Les stases d'une opposition hivernale

Mis a jour : le dimanche 28 juin 2020 à 13:12

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« Les révolutions prolétariennes, au contraire, comme celles du XIXe siècle, se soumettent elles-mêmes à une critique permanente, ne cessent d'interrompre leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà avoir été acquis, pour le recommencer une fois de plus, raillent sans complaisance les velléités, faiblesses et misères de leurs premières tentatives, semblent n’assommer leur adversaire que pour le laisser tirer du sol des forces nouvelles et se redresser encore grandi en face d'elles, ne cessent de reculer devant l'immensité chaotique de leurs propres buts, jusqu'à ce qu'enfin la situation créée rende tout retour en arrière impossible et que les circonstances elles-mêmes lancent ce cri : “Hic Rhodus, hic salta !” Voici la rose, ici tu dois danser ! »

Karl Marx,    « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » (1852), Œuvres IV. Politique I, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1994, p. 441.

 



Pendant ces derniers mois de décembre-janvier-février où la France était agitée par l'opposition à la retraite-à-points, il a été beaucoup question de « l'inquiétude des Français » face aux changements nécessaires impliqués par cette réforme présentée comme « plus juste ». Manière de stigmatiser l'arriération et l'empâtement de toute une frange de la population. Du côté des experts et autres analystes, voire de certains syndicalistes, la seule chose malheureuse aurait été les maladresses du gouvernement dans sa méthode. La ritournelle est désormais usée : déjà en 2010, lors d'une précédente réforme des retraites, ce petit air s'entendait parmi les médiatiques à forme de syndicaliste. En tout cas la rhétorique macronienne sur la mobilité faisait partie de la propagande pour créer l'adhésion à ce « projet ».

 

Sur le front du refus, dans toutes les têtes, il était question de colère mâtinée de revanche plutôt que d'inquiétude. Cela se sentait, se respirait à pleins poumons. C'était avant le connarovirus. Il faut dire qu'une fois de plus, l'arrogance du personnel d’État était à son comble : la « pédagogie » et l'infantilisation battaient leur plein alors même que l'improvisation brutale – comme face au Sras-Cov-2, selon la science – régnait sur les hauteurs de l’État.

 

Les hostilités ont commencé avec les salariés de la RATP (Régie Autonome des Transports Parisiens) le 13 septembre. Par la suite, peu d'attention a été portée au retrait généralisé des conducteurs et contrôleurs de la SNCF suite à l'accident de TER (Transport Express Régional) survenu le mercredi 16 octobre sur un passage à niveau de Saint-Pierre-sur-Vence (Ardennes) qui a fait onze blessés. L'usage massif du droit de retrait était un événement où était dénoncé la compression des effectifs qui avait abouti à ce que des conducteurs se retrouvent seuls dans un train. Le représentant placier de la classe dominante dans ce secteur a dû réagir vertement en contestant ce droit pour le requalifier en grève avec toute la juridiction qui la légitime, mais surtout pour signifier qu'elle était donc illégale. Il faut dire que le geste radical des agents SNCF intervenait au moment des départs en vacances d'automne. Dans la foulée et tant qu'à faire, la grève était aussi considérée illégitime par la direction de la SNCF. Voilà une grève sans revendications qui existait sans qu'aucun préavis syndical n’en ait autorisé la possibilité. Le droit retrouvait ainsi sa source : le rapport de force. La loi passait à l'arrière-plan et devenait relative. Parler de « grève sauvage » était là pour effrayer et faire immédiatement penser à la sauvagerie. Une autre mobilité que la jupitérienne se manifestait : un devenir.

