Fermetures d’usines : vent de colère chez Cristal Union

Mis a jour : le mercredi 25 mars 2020 à 12:02

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2020, une année sombre pour l’industrie du sucre en France. Annoncée l’an dernier par le comité exécutif de Cristal Union, les fermetures des usines de Toury (Eure-et-Loir) et de Bourdon (Puy-de-Dôme) auront bien lieu. La baisse des cours du sucre n’explique pas tout, la mauvaise gestion est aussi en cause. Résultat : de nouvelles régions rurales seront sinistrées.

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Avec Cristal Union, les cultivateurs vont bientôt manger la betterave par la racine

« Un coup de massue ! » Dans la Beauce et en Auvergne, les salariés de Cristal Union, nº2 français de l’industrie de la betterave et du sucre alimentaire, commencent à pointer à Pôle Emploi. La mobilisation syndicale n’aura malheureusement pas eu raison de la volonté de la direction de la coopérative qui se cache derrière des mots comme « restructuration », « économies d’échelle » ou « activité globale du groupe ». Alors que l’entreprise a produit 1,5 million de tonnes de sucre et 1,8 million d’hectolitres d’alcool en 2019 dans ses dix usines installées en France, et réalisé près de deux milliards de chiffres d’affaires, sur le terrain, la fermeture de deux d’entre elles est surtout synonyme de drames humains et sociaux. Le tout alors que les prix du sucre - accusés d’être à l’origine des difficultés de Cristal Union - remontent…

 

Retour sur une catastrophe annoncée

Mercredi 17 avril 2019, Villette-sur-Aube. Le conseil d’administration du groupe Cristal Union se réunit au siège de cette entreprise sucrière née en 2000 de la fusion de plusieurs petites coopératives régionales. Tout le monde le sait, le couperet va tomber. Après trois années de mauvaises récoltes, deux ans après la fin des quotas sucriers européens, et alors que la planète est en pleine surproduction, la filière française a un genou à terre. Face aux opposants à ces fermetures annoncées, Pierre Ducret, le directeur du site de production de Toury dans l’Eure-et-Loir, se retranche derrière le vocabulaire de sa hiérarchie : « Ce projet de restructuration vise à pérenniser l’activité globale du groupe Cristal Union. » Dont acte ! Côté syndical, on pointe surtout du doigt le manque d’investissements au cours de la décennie écoulée, ainsi qu’une mauvaise gestion de l’usine. « Le site de Toury est en délabrement depuis son rachat en 2012, regrette Frédéric Rebyffé, le responsable de la CGT locale. Il n’y a pas eu d’investissement majeur pour son avenir. Ce sont ces sites qui trinquent » en premier.

Jeudi 16 mai, rebelote. Des dizaines de salariés du groupe Cristal Union se retrouvent à Pithiviers, à l’heure d’une nouvelle assemblée générale de leur coopérative. Ils savent déjà les détails de ce qui sera annoncé, mais refusent la fatalité : la coopérative va annoncer le calendrier de la fermeture de deux usines historiques en France, celle de Toury à 35km au nord d’Orléans et celle de Bourdon, à deux pas de l’aéroport de Clermont-Ferrand. Une troisième usine à Erstein, à 20km de Strasbourg, est aussi sur la liste des victimes, avec l’arrêt partiel de son activité.

À Pithiviers, près de l’usine de Toury, ils se sont donc tous donné rendez-vous pour crier leur colère. Les syndicats sont sur le pied de guerre. « Nous voulons faire entendre la colère des salariés et dire non à la fermeture de l’usine de Toury, s’emporte le responsable de la CGT, très représentative au sein de la coopérative sucrière. Cristal Union a mal anticipé la concurrence de pays comme l’Inde et la Thaïlande. La fin des quotas sucriers provoque des difficultés pour toute la filière, mais réduire les effectifs n’est pas la solution. » Autour des salariés de Toury, leurs collègues alsaciens et auvergnats font front. Mais ils savent que leurs jours sont comptés. En 2020, ils perdront tous leur emploi. À Toury, dont toute l’activité économique tourne autour de son immense usine de transformation de betteraves, c’est le drame. Quelque 140 familles sont concernées. Idem en Auvergne où la sucrerie de Bourdon, fondée en 1835 (la plus ancienne de France), ne trouve plus grâce aux yeux de la direction.

