, tout était terminé. » Il ne se figure pas encore la détermination qui se dresse face à lui.

*

Depuis ce 16 octobre au matin, face aux flics, il y a nous. Nous ne sommes d’abord pas nombreux, mais dès les premiers jours, nous sommes forts de l’ancrage de cette lutte et de ce qu’elle a d’ores et déjà permis de rencontres composites.

Nous sommes des groupes d’« occupant·e·s » arrivés petit à petit depuis quelques années dans le bocage à l’appel d’un collectif d’« Habitants qui résistent ». Nous nous sommes attachés à ces terres en résistance, aux sentiers que l’on arpente à la recherche de mûres ou de champignons, aux aventures, aux fêtes et aux chantiers collectifs. Nous nous démenons autour de nos cabanes et maisons avec des boucliers de fortune, du matériel de grimpe pour se percher à la cime des arbres, des pierres, des feux d’artifice et quelques bouteilles incendiaires pour contenir et repousser les assauts adverses, du citron pour se prémunir des gaz et des ordinateurs pour contrer la propagande médiatique. Nous ne cessons de courir, haletants, dans la boue, pour entraver les mouvements policiers, et disparaissons derrière les haies et bosquets qui nous sont devenus si familiers. Nous attendons des heures, sous la pluie battante, derrière des barricades qui s’embrasent à l’approche des troupes.

Nous sommes des habitant·e·s et des paysan·e·s de la zad pour lesquels partir d’ici a toujours été inconcevable. Malgré les pressions incessantes et la précarité d’un avenir incertain, nous avons résisté jusqu’ici pour ne pas perdre les jardins que l’on bichonne et les liens avec nos voisins, les fermes rythmées par les horaires de la traite et les joies qu’offrent les lumières lunatiques du bocage. Nous ne sommes pas directement visés par cette première tentative d’expulsion grâce à un accord arraché au terme d’une longue grève de la faim en 2012 et protégeant encore, provisoirement, les habitants légaux. Mais sans hésitation, nous ouvrons nos granges et nos maisons, comme autant de refuges et de bases logistiques depuis lesquelles résister ensemble.

Nous sommes des alentours, militant·e·s chevronné·e·s, paysan·ne·s solidaires ou simples voisin·e·s que la situation a révoltés, abruptement. Nous nous retrouvons dans la grange de la Vacherit avec l’intime conviction d’avoir un rôle actif à jouer à ce moment-là. Nous avons pour armes et bagages des chaussettes sèches, des calicots, de quoi filmer l’expulsion et témoigner des violences policières, des stylos pour rédiger des lettres courroucées et des tronçonneuses pour renforcer les barricades en sacrifiant quelques arbres. Parmi nous, beaucoup d’anciens sont encore portés par la mémoire des luttes acharnées dans la région, qui ont déjà coûté à la « puissance économique de la France » l’échec de trois projets de centrales nucléaires en 20 ans, à Plogoff, au Pellerin et au Carnet. Nous aussi, nous faisons face aux gendarmes, nos corps en travers de la route.

Nous sommes une communauté de lutte en train de naître.

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