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Mis a jour : le lundi 5 avril 2021 à 11:47

Mot-clefs: Répression Resistances antifascisme
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A la demande expresse du Rectorat, des postes de contrôle avaient été établis à toutes les entrées du campus. 


Les vigiles, habillés de tenues sportives paramilitaires, équipés de talkies-walkies grésillants et de gilets pare-balles scintillants, contrôlaient scrupuleusement les sacs des arrivants, les palpaient, les fouillaient sans ménagement. Tous les objets suspects – ciseaux, petits canifs, coupe-ongles, même, trousses de maquillage, étaient impitoyablement confisqués.

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Et puis surtout les livres, tous les livres, sans distinction, jetés à la volée sur un tas qui, au fil des vagues, s’était transformé en pyramide de papier. Les premiers arrivants, sur le coup des 9 heures, avaient fait mine de protester – et comment est-ce que je vais faire mon cours sur Platon si vous me prenez mon Gorgias, mon Budé, avait glapi un vieux prof de philo matinal, chenu et trépidant, bande de nervis ?! – une virile bourrade dans le dos assortie d’un salutaire « Ta gueule ! » l’avait promptement ramené à la raison et c’est la tête basse et la queue entre les jambes qu’il parcourut d’un pas chancelant les quelques mètres le séparant de la porte, tandis que les costauds mis en train par l’incident se disposaient en burlesque haie d’honneur. 


Parmi les objets litigieux que recherchaient tout particulièrement les gardiens du temple blanquéro-vidalien, agissant manifestement sur consigne, figuraient les cartes de l’UNEF et les smartphones de marque Huawei. Les cartables et portefeuilles étaient carrément vidés sur le sol et malheur à qui était découvert porteur-euse de l’accablante pièce à conviction ! La carte était déchirée en mille morceaux, son détenteur ou sa détentrice démonstrativement giflé-e à toute volée et, dans la foulée, raccompagné-e à coups de pompes dans le train jusqu’à la sortie du métro. Les smartphones directement impliqués dans le génocide en cours au Xinjiang étaient, de même, projetés sur le sol, piétinés et leurs possesseurs contraints, en manière de plaisanterie, à se prosterner trois fois devant le portrait du Dalaï Lama que les spirituels et vigilants gardiens de l’ordre académique avaient pris le soin de scotcher sur les portes vitrées donnant accès au sanctuaire du savoir. 


Une petite foule de promeneurs de chiens et de chômeurs de longue durée s’était agglutinée aux abords de l’entrée principale, observant le déroulement des opérations et s’esbaudissant fort, encourageant les vigiles de la voix et du geste – « Allez-y, les gars, pas de quartier pour la chienlit ! Tous des fainiants, ces étudiants ! Et leurs profs, en vacances dix mois sur douze ! Non mais quel gâchis, tous ces bouquins que personne ne lit ! Feraient mieux de replanter des forêts, de mettre des caméras, d’ouvrir le commissariat qu’on nous promet depuis dix ans, de faire la chasse aux drogués ! ». Flattés et goguenards, les vigiles opinaient du chef et redoublaient de zèle. 


C’était, bien sûr, un véritable festival de contrôle au faciès : « Holà, toi, le bronzé, c’est quoi, ton petit nom ? Nidhal ? Pas bien de chez nous, ça, hein ? Et ta bourse de rentier, c’est qui qui la finance ? Et t’étudie quoi, si c‘est pas indiscret ? Le gaucho-islamisme ou l’islamo-gauchisme ? Quoi ? La géographie urbaine ? Ah, parce qu’y a des villes, chez toi, au bled ? Et quand tu seras docteur en géographie machin-chouette, tu vas pas rentrer au pays, hein, tu vas bien te trouver un petit fromage dans le coin, pas vrai ? Royalement payé à faire avancer la mixité sociale dans les beaux quartiers, le p’tit malin ! » – tout autour, badauds et ménagères aux caddies débordants se gondolaient, en redemandaient, tandis que les étudiants, tassés les uns contre les autres, attendaient anxieusement leur tour. 


Mais ce qui mettait les joyeux drilles du Rectorat en joie, plus que tout, c’était, selon leur mot exquis, les jeunes étudiantes « bâchées ». « Hé, cocotte, tu t’es trompée de métro, c’est pas le Salon du Camping, ici ! », lançait le chef, un vrai boute-en-train, tandis que les autres saluaient la saillie d’un éclat de rire énorme et qui n’en finissait pas. « Va falloir nous enlever ça, fissa, on n’est pas à la mosquée de Pantin ! », ajoutait-t-il, d’un ton nettement moins jovial. Dûment confisqués, les foulards allaient rejoindre les manuels de psychologie et le théâtre de Shakespeare en langue originale sur l’entassement voué à la benne qui, comme chaque jour, passerait sur le coup de dix-huit heures, histoire de faire place nette.

« Rentrée universitaire dans le calme et dans tout le pays, se réjouit le ministre de l’Eradication nationale », titrait en une le quotidien en f... (the f. daily) du lendemain matin. 
Ps : sujet de bac philo (en prévision de l’après-covid) : Commentez cette phrase attribuée à un célèbre auteur allemand : « Je préfère une injustice à un désordre ». Développez sa pensée et expliquez en quoi une injustice est toujours préférable à un désordre. 


En trois heures, coefficient 5.

 

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> .

L'unef briseur historique de mouvement, passerelle d'intégration des militant-e-s au "système, l'unef comme satellite du p.s doit crever !