La mémoire sélective de Valérie Boyer

Mis a jour : le mercredi 8 juillet 2020 à 02:02

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À l’heure où fait rage la guerre des mémoires, à l’heure aussi où la droite vacille à Marseille, à l’heure enfin où la France rayonne plus que jamais grâce aux génies littéraires que sont Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Michel Onfray ou Renaud Camus, un hommage s’impose à une personnalité politique qui ne ménage pas ses efforts pour apporter sa pierre à l’édifice de « l’exception française ». La députée de la huitième circonscription des Bouches-du-Rhône n’a jamais manqué l’occasion d’invoquer la grandeur de la France et de ses valeurs ancestrales. Récemment épinglée pour sa curieuse lecture des sondages, elle s’illustre aussi par un rapport plus que douteux à l’histoire : de Soliman le Magnifique au génocide des Arméniens, sa vision du passé reflète une défense à géométrie variable des minorités persécutées.

Députée de la huitième circonscription des Bouches-du-Rhône, Valérie Boyer avait fait partie en 2017 du dernier cercle d’irréductibles à soutenir François Fillon, mais, habile et déterminée, elle ne l’a pas suivi dans sa chute, puisqu’elle a réussi à se faire réélire au Parlement. Pour avoir su tenir ses positions et conserver son fief, elle a été nommée secrétaire générale adjointe du parti par son président Laurent Wauquiez, qui a vu en elle l’étoile montante de cette droite catholique en pleine résurrection.

Une « charité » bien ordonnée... 

Un catholicisme profondément réactionnaire, mais aussi identitaire. Proche de la Manif pour tous, Valérie Boyer a, jusqu’à cette année, manifesté une hostilité prononcée à l’encontre des droits des gays et des lesbiennes, s’insurgeant encore il y a peu contre le remboursement de la PMA si toutes les femmes (comprenez : même les lesbiennes) pouvaient y avoir accès. La députée semble surtout réserver sa charité chrétienne… aux Chrétiens, n’hésitant pas pour cela à remonter les siècles, à se placer sous les patronages prestigieux de François Ier et Soliman le Magnifique, dont l’alliance aurait permis la sécurité des Chrétiens d’Orient [1], et même à s’inscrire dans leur sillage  [2].

De cet amour du prochain qui est loin d’être universel témoigne aussi l’hostilité de Valérie Boyer à l’égard de la Turquie et des Turcs, qui constituent selon elle une menace directe pour l’Europe. Dans un discours lyrique prononcé au Parlement en juin 2016, elle avait fait part de son effroi devant la perspective d’une suppression des visas pour les ressortissants turcs dans le cadre d’un accord avec l’Union Européenne. Celui-ci contraignait en retour la Turquie, qui compte sur son sol plus de quatre millions de réfugiés, à empêcher ces derniers de traverser la mer Egée pour rejoindre l’Europe :

« 79 millions de Turcs (!) pourront librement circuler dans l’espace Schengen comme de véritables citoyens sans en être membres, c’est un marché de dupe ! »  [3]

On devine son soulagement lorsque le projet a finalement été abandonné. La députée avait, dans le même discours, reproché au président turc de vouloir « réislamiser » son pays [4]. Un reproche assez confus, et surtout pas forcément le plus pertinent : même si la propagande d’Erdogan mobilise la dimension religieuse, le régime a plutôt glissé, en particulier depuis trois ans, vers la tyrannie nationaliste davantage que vers la dictature théocratique.

Notons d’ailleurs, ici, un curieux deux poids deux mesures dans l’appréciation des dérives et crimes d’État puisque Valérie Boyer réserve au « boucher de Damas », Bachar al-Assad, une indulgence voire un soutien qui l’ont conduit à se rendre plusieurs fois en Syrie [5].

Quoiqu’il en soit, le choix du verbe « islamiser », comme la notion d’« islamisation », directement importée du vocabulaire de l’extrême-droite, n’est pas anodin. Il dit l’obsession de Valérie Boyer pour les musulmans, les musulmanes… et leur voile, décrit par exemple, en 2016, comme un « signe d’allégeance à notre ennemi » : comprendre le terrorisme d’inspiration « salafiste ». La députée est même allée jusqu’à préconiser ni plus ni moins que « mettre un terme » au port du foulard !