 

Et quoi de plus défensif que cette réaction à un fait qui était la conséquence de mesures défavorables aux salariés de la SNCF ? Pourtant l'initiative spontanée des agents obligeait direction et syndicats à se concerter dans la nuit du vendredi au samedi. Et ce refus déterminé donnait quelque crédit à l'autre initiative qui était venue de Paris avec la RATP, le préavis de grève illimitée à partir du 5 décembre. On pouvait bien sûr être sceptique sur ce genre de mouvement où les choses se passent surtout médiatiquement avec une Intersyndicale du haut qui manœuvre et qui finit par « siffler la fin de la récréation ». Ici la situation était différente avec la permanence rafraîchissante des Gilets jaunes. Et le pouvoir était affaibli, malgré ses mesures d'exceptions concernant « les casseurs » qui constitutionnalisaient l'état d'urgence consécutif aux attentats des intégristes musulmans obsédés par un djihad venu d'Irak et de Syrie.

 

Dire que c'était peine perdue, que tout revient toujours au même à partir de maintenant ( où désormais, il faudrait attendre « le jour d'après » ) est une illusion rétrospective : celle qui voudrait ne voir le passé qu'à partir de ce qu'il est devenu. Cela autorise tous les bricolages narratifs qui déforment le moment passé envisagé. Et s'agit-il même d'un passé, tellement son actualité est intégrée dans ce présent calfeutré ? De plus, en situation d'adversité, la défensive est bien trop souvent conçue comme un moment passif alors que l'exemple de toute cette fin de semaine du mois d'octobre à la SNCF prouve qu'il peut aussi y avoir une dynamique, loin de la passivité qui vient à l'esprit lorsqu'on parle de défense. La défensive n'est pas forcément statique mais peut être une contre-offensive. En fait, elle ne peut s'envisager sans son double : l'offensive. Bien sûr, dans le moment défensif le sujet est assujetti parce qu'il est placé dans une contrainte de temps, de terrain d'opération et d'usage des armes. Mais ce qui compte, c'est la durée avec ses moments et le passage à une autre situation plus favorable. Pourtant cette actualisation d'un dynamisme large et extensif ne s'est pas produite.

 

La manifestation du 5 décembre fut un succès partout en France. Elle devait réaliser les prémisses du syllogisme stratégique contenu dans le mot d'ordre du 13 septembre : « grève illimitée ». Le mot d'ordre était inhabituel surtout lorsqu'il provenait de syndicats qui n'avaient pas été très brillants par le passé. Les Gilets jaunes étaient pourtant passés par là. Ce mot d'ordre avait pour lui la possibilité de l'accumulation des idées, des rêves et des armes. Entre le 5 décembre et le 17 décembre, deuxième journée d'action ( comme le spectacle des « mouvements sociaux » aime à le dire ), il devenait clair que la stratégie dominante au sein de l’opposition fut cette combinaison incohérente entre la manifestation dans les centres-villes et la grève... « partout où c'est possible », voire « là où les salariés le décident ». On connaît mieux comme détermination. Nous n'étions plus dans la radicalité automnale du détournement du droit bourgeois qu'avaient su opérer les conducteurs et contrôleurs de la SNCF.

 

Dans ce genre de stratégie syndicale, la manifestation prime sur la grève : elle est avant tout là pour se faire entendre de l'autorité politique et permettre à des représentants déjà installés, distincts des élus de l'Assemblée nationale (mais souvent associés), de négocier au mieux les revendications qu'eux-mêmes savent promouvoir dans des assemblées. Et dans ce cas, pour les uns et pour les autres, seule importe la quantité de manifestants, chacun bataillant ferme pour maximiser ou minimiser. Or, la logique du savoir voudrait qu'avant la mesure de la quantité (Occurrence, Occurrence!) intervienne bien en amont l'appréhension du phénomène et de son existence, puis la caractérisation de sa qualité. Le phénomène est apparu disons entre le 13 septembre et le 5 décembre mais de manière fugace. Dans la stratégie dominante, il ne semblait pas y avoir de place pour la qualité. Il aurait fallu pour cela la laisser surgir : concevoir une fulgurance dans l'ordre du temps, une extension-surprise pour ce qui concerne l'espace. Mais non, le devenir était bloqué et la stratégie était posée a minima et conçue pour que les syndicats, d'abord unis, puissent jouer leur rôle et reprendre la main par rapport aux Gilets jaunes, pour leur plus grand intérêt.

