Digression sur la crise organique

Mis a jour : le lundi 7 juin 2021 à 13:21

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Tout est venu d’un long échange télépistolaire avec un lecteur assidu de ces « digressions » à propos du dernier livre de Frédéric Lordon, Figures du communisme, paru à La Fabrique. Celui que, par malice, nous appellerons Arobase Gram, y défendait – avec talent – la thèse que Lordon avait « évidemment » raison de reprendre, comme base de « son hypothèse communiste », le concept de « crise organique » tel que défini par Antonio Gramsci. « Ce retour d’histoire, m’écrivait le malicieux Arobase en claire allusion à l’un de mes opus, prouve après tout que son défaut n’est pas rédhibitoire. »

Ill
digressions

 

À vrai dire, j’aime bien Lordon, ce qui, dans les milieux que je fréquente, n’est généralement pas bien vu. Il est vrai que son côté post-léniniste peut agacer. Mais, bon, il a tout de même l’avantage d’agiter, Lordon, d’agiter les concepts, les habitudes, les certitudes et les consciences, ce qui, entre nous soit dit, dans l’extrême mélasse de cette époque de crise organique de l’intelligentsia et de confusion de l’activisme new school a forcément du bon. Et puis le bonhomme manie avec plaisir et aisance la polémique, cet art qui s’est noyé dans les eaux glacées du Spectacle qui surjoue de faux débat en faux débat l’affrontement du même. Oui, j’aime bien Lordon, même quand il délire, dans Vivre sans ?, sur la « RC » – pour « révolution culturelle » chinoise – ou quand il accorde à Badiou – « le pire des déchets critiques de l’époque actuelle », disait Debord – l’insigne avantage d’avoir maintenu la flamme du désir communiste. Là, il me fait rire, Lordon, et d’autant qu’il m’est difficile d’imaginer que, hormis le goût d’en rajouter dans la provocation à usage interne, il soit soudain lui-même devenu assez confus pour vanter le pire – la « RC » et Badiou –, tout en affirmant, dans Figures du communisme, que la chose n’a jamais existé ni en Union soviétique ni en Chine, variantes de capitalismes d’État, et que, parmi d’autres sûrement, les exemples qu’il retient, quant à lui, d’ « authentiques expériences démocratiques » sont le Chiapas, le Rojava et la Catalogne de 1936. Oui, ça carbure, chez Lordon, ça vibrionne, ça se contredit, ça titille jusqu’à exaspérer les derniers représentants de l’orthodoxie marxienne ésotérique de la critique de la valeur, experte en délivrance de brevets de pureté, qui ne voit en lui qu’une figure de « l’anticapitalisme tronqué ». Il est vrai que la même critique-critique de la valeur n’ayant rien vu d’intéressant ou de mémorable dans le mouvement des Gilets jaunes, on peut raisonnablement douter de ses dons de voyance.

Revenons-en à Arobase Gram et à la crise organique… Celle-ci, c’est, pour Gramsci, je cite Arobase, « ce moment de l’histoire où l’on assiste à une confluence de crises et où leur enchaînement logique menace les fondements mêmes de la stabilité capitaliste en fissurant l’édifice du pouvoir bourgeois, et d’abord son bloc hégémonique ». Appliqué à la France d’aujourd’hui, le concept fonctionne parfaitement, poursuit Arobase : « C’est une sourde colère qui fait bruit de fond dans cette société en crise profonde et qui, tôt ou tard, accouchera de soulèvements de haute intensité. À terme plus ou moins long et probablement sous les formes les plus inattendues. »

