Petits et grands services entre puissants : le club secret des « Canetons du Châtelet »

Mis a jour : le jeudi 26 décembre 2019 à 13:10

Mot-clefs: Economie
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Qui connaît le réseau des Canetons du Châtelet ? Quelques initiés. Pourtant ce club très select est diablement puissant. Sa principale caractéristique réside dans sa capacité à placer ses membres dans les entreprises proches du secteur public et de procéder à de la casse sociale.

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A l'origine des canetons du Châtelet

Qui connaît le réseau des Canetons du Châtelet ? Quelques initiés. Pourtant ce club très select est diablement puissant. Sa principale caractéristique réside dans sa capacité à placer ses membres dans les entreprises proches du secteur public et de procéder à de la casse sociale. La fin du statut de cheminot, les évolutions libérales du droit du travail, le démantèlement à venir d’Engie, la fin programmée d’EDF sont à mettre à l’actif des canetons. Gros plan sur quatre d’entre eux, aujourd’hui symboles du télescopage entre public et privé, et du détricotage du tissu économique français.

Paris, mai 1991. François Mitterrand nomme son avant-dernier gouvernement socialiste, dirigé par Edith Cresson. Peu connue du grand public, Martine Aubry – la fille de Jacques Delors, alors tout puissant président de la Commission européenne – est nommée comme ministre du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle. Elle a 41 ans.

Cela fait alors dix ans que Martine Aubry mélange les genres entre environnement gouvernemental et patronat. Entre 1989 et 1991, de passage chez le métallurgiste Péchiney, elle est directrice adjointe de Jean Gandois, futur patron du CNPF (ex-Medef). A droite comme à gauche, la politique est avant tout une histoire de réseau. Et Aubry crée le sien. Elle s’entoure d’un « commando » de trentenaires, alors quasiment inconnus, surnommés les Canetons du Châtelet, du nom de l’hôtel particulier cossu où siège le ministère. Leurs dents rayent le parquet. Ils se nomment Muriel Pénicaud, Guillaume Pepy, Jean-Pierre Clamadieu ou encore David Azéma. Le club des canetons apparait. Près de 30 ans après ils continuent de se réunir. Leur ambition n’est pas seulement professionnelle. Ce sont des politiques. Ils ne l’ont pas oublié. Ils veulent transformer le pays, en faire un paradis libéral, dérégulé. N’oublions pas qu’en Europe ce sont des personnalités se prétendant de gauche, Blair ou Schroeder, qui ont transformé leurs pays en paradis pour le capitalisme financier. Nos cannetons du Châtelet opèrent de manière souterraine en se distribuant les postes les plus prestigieux. Retour sur 4 d’entre eux.

Muriel Pénicaud : « S’adapter aux mutations économiques »

Inconnue du grand publique avant l’arrivée au pouvoir de l’équipe Macron en 2017, Muriel Pénicaud est certainement celle qui a le plus gagné en notoriété ces deux dernières années. Son parcours entre privé et public est remarquable, passant chez Dassault Systèmes, Danone, Orange, la SNCF ou encore Aéroports de Paris. Classique pour un haut fonctionnaire, avant d’être nommée ministre du Travail.

Les syndicats retiennent alors leur souffle : ils gardent en mémoire la précédente ministre et leur lutte contre la loi travail de Myriam El-Khomri (devenue depuis directrice d’une entreprise de conseil et de courtage en assurance). Le projet de loi, préparé par Emmanuel Macron (ministre de l’Economie à l’époque), tend vers toujours plus de flexibilité et vers le détricotage du droit du travail. Elle utilise alors un vocabulaire choisi comme « combiner liberté et protection », « dialogue social », « adaptation aux mutations économiques ». Trois ans plus tard, Muriel Pénicaud propose un copié-collé : « Le chemin que nous proposons, c’est de donner à la fois plus de liberté et plus de protection. […] Il faut s’adapter et anticiper les mutations de l’économie. » Fervente défenseuse de la réforme des retraites qui a poussé la France dans la rue en décembre 2019, Pénicaud n’a pas peur de casser des œufs, sa retraite est déjà assurée. Si elle se dit déjà « fière du travail accompli » à la tête du ministère du Travail, Muriel Pénicaud marche dans les pas de son mentor, Martine Aubry, en termes de réseautage. En 2018, elle a nommé Jean-Marie Marx comme haut-commissaire aux compétences et à l’inclusion. Un ancien Caneton, lui aussi…

Guillaume Pepy : « Il n’a jamais aimé le train »

Plusieurs fois sur la sellette à cause de crises mal gérées, Guillaume Pepy vient de quitter une bonne fois pour toutes la SNCF en octobre 2019, après onze ans de « bons » et loyaux services à sa tête. En 2008, il devient président de l’entreprise publique (il y est entré pour la première fois en 1988). Pendant les premières années de sa présidence, il prépare le changement de statut de la SNCF, transformée en EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial). Il se nomme logiquement président du directoire de la nouvelle entité, puis PDG de SNCF Mobilités. C’est le premier pas vers le privé.

En interne, Guillaume Pepy n’a pas que des amis, loin de là. Il a même failli perdre son poste à plusieurs reprises, mais il a bénéficié de soutiens puissants, tant juridiques que politiques. Ses détracteurs, eux, ont le verbe haut. Didier Le Reste, contrôleur à la SNCF et dirigeant de la puissante fédération CGT des cheminots, n’y va pas par quatre chemins : « Guillaume Pepy a décidé d’une politique de suppression des emplois de cheminots. Il n’a jamais aimé le train, c’est un businessman qui n’a eu de cesse de détériorer le dialogue social. Si Pepy est aussi durable dans sa fonction, c’est parce qu’il est compatible avec tous les politiques qui passent dans la mesure où il fait le sale boulot à la place des autres. ».

Les syndicalistes et de nombreux cadres de l’entreprise reprochent également à leur patron d’avoir trop misé sur le marketing et sur le lobbying interne, au détriment de la sécurité des installations ferroviaires et de lignes régionales sacrifiées, avec la bagatelle de 200 millions d’euros dépensés chaque année en communication. Pepy a surtout été pointé du doigt pour sa mauvaise gestion de crises, à plusieurs reprises : en 2013 suite au déraillement du Paris-Limoges sur les quais de Brétigny-sur-Orge, en 2015 avec l’accident d’Eckersheim ou encore en 2017 avec les pannes à répétition à la gare Montparnasse, à Paris. Le bilan Pepy c’est surtout la fin du statut de Cheminot cassé par le nouveau gouvernement. Curieux alignement des planètes. Ces Canetons sont décidemment très forts et discrets. Nul doute qu’il ait préparé avant son départ la fin des régimes spéciaux. Bref, le mandat de Pepy peut se résumer par la fin de la SNCF en tant qu’entreprise publique et du statut particulier de son personnel, les cheminots. Opération réussie pour la bande d’ultra-libéraux qui tire les ficelles.

Jean-Pierre Clamadieu : « Capter la rente électrique »

Jean-Pierre Clamadieu a connu les dorures du ministère du Travail en 1991, mais sa carrière dans le public s’arrête là. Clamadieu est un homme de pouvoir économique, comme le souligne le livre Les Patrons des patrons, histoire du Medef, Medef dont il a été responsable de la commission développement durable entre 2007 et 2014. Avant sa nomination à la présidence du conseil d’administration du fournisseur d’énergie Engie en mai 2018, sa carrière l’a mené à la SNCF, chez Axa, Rhône-Poulenc, puis chez Rhodia dont il en devient directeur général en 2003, puis PDG en 2008.

En 2011, le chimiste belge Solvay lance une OPA sur Rhodia, Clamadieu devient président du comité exécutif de la nouvelle entité en 2012. A la tête de Solvay, Clamadieu travaille son image de « Monsieur haute valeur ajoutée », dans le domaine de la chimie donc, recentrant l’entreprise sur les marchés porteurs. Mais les trois dernières années de son mandat ont rendu les marchés sceptiques, avec un gain limité de 16% du cours de l’action (2016-2018), et un bénéfice net en chute de 19% entre 2017 et 2018. Ce qui a poussé l’entreprise à supprimer 600 postes dans le monde, dans un « plan de simplification ». Si Clamadieu a soigné sa communication dans la presse en 2018 au moment de quitter Solvay pour Engie, il se murmure en interne que le premier Français à la tête du groupe belge aurait été poussé vers la sortie par les actionnaires.

Chez Engie, l’arrivée de Jean-Pierre Clamadieu a évidemment soulevé quelques questions : parachuté par Gérard Mestrallet qui quittait le poste et adoubé par Emmanuel Macron, le nouveau président du conseil d’administration est arrivé avec, dans ses cartons, des idées similaires à celles que le gouvernement souhaite mettre en place chez EDF, via le plan Hercule. Selon Jean-François Raux, ex-EDF-GDF et ex-délégué de l’Union française de l’électricité, « le privé veut capter la rente électrique ». Scindé en plusieurs entités, Engie pourrait aiguiser les appétits de fonds d’investissements étrangers. Il y a aussi le statut des industries électriques et gazières. Notre Caneton aurait-il reçu la mission au même titre que Guillaume Pepy démanteler le groupe para public ? A regarder la ligne idéologique des Canetons du Châtelet cela paraît cousu de fil blanc. Surtout que les rumeurs sont insistantes pour expliquer qu’il devrait prendre la présidence et la direction générale du groupe sur décision de Macron. Quelle autre mission pourrait-il avoir d’un gouvernement ultra libéral proche des milