Bolivie : Affrontements, futurs Comités d'auto-défense

Mot-clefs: Archives
Lieux:

Hormando Vaca Diez, président du Sénat et représentant de la bourgeoisie de Santa Cruz pourrait rester se transformer demain comme nouveau président de la Bolivie lors d'une séance du Congrès à Sucre, mais le MAS d'Evo Morales et le président démissionaire Carlos Mesa ont pris position contre cette possibilité.
"J'appelle Hormando Vaca Díez à renoncer à la succession constitutionnelle. Il est l'heure du renoncement. L'appel vaut aussi pour Mario Cossio. Et le fait que quelqu'un qui contrôle ses 157 parlementaires et garantit l'ordre dans son Congrès critique le manque d'ordre dans le pays, est une ironie inacceptable." Avec ces mots, le président démissionaire Carlos Mesa s'est employé à empêcher l'imminent coup d'Etat institutionnel avec lequel le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR, le parti de l'ex-président Gonzalo Sanchez de Lozada) et le Mouvement de Gauche Révolutionnaire (MIR, de centre-droite auquel appartient Vaca Diez, le président du Sénat) s'apprêtent à préparer la prise de possession du controversé sénateur dans un Congrès convoqué pour demain jeudi à Sucre (capitale historique de Bolivie).

Evo Morales et les mouvements sociaux ont prévenus qu'ils résisteront à cette option, qui menace de polariser encore plus le convulsionné pays andin, et le leader du MAS a appelé à constituer des Comités d'Auto-défense dans la zone cocalera du Chapare. "Des mineurs potosinos et chuquisaqueños se mobiliseront pour empêcher la séance que ce traître de Vaca Diez a convoqué", a avertit Morales.

En renoncant à leurs possibilités de succéder à Mesa, les deux chefs du Congrès (Cossio il est à la Chambre de Députés), la succession irait au président de la Cour Suprême, Eduardo Rodríguez, qui a le pouvoir de convoquer des élections anticipées. Cependant, la Fédération des Assemblées de Quartiers de El Alto -dans sa troisième semaine de grève civique- a accepté le dialogue convoqué par l'Église mais "sans lever les actions de force" en faveur de la nationalisation des hydrocarbures.

Avec le siège du gouvernement virtuellement pris par les manifestants, la méga-coalition qui a soutenu autrefois le gouvernement de Sanchez de Lozada s'est retranchée à Santa Cruz de la Sierra, d'où elle agit en faveur de l'investiture de Vaca Diez. Ainsi l'ont confirmé le député du MNR Luis Eduardo Siles, et les dirigeants du MIR. Selon l'agence Bolpress, le président du Sénat a lui-même confessé ses intentions de parvenir à la présidence, "même si ce n'est que pour six mois".

La rancune populaire envers le président du Congrès peut se percevoir dans les marches qui occupent quotidienement le siège du gouvernement. "Vaca bouc, le mur t'attend", "Vaca, l'abattoir t'attend" (vaca signifit "vache" en espagnol), chantaient hier les manifestants. L'autre ex-membre de la mega-coalition, la Nouvelle Force Républicaine (NFR), nourrit une position ambiguë, en soutenant qu'avant d'accepter la démission de Mesa doivent être aborder les thèmes qui polarisent le pays (Assemblée Constituante, référendum sur les autonomies, nationalisation des hydrocarbures).

De son côté, le porte-parole du Département d'État des Etats-Unis, Sean McCormack, a demandé une "solution pacifique, démocratique et constitutionnelle" devant les tensions que traverse le pays, ce qui a été lu par quelques analystes comme un soutien voilé à la succession constitutionnelle de Vaca Diez. "Comment est-il possible que les corrompus reviennent au pouvoir, ils font partis de la maffia politique et il va y avoir une forte résistance", a prévenu le leader du MAS, Evo Morales. "Les barrages de routes ne suffisent plus, il faut organiser des comités d'auto-défense dans Le Chapare", a-t-il ajouté, ce qui semble ouvrir le chemin à la formation de milices armées. "Cela va être un délire total", a synthétisé le député Gustavo Torrico devant une consultation de Página/12.

Le siège du gouvernement -transformée en champ de bataille et virtuellement paralysé- continue d'être assiégé par les habitants de El Alto. La centrale Place Murillo était protégée hier par des forces militaires, devant la possibilité que les groupes qui veulent prendre le Congrès puissent déborder la police. La ville a vibré hier matin avec l'entrée des partisans des mineurs coopérativistes qui, organisés de manière martiale, ont marché au rythme de détonations assourdissantes de dynamite qui ont littéralement fait trembler la ville, devant l'applaudissement des autres secteurs mobilisés. Durant quelques minutes a résuscité la Bolivie minière, quand les mineurs constituaient l'avant-garde du mouvement populaire, avec la capacité de négocier d'égal à égal avec les autorités étatiques. De la sorte, les mineurs ont relayé les alteños, qui ne sont pas descendu hier à La Paz.

La Place San Francisco s'est converti depuis la mi-journée en un champ de bataille entre mineurs, paysans et policiers. Pour la première fois depuis le début de la crise, la police a agi avec violence contre les manifestants, dans le but de confisquer la dynamite portée par les mineurs. Selon des porte-parole policiers, ils se sont emparés de 40 à 50 kilos, de bombes molotov et de quelques armes à feu. La Place des Héros et la proximité de la Place Murillo ont été les épicentres des affrontements, avec une forte augmentation de la tension quand les mineurs ont essayé de forcer les barrières de sécurité.

Par la suite, les forces policières ont été mobilisées pour prendre le contrôle de quelques points centraux de la ville, avec un solde d'environ 30 détenus et plusieurs blessés, produit des gaz lacrymogènes et des balles de gomme. D'autres affrontements ont eu lieu à Santa Cruz de la Sierra quand la police, avec l'Union de la Jeunesse Cruceñiste (extrème-droite), a tenté de débloquer les routes occupées par les paysans et les indigènes.

La puissance de la résistance et la force pour affronter l'État, déployées par les mouvements sociaux, n'a pas son équivalent -jusqu'à maintenant- au niveau de la capacité de construire une alternative dans les batailles politico-institutionnelles qui détermineront celui qui gagnera et celui qui perdra avec le départ de Carlos Mesa. Et, dans ce sens, certains craignent que -sans l'articulation d'un front des organisations sociales avec une projection politique-, cette puissance puisse contribuer, paradoxalement, à la récupération du pouvoir par ceux qui l'ont perdu en octobre 2003.

Depuis La Paz
Pablo Stefanoni
Pagina/12 (Argentine), 08 juin 2005
Traduction : Fab (santelmo@no-log.org)