S’il est toujours bon de puiser aux classiques pour tenter d’expliquer ce qui se trame dans le présent, il n’est pourtant pas sûr que le concept gramscien de crise organique nous soit d’une quelconque utilité pour comprendre ce temps à venir de l’après-pandémie. Chez Gramsci, la crise organique se distingue radicalement des crises conjoncturelles internes à la société capitaliste – comme celle, par exemple, qui nous a vus passer, avec les ravages humains qu’on sait, d’une économie capitaliste de type fordiste à une économie capitaliste de type néolibéral. Gramsci la définit comme crise structurelle fondamentale de l’ordre social ouvrant sur un inconnu majeur. Une des formes que pouvait prendre sa résolution relevait, première issue possible, de ce que Gramsci appelait le transformisme, à savoir un changement de paradigme par recomposition politique, par coalition de type centriste entre forces de gauche et de droite, processus s’accompagnant du ralliement progressif de l’intelligentsia au nouvel ordre politico-social reconstruit. La deuxième issue, c’était le césarisme, impliquant une reprise en main plus ou moins militarisée – fasciste ou institutionnelle – du pouvoir. La troisième, c’était l’hypothèse du basculement dans le monde nouveau accouché par un prolétariat évidemment placé sous la direction serrée du Parti communiste. Si la crise organique relevait d’un point ultime, Gramsci n’excluait pas que, dans des contextes de crises conjoncturelles à répétition pouvaient aussi apparaître des phénomènes de crise d’autorité, d’effritement du bloc hégémonique, de recomposition ou de césarisme.

Dès lors, il importe finalement peu de savoir quelles causes provoqueront quels effets, mais de tenter de comprendre, avec Lordon, Arobase et d’autres, ce qui pourrait se jouer, organiquement ou conjoncturellement, en ce moment où, de manière chronique et par vagues successives, montent et se conjuguent des mécontentements qui s’ajoutent les uns aux autres, où aucune accommodation ne paraît plus possible entre la société et l’État, où aucune médiation ne fonctionne plus entre le haut et le bas.

 

Constatons d’abord que l’hypothèse transformiste fut constitutive de la prise de pouvoir du petit roi, sa marque de fabrique : faire imploser le puzzle gauche-droite et en ramasser les plus grosses miettes pour faire majorité parlementaire. Avec le soutien massif du lobby médiatique sous contrôle des argentiers du capital et, moins massif mais bien réel, de l’ « intelligentsia » en place dont le spectre assez large va du petit prof postmodernisé à l’invité permanent et colloquial de France Culture et de Sciences-po. Organique ou pas, la crise politique de représentation qui permit cette prise de pouvoir ouvrit l’espace à l’extrême centre, ce néant de droite qui finira par accoucher, à l’occasion du mouvement des Gilets jaunes, d’une politique de l’extrême répression que la droite extrême n’aurait sans doute pas osée. Le néant, disait Hegel, c’est « la simple égalité avec soi-même, le vide parfait ». Macron en est la quintessence. Vide de tout mais surtout de connexion au réel, il est le signe le plus évident de ce que peut produire la crise du politique. Tout chez lui est désarticulé : ses mots, ses actes, ses affirmations, ses dénégations. C’est le mensonge fait homme. Qu’un type pareil, à la psyché d’évidence déréglée, puisse être à ce point soutenu par un système médiatique sous contrôle capitalistique des mêmes argentiers qui ont choisi Macron, ne peut s’expliquer que par l’extension illimitée du domaine du néant qui fait époque. Quand les psychés de la caste dominantes sont elles-mêmes déréglées à ce point, et déréglées parce que déconstruites, dépourvues de toute décence, privées de toutes facultés de discernement, absentes au monde réel tel qu’il peut exploser, l’hypothèse de la « crise organique » prend de la consistance. Elle serait donc cet instant précis de l’histoire où rien ne tient plus de ce qui faisait consensus, où la forme-État devient un théâtre d’ombres infichu de cacher ses bassesses et ses turpitudes, où tout est si attendu de ses menteries et de ses coups tordus que tout est immédiatement détectable, décelable, compris, où la parole publique devient d’autant plus grotesque que ce grotesque se voit comme le nez au milieu de la figure d’un petit roi.