Un devoir de mémoire à géométrie variable 

Une des constantes de Valérie Boyer est la manière dont elle utilise l’histoire pour légitimer ses goûts et dégoûts en matière de groupes religieux. C’est ainsi qu’elle évoque le « génocide perpétré par l’État islamique »à l’encontre des chrétiens d’Orient, en introduction de son texte de loi « visant à réprimer la négation des crimes de génocide et des crimes contre l’humanité », proposé et adopté par le Parlement en janvier 2016. Rappelons à toutes fins utiles que l’écrasante majorité des victimes de « l’État islamique » est constituée de musulmans, et que, tout autant que les « chrétiens d’Orient », les « musulmans d’Orient » pourraient bénéficier d’un peu de charité chrétienne.

Initialement destiné à pénaliser ceux qui se rendraient coupables de négation du génocide des Arméniens et des Assyro-chaldéens, en 1915, le texte a dû englober, pour éviter d’être rejeté par le Conseil constitutionnel, les génocides reconnus au vingtième siècle, ainsi que les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Pourtant, ne cherchez pas : vous ne trouverez dans aucune des multiples interviews de Valérie Boyer de références aux victimes du premier génocide du vingtième siècle : les Héréros – ni du dernier : les Tutsis.

On pourrait, cela dit, se demander si l’esprit « extensif » de la loi présentée au Parlement pourrait, un jour, se retourner contre la députée qui en est l’auteure et rapporteuse. Car celle qui s’est faite pour l’occasion la porte-parole de la mémoire des opprimé.e.s est la même qui s’était indignée en février 2017 des propos tenus par Emmanuel Macron lors de sa visite en Algérie, lorsqu’il avait qualifié la colonisation française de « crime contre l’humanité ». Au cours d’une manifestation de Pieds-noirs organisée à Marseille, elle avait appelé à « rejeter l’idéologie de la repentance si chère à la gauche ». Après avoir reproché à Recep Tayyip Erdogan une mémoire en effet gravement sélective, elle avait alors vanté les vertus thérapeutiques de l’oubli, en posant sur sa page Facebook cette question rhétorique :

« Est-ce agir en homme d’État que de rouvrir les cicatrices du passé ? »

 

Compte tenu du savant mélange d’hypocrisie et d’amnésie collective qui prévaut au sein de l’élite politique française, Valérie Boyer ne risque toutefois pas d’être inculpée pour négation de crimes contre l’humanité. Loin d’entamer un processus d’introspection qui mènerait la France à reconnaître les crimes dont elle s’est rendue coupable dans ses colonies, des personnalités politiques de premier plan en viennent quasiment à demander aux descendants des peuples colonisés de la remercier d’être venue les civiliser. Rappelons les propos de François Fillon, relayés par celle qui fut sa porte-parole :

« La France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord. » 

Une telle générosité, un tel sens du partage, une telle abnégation devraient effectivement valoir la reconnaissance des peuples qui ont eu privilège d’être colonisés par la France.

On est finalement en droit de s’interroger : la ferveur avec laquelle Valérie Boyer défend les chrétiens d’Orient procéde-t-elle de l’amour du prochain, ou bien d’une solidarité plus étroite pour le coreligionnaire, ou bien, plus prosaïquement encore, d’un rapport problématique avec les Mahométans ? Valérie Boyer semble en effet moins intéressée par l’identité des victimes que par celles des bourreaux : comment expliquer, sinon, son silence sur les persécutions dont font l’objet les Chrétiens d’Inde ou de Palestine ? Les minorités chrétiennes qui suscitent ses élans de compassion sont avant tout, manifestement, celles qui sont victimes de bourreaux musulmans.

Du Caucase à l’Aquarius

Mais sans doute faut-il prendre en compte aussi, parmi les motivations de ce devoir de mémoire et de solidarité à géométrie variable, le calcul des bénéfices électoraux, non négligeables dans une circonscription qui compte quelques 50000 Arméniens. Une communauté, il faut le rappeler, constituée de descendants de réfugiés arrivés par bateaux au lendemain du génocide.

Or, comme en témoigne cette lettre envoyée au préfet des Bouches du Rhône par le maire socialiste de Marseille, Siméon Flaissières, en octobre 1923, l’accueil réservé à ces « métèques » chrétiens n’était pas très différent de celui qui est réservé aux réfugiés d’aujourd’hui :