 

Rejeter la faute sur les marchés mondiaux

« C’est le début d’une nouvelle histoire », disait Alain Commissaire, directeur général de Cristal Union, en 2017 à l’annonce de la fin des quotas européens sur le sucre. Mais une mauvaise histoire, aurait dû préciser le patron de la deuxième coopérative française, qui rassemble près de 10000 exploitants à travers la France. Deux ans plus tard, les arguments sont toujours les mêmes : c’est la faute aux marchés et « pour durer, l’industrie sucrière européenne doit se restructurer profondément ».

Concrètement, la filière sucrière doit s’adapter à une surproduction mondiale, à la volatilité des cours du sucre, et gagner en compétitivité face à leurs confrères de pays comme le Brésil ou l’Inde. Selon Alain Commissaire, le pire est même devant nous : « Les rendements ont baissé et les producteurs ont raison d’exiger une meilleure rémunération. Mais cela crée aussi des distorsions par rapport au marché mondial et une situation difficile pour l’industrie, car les cours sont tirés vers le bas aussi sur notre marché domestique. La production européenne doit, si elle veut durer, se restructurer en profondeur. Une quinzaine d’usines doit fermer en Europe. »

 

Une fermeture d’usine : un drame social

Dans son discours, le patron de Cristal Union se défend, mais semble ignorer la dimension humaine, à l’échelon local, des fermetures d’usine. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. « À Toury, les planteurs verront leur production traitée dans deux autres sites, mais il faut s’occuper des 120 salariés, promet le directeur général. Nous essayons également de rationaliser nos activités au nord de Paris et en Picardie. » À Toury justement, la dégringolade a commencé. Huit ans après son rachat par Cristal Union, l’usine est donc en train de fermer. Un véritable gâchis.

Dans cette bourgade de 2650 habitants, la fermeture de l’usine de sucre – en plusieurs étapes – est aujourd’hui dans tous les esprits. La région se sait déjà sinistrée, les premiers licenciements viennent d’avoir lieu, le 4 février dernier, la fermeture définitive aura lieu à la fin de l’été. « Au total, une soixantaine de salariés sont concernés, explique Frédéric Rebyffé de la CGT, dans les colonnes du journal La Croix. Puis ce sera au tour des personnes qui travaillent à la distillerie de partir en juin. » Les dernières expéditions de produits devraient s’étaler de juillet à septembre. Ensuite, c’est le trou noir. Pourtant, ce petit coin de Beauce a encore de vrais arguments à faire valoir : la terre y est riche et propice à la culture de la betterave, et le savoir-faire évident, l’usine opérant depuis plus de 140 ans.

Dans les petites rues de Toury, autour de la mairie, les commerçants redoutent eux aussi la fermeture de l’usine, car ils savent que la mise au chômage de près de 150 personnes va aussi avoir un impact sur eux.

Même chose pour les sous-traitants de l’usine, dans le domaine du transport par exemple. « Des restaurateurs et des bars du coin ont une bonne partie de leur clientèle qui est liée à la sucrerie : ce sont des salariés, des chauffeurs qui apportent les betteraves…, constate le leader de la CGT locale. La sucrerie travaille avec des sous-traitants locaux, des transporteurs. Qu’est ce qui se passera pour eux ? Avec mes collègues, nous nous sommes vus grandir à l’école puis vieillir à la sucrerie. Plus de 60% des salariés ont eu, ou ont, un parent, un oncle, un frère ou un cousin qui a travaillé ici. » Et ce n’est pas l’autre usine de Toury – une cartonnerie – qui pourra reprendre les salariés sur le carreau. Il y a quelques jours, le maire sortant, Laurent Leclercq, se représentait aux municipales, sous la bannière Toury l’avenir ensemble. Dans son programme, la fermeture de la sucrerie constituait, selon ses mots, « un gros dossier ». Un euphémisme.