https://www.mediapart.fr: CRS et GM à court de grenades explosives

Mot-clefs: Répression police arme gendarmerie
Lieux: france

CRS et gendarmes mobiles à court de grenades explosives d'ici «deux à trois ans» 16 décembre 2015 | Par Louise Fessard

Les CRS et les gendarmes mobiles cherchent à remplacer leurs grenades explosives, dont le fabricant a cessé la production, pas assez rentable. La France est en effet la « seule nation d'Europe » à encore « utiliser des munitions explosives en opération de maintien de l'ordre ». De nouvelles grenades sont testées.

Moins d’une semaine après les attentats de Paris, avait lieu à Villepinte, du 17 au 20 novembre 2015, Milipol, le « salon mondial de la sécurité intérieure des États », organisé sous l’égide du ministère de l’intérieur français. C’est là qu’une année sur deux, en alternance avec le Qatar, les États, les responsables sécurité d’entreprises ou de polices municipales et de simples policiers viennent faire leur marché sur les stands d’un millier d’exposants.

Au milieu de ce concours Lépine du gadget sécuritaire – mention spéciale à l’« Aero Cougar », le drone lanceur de gaz lacrymogène de l’industriel français Alsetex –, le ministère de l’intérieur français en profite pour dialoguer avec les industriels et leur détailler ses besoins. Lors d’une conférence, le 19 novembre, consacrée au maintien de l’ordre, on a ainsi appris que les CRS et les gendarmes mobiles risquaient de se trouver un peu dépourvus d’ici « deux à trois ans », une fois leurs stocks de grenades explosives épuisés.

En novembre 2014, les gendarmes ont déjà été privés de leurs grenades offensives, interdites par le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve à la suite de la mort du militant écologiste Rémi Fraisse. Mais gendarmes mobiles et CRS conservent des grenades explosives, dites « GLI » pour grenade lacrymogène instantanée. La France est d’ailleurs la « seule nation d'Europe à utiliser des munitions explosives en opération de maintien de l'ordre avec l'objectif de maintenir à distance les manifestants les plus violents », soulignait en novembre 2014 un rapport interne. Elles sont utilisées quand les grenades lacrymos classiques ne suffisent pas à disperser la foule.

Or Alsetex, le fabricant français de ces grenades GLI F4, dont l’usine est située dans la Sarthe, a décidé d’en arrêter la production. « Cela leur immobilisait une ligne de production avec peu de débouchés, car la France est le seul pays à utiliser ce produit à cause de l’explosif », explique une source au ministère. Sur le stand de l’industriel, on nous confirme que la France est « le seul client ». « Alsetex a cessé de produire la GLI F4 car elle contient de l’explosif et il est donc difficile d’obtenir des autorisations d’exportation », précise l’exposant.

De fait, ces grenades provoquent un effet de souffle dangereux, qui, en 2009, a par exemple atteint un homme, mutilé au pied, désormais handicapé à vie. « Les dispositifs à effet de souffle produit par une substance explosive ou déflagrante sont susceptibles de mutiler ou de blesser mortellement un individu », rappellent l'Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) et l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) dans le rapport déjà cité. Entre 2010 et 2014, 1 885 grenades GLI ont été utilisées en France. Dans 97 % des cas, elles ont été lancées par des gendarmes mobiles, qui en sont bien plus friands que les CRS.

Munitions utilisées en maintien de l'ordre de 2010 à 2014

Le commissaire Patrick-Charles Darras, sous-directeur des équipements, qui anime la rencontre, a un autre sujet d’inquiétude. Selon lui, il existe « à long terme » une « incertitude sur les gaz lacrymogènes », comme le CS utilisé en maintien de l’ordre. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, leur usage militaire est interdit par le Protocole de Genève, pour éviter une éventuelle confusion avec d'autres gaz toxiques. Néanmoins, croit savoir Patrick-Charles Darras, la « dérogation » qui permet de les utiliser en maintien de l’ordre serait « remise en cause par un certain nombre de pays ». Nous n’avons pas pu vérifier cette information.

Le ministère de l’intérieur est donc à la recherche de produits de substitution. « Sinon, on va retourner au corps-à-corps » avec « une pyrotechnie réduite à sa plus simple expression », lance, alarmiste, le commissaire Patrick-Charles Darras. Sont évoqués des « systèmes acoustiques, odorants, capables de perturber le manifestant ». « Une attaque au camembert », suggèrent en riant mes voisins, des policiers belges, passés dans leur pays du maintien de l’ordre à la « gestion négociée de l’espace public ». Tout un programme.

Cela ne fait pas rire le colonel de gendarmerie Philippe Watremez, tout à la gravité de la situation : « On a encore deux ou trois ans de stock de GLI F4, mais c’est très court. Si d’ici deux à trois ans on n’a pas de remplaçant, il ne restera que la grenade lacrymogène et les moyens de force intermédiaires [comme le lanceur de balle de défense – ndlr], qui ne sont pas satisfaisants car trop limités. » Le gendarme ne mâche pas ses mots contre le Flash-Ball. Pour des raisons d’« image », explique le colonel Philippe Watremez, « la gendarmerie mobile s’est toujours refusée à utiliser le Flash-Ball car il s’agit déjà d’une arme imprécise et en plus, il faut tendre le bras, on donne l’image de quelqu’un qui vise. Donc le manifestant pourrait presque se trouver en situation de légitime défense et tirer car il s’est senti en danger ». Les CRS et les gendarmes mobiles sont en revanche dotés de son successeur plus puissant, le LBD 40, depuis 2008.

Lire aussi :
- Cazeneuve interdit définitivement les grenades offensives Par Louise Fessard
- Pascal Vaillant, handicapé à vie par une grenade de CRS Par Jade Lindgaard
- Maintien de l’ordre: ce que disent les chiffres Par Yannick Sanchez et Louise Fessard
- A Saint-Astier, comment s'entraînent les gendarmes mobiles après Sivens Par Louise Fessard
- Maintien de l'ordre : en Turquie aussi, la France veut exporter son « savoir-faire » Par Lénaïg Bredoux

Le gendarme, qui tient à ses tympans, n’est pas non plus favorable aux grenades assourdissantes ni aux LRAD (un canon à son développé pour les militaires aux États-Unis) « pénalisants pour les officiers qui doivent donner et recevoir des ordres ». Le Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie (Cnefg) à Saint-Astier (Dordogne) a déjà expérimenté au printemps 2015, avec le service d’achat du ministère de l’intérieur, de nouvelles grenades « détonantes » mais sans explosif. Celles-ci ont « un effet sonore et un effet de souffle », mais le montage pyrotechnique présenterait « moins de risque » pour les manifestants, selon un gendarme. « Ce ne sont pas des ersatz de matériels de guerre dont nous avons besoin : je parle de gestion démocratique des foules dans les pays occidentaux », rappelle le commissaire Christian Ghirlanda, de la direction centrale des CRS. Bref, des munitions « qui n’aient pas des effets irréversibles ». Prière aux industriels intéressés de laisser leur carte de visite dans le petit carton prévu à cet effet en sortant de la salle…

Selon nos informations, aucun appel d’offres n’a encore été lancé. « Aujourd’hui, ça ne pose pas de problème car l’usine a des stocks énormes, et dans chaque compagnie, les CRS disposent de 500 grenades dont une centaine de GLI F4, avec encore des stocks au niveau des directions zonales », explique une source policière.

Lien Voir l'original ->