 

Il y eut pourtant des assemblées générales de grévistes sans frontières corporatistes ou même catégorielles pour constituer le cœur de l'opposition et éventuellement lui donner une autre direction. Des stratégies divergentes basées sur davantage d'autonomie voulaient percer, d'autant que les manœuvres syndicales n'avaient plus court (celles des partis politiques davantage, mais sans plus de réels effets). La grève est alors restée dans l'ombre de la manifestation même si les dockers des ports et les ouvriers des raffineries furent de la partie en bloquant leur lieu de travail. C'est ainsi qu'après les vacances de Noël, lorsque les transports commencèrent à reprendre leur trafic, la passivité qui avait dominée se révélait d'autant plus. Et c'est peut-être là l'échec principal de la généralisation et de l'extension de la grève.

 

Cette passivité néfaste est présupposée par la stratégie qui veut que l'on doive déléguer son pouvoir aux responsables patentés. L'exemple de la Grèce avec ces leaders politiques de la gauche radicale qui, à l'été 2015, se sont finalement soumis aux diktats néo-libéraux des « décideurs » de la commission européenne, ne semble pas avoir effleuré les stratèges sincères. Dans une pure logique de représentation, concurrente de celle des élections de l’État, il s'agit de rassembler le plus de salariés possible grâce à l'élaboration d’une opinion contraire aux mesures gouvernementales, opinion qui doit se faire valoir par la médiation de l'appareil télévisuel et de ses dérivés sur internet ainsi que par des sondages. Ce vieux schéma était particulièrement actif à l'automne 2010. C’est moins vrai tout de même cette fois, avec une Intersyndicale beaucoup plus en prise avec la rage qui se manifestait dans les rangs de chacune de ses composantes. Mais ça l’est tout de même beaucoup trop, étant donné la nature de ce gouvernement qui n’est là que pour exécuter coûte que coûte des mesures correspondant à des standards politiques dédiés à la concurrence déchaînée sur le marché mondial des flux de marchandises, prêt pour cela à hausser son niveau de violence avec ses BRAV-M (l'acronyme n'a pas été choisi au hasard).

 

 

Et d'ailleurs cette réforme est une déréglementation supplémentaire du Droit du travail puisqu'il s'agit au fond de faire de la grande majorité des salariés des surnuméraires comme les autres : les mettre au rebut lorsqu'ils n'ont plus l'énergie suffisante pour cracher, à travers leur participation à la force de travail, la plus-value dont bénéficie le capital. On oublierait presque qu'à travers cette « réforme », il s'agit de l'exploitation capitaliste et pas seulement des fonds de pensions de la finance : toute une vie centrée sur l'économie du travail d'autrui qui lui-même produit des marchandises prêtes à être échangées. L'argumentation contre-dépendante des mots de la propagande gouvernementale qui voudrait transformer le marché du travail (sur le modèle de la fonction publique) pour « vivre dignement de son travail » en répartissant mieux les richesses – avec des pensions permettant de répondre aux « besoins sociaux de base » – cette argumentation est aussi complètement passive. La valeur pour elle n'est que celle des théoriciens du libéralisme du XIXe siècle : la valeur-travail. Il s'agirait ainsi de promouvoir une valeur non lucrative. Et ceux qui s'abusent sur cette argumentation pourront par exemple croire dans la foulée qu'une « économie politique » équivaut à tout ce qu'il y a de mieux à gauche. Une économie oui, mais « politique », c'est-à-dire pleine de critique degôche dedans.

 

Pour comprendre ce qui s'est passé cet hiver 2019-2020, la logique de la représentation semble particulièrement effective si elle est rapportée à un secteur de la classe moyenne, celui voué à l'encadrement de la « ressource humaine », elle-même se destinant à œuvrer sur le marché du travail numérisé du futur : l'éducation nationale. En effet, les enseignants sont frappés de plein fouet par une réforme qui assure un déclassement inédit de cette frange de la classe moyenne, sans doute davantage que les avocats. Dans les établissements (écoles, collèges ou lycées) où ont pu se tenir des assemblées générales, il était frappant de constater qu'elles tournaient à vide. Des décisions pouvaient ainsi se prendre (« grève reconductible ! ») en étant complètement hors-sol : en n'engageant à rien. Chacun reprenait comme si de rien n'était le train-train quotidien : chacun voyait midi à sa porte et suivait avant tout ses petites convenances personnelles. Quelles différences, dans ce cas, avec les assemblées organisées par un syndic de copropriété, où l'on peut se faire représenter au moment du vote et avoir une influence à distance ? C'était la grève comme d'habitude : passive. Une crise qui passe vite, comme par définition.

 

Beaucoup de caisses de grève ont fleuri, notamment les « cagnottes en ligne » sur internet. C'est une différence non négligeable avec les « mouvements » de 2003 et 2010 contre les réformes gouvernementales des retraites. Ici il y avait la possibilité avec ce moyen de s'engager véritablement dans une action longue en entraînant une masse critique de salariés dans la grève. Seulement elles n'ont pas vraiment eu cet effet. Bien souvent, on s’en est servi pour se dédouaner en donnant, parfois généreusement (et charitablement), renforçant une sorte d'héroïsation satisfaite de l'autre qui se mouille et se retrousse les manches : un peu comme les applaudisseurs de 20 heures que l'on entend sur leurs balcons d'immeubles de ville par temps de pandémie. Le vide s'y exprime en même temps que la peur. Dans l’Éducation nationale la fonction des caisses de grève semble s'être réduite à un repli sur « la vie scolaire » ordinaire de l'établissement singulier. Ce secteur n’a guère été touché par l'inquiétude du devenir. L'illusion dans ce milieu était à son comble lorsqu'il était dit (sur le mode du trépignement infantile) qu'il fallait absolument une rigueur des services de gestion de l'institution scolaire pour bien compter le nombre de grévistes. Il fallait être bien représenté. Toujours ce vieux principe de la séparation (maître-esclaves, gouvernants-gouvernés) qui polluent des têtes parfois sincères. Si la partie moyenne de la hiérarchie sociale de la société peut être considérée comme une classe, alors elle est la classe de l'illusion.

 

Au-delà de ce secteur, cette tentative d'opposition générale est, malgré tout, face à son échec, mais c’est un échec tout relatif. En effet, un peu comme à la guerre (depuis la fin du siècle dernier), une victoire n'est jamais claire, un échec est complètement relatif : tout continue sous des formes variées et asymétriques. Cette logique de la représentation qui innerve l'action s'oppose au retour d'une autre logique qui pourtant s'est manifestée plus d'une fois dans l'histoire, logique dont il s'agirait de s'inspirer pour garder la maîtrise de ce que l'on entreprend. Pour cela, il faut considérer qu'il y a d'un côté la tentation de penser que c'est toujours la même chose dans ce genre de mouvement : c'est l'éternel retour du même comme si nous étions des primitifs enfermés dans un temps cyclique an-historique. Dans ce cas, l'action risque de tomber dans l'impossible, comme inhibée. Inversement, il y a la pensée qui consiste à considérer que la vie sociale est un pur dynamisme propice à tous les événements possibles, un flux processuel. Tout est en mouvement et en puissance et cela permettrait l'émergence de luttes multiples appelées à converger. La pensée tragique a des vertus mais nous sommes sans doute dans l'obligation de tenir ces deux aspects incompatibles ensemble pour trouver une voie de passage. Et ce postulat de la représentation au sein même des rangs de manifestants est un véritable scotome empêchant d'avoir un horizon désirable.