 


Il est difficilement contestable que l’appareil d’État soit devenu, à l’occasion de la très calamiteuse gestion de la pandémie qui nous accable une machine à faire rire qui, chaque jour, donne matière à rire : sur les masques, sur les statistiques, sur les ordres et les contre-ordres, sur les vaccins, sur tout. Rire jaune, peut-être, mais rire. C’est là l’une des deux caractéristiques de la Macronie à son état actuel de putréfaction. L’autre, c’est le césarisme par délégation, à savoir le plein usage de la force déléguée à qui de droit, de Macron à Darmanin et de Darmanin à Lallement et autres gestionnaires de l’ordre. En bout de chaîne, une police en roue libre faisant force de coercition généralisée et pare-feu à l’effondrement constatable du consensus social, que la Macronie a accéléré. Supplétive, la police, c’est sûr, n’est pas là pour contribuer à le rétablir, mais pour faire rempart au pouvoir. À un point tel que c’est devenu l’ennemi par excellence de tous les traqués de l’ordre bourgeois, et ils sont nombreux par les temps qui courent. C’est con pour elle, mais c’est le prix à payer pour n’avoir pas su garder la mesure plutôt que de sombrer dans la surenchère de Lallement-Galliffet. Désormais, c’est trop tard : elle ne mettra crosse en l’air, la police, que quand elle chiera dans son froc, quand viendra, si vient, l’aggravation post-pandémique des tensions sociales et les débordements qu’elle ne manquerait pas de susciter.

Jusque-là, cette police césarienne pourra encercler pépouze l’Agora de l’Odéon occupé sans qu’aucun média n’ait l’idée de publier la photo de cet acte pesant pourtant si lourd son poids de symbolique. Jusque-là, elle jouera son rôle, sans conscience de ses propres intérêts et contente de pouvoir bénéficier de la gratuité des transports pour partir en vacances. Elle continuera, certes, de vaincre les velléités de sécession, mais ne parviendra pas à faire en sorte que le pays se tienne définitivement sage. Car c’est là une autre leçon de l’histoire. Plus la police, aux ordres d’un régime, se fait dissuasive, plus le régime élargit la faille qui s’est instaurée entre elle et la population et plus il perd lui-même en adhésion. C’est en quelque sorte le cercle vicieux dans toute sa quadrature. Devenue majeure, la crise d’autorité amplifie le phénomène puisqu’elle ouvre, dans le temps linéaire de l’histoire, la possibilité que, s’amplifiant, cette faille finisse par faire brèche dans le bloc dominant par lequel, jusqu’alors, tout tenait, et qui désormais se délite.

 

 

Partant de là, de ce qui est constatable, il importe peu, sauf pour les maniaques de la caractérisation, de savoir de quel type serait cette crise que la catastrophique gestion conjoncturelle de la pandémie a rendue visible à tous ceux qui voulaient voir de quoi la Macronie était structurellement le nom. La réponse est simple : de ce néant déjà évoqué que la normalité pouvait encore cacher, mais que la crise sanitaire révèle dans toute son extension, effondrant par là-même ce qu’on nous avait vendu comme indépassable et finalement désirable parce qu’efficace, à savoir le modèle d’organisation et de gestion capitaliste du monde. Au vu du bordel qu’il a lui-même engendré et dont il tire profit pour réinitialiser son logiciel d’exploitation et creuser toujours davantage les inégalités qui le fondent, il ne faut pas être grand clerc pour affirmer que sa supposée supériorité intrinsèque – efficace et désirable – en a pris, sauf sur BFM et consorts, un sacré coup sur la tronche.

Il est un autre concept chez Gramsci – celui de « sens commun » – qui, curieusement, agite moins les consciences subversives que celui, finalement vague, de « crise organique ». Inspiré des idées du jeune Marx des "Manuscrits de 1844,"  le sens commun a trait, pour Gramsci, à l’expérience quotidienne de la communauté humaine, à ce qui fait perception commune et répandue sur l’état de la société, de son environnement, du mal de vivre qu’elle génère, de la crainte qu’elle inspire, du désir sourd de la transformer qui habite le commun mais dont il peine à trouver le chemin. Ce "sens commun", qui fut le fondement du mouvement des Gilets jaunes, c’est comme une activité critico-pratique de la quotidienneté commune, l’expression même d’une pensée du politique qui ne procède pas du haut, de l’État, du parti, de l’avant-garde. Le "sens commun", selon Gramsci, c’est ce qui va de soi en somme, ce qui fait décence ordinaire au sens orwellien du terme, ce qui fonde l’humanité de tout engagement dans le projet d’émancipation. Et c’est bien de cela dont il s’agit : de le refonder pour ne pas périr.

 

 

 

Freddy GOMEZ

PS : Et merci au camarade Arobase Gram d’avoir titillé la bête !

 

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