« Depuis quelque temps se produit vers la France, par Marseille, un redoutable courant d’immigration des peuples d’Orient, notamment des Arméniens. Ces malheureux assurent qu’ils ont tout à redouter des Turcs. Au bénéfice de cette affirmation, hommes, femmes, enfants, au nombre de plus de 3000, se sont déjà abattus sur les quais de notre grand port. Après l’Albano et le Caucase, d’autres navires vont suivre et l’on annonce que 40000 de ces hôtes sont en route vers nous, ce qui revient à dire que la variole, le typhus et la peste se dirigent vers nous, s’ils n’y sont pas déjà en germes pullulants depuis l’arrivée des premiers de ces immigrants, dénués de tout, réfractaires aux mœurs occidentales, rebelles à toute mesure d’hygiène, immobilisés dans leur indolence résignée, passive, ancestrale. (…) La population de Marseille réclame du gouvernement qu’il interdise vigoureusement l’entrée des ports français à ces immigrés et qu’il rapatrie sans délai ces lamentables troupeaux humains, gros danger public pour le pays tout entier » [6]

Que nous dit Valérie Boyer, un siècle plus tard, alors que des migrants arrivent, par la mer également, chercher refuge en Europe ? Sa sympathie rétrospective pour les réfugiés d’hier se prolonge-t-elle vis-à-vis des réfugiés d’aujourd’hui ? Eh bien non !

C’est en effet un non catégorique qu’oppose l’élue à l’accueil de l’Aquarius, ce bateau affrété par une ONG pour porter secours aux réfugiés en provenance du Sud et de l’Est de la Méditerranée.

« Non à l’Aquarius à Marseille ! Notre pays doit être ferme » : telle a été la réaction sans équivoque de la députée alors que tous les ports d’Europe du Sud fermaient leur porte au navire humanitaire, le condamnant à errer avec une soixantaine de passagers à son bord – alors que l’actuel maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, s’était déclaré favorable à l’accueil du bateau, se démarquant ainsi de sa famille politique.

Tempête dans un pot de yaourt 

Si Gaudin a semblé par ce geste vouloir marquer son appartenance à une droite « centriste », Boyer quant à elle flatte sans complexe la frange la plus droitière de son électorat. Et pour cela, tous les moyens sont bons. Un matin de septembre 2017, la députée ouvre son frigo et pose ses yeux sur l’emballage d’un pot de « yaourt à la grecque », sur lequel elle aperçoit une église grecque… dépourvue de croix en son sommet ! Doux Jésus ! Il n’en faut pas davantage pour déclencher la sainte colère de Sœur Valérie, qui aussitôt adresse un courrier au PDG de Carrefour, l’un des distributeurs du produit, à qui elle reproche très sérieusement de, sic :

« renforcer le christianomépris ». 

Et de s’indigner tout aussi sérieusement sur sa page Facebook :

« Jusqu’où va aller le renoncement, le déni de nos racines et de notre histoire ? » 

Rappelons tout de même que nous parlons, ici, de yaourt. Si la députée s’est attribuée la paternité du buzz du yaourt à la grecque, déclenchant une franche hilarité sur les réseaux sociaux, l’exactitude nous force à reconnaître que l’affaire avait été initiée quelques semaines plus tôt par des internautes de la fachosphère qui, eux, ne rigolaient pas du tout.

notes

[1] Cf. Question au gouvernement n°9597 : « La France est garante de la paix mondiale et notamment de la sécurité des Chrétiens d’Orient puisqu’elle est la fille aînée de l’Église par tradition et qu’elle est une influence majeure en Orient et ce depuis le XVIème siècle, grâce à l’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique, première alliance entre un roi très chrétien et un monarque musulman. »

[2] Proposition de loi n°2642 : « Nous avons un rôle de protection envers les Chrétiens d’Orient, qui est l’héritage d’une longue histoire remontant aux capitulations signées par François 1er avec le sultan Soliman le Magnifique en 1535. »

[3] Questions au gouvernement, Séance du 15 juin 2016.

[4] Questions au gouvernement, Séance du 15 juin 2016.

[5] Cf. Wikipedia, « Valérie Boyer », rubrique « Liens avec le régime syrien » : « Dans les années 2010, Valérie Boyer se rend plusieurs fois en Syrie, alors en guerre, où elle rencontre en 2016 le dirigeant syrien, Bachar el-Assad, et Ahmad Badreddin Hassoun, grand mufti de Syrie. Elle défend l’idée d’une alliance de circonstance avec Bachar el-Assad, et met en doute la responsabilité du régime dans des attaques chimiques. Elle critique les Syriens qui "quittent leur pays au lieu de lutter pour leur liberté […] alors que nos parents et nos grands-parents sont restés en France pour combattre le nazisme". Selon Le Monde, cet argumentaire est "très proche de certaines analyses de Marine Le Pen" ».

[6] Cf. « À Marseille, personne n’échappe à cette mémoire »L’Humanité, 24 Avril, 2015.

https://lmsi.net/La-memoire-selective-de-Valerie-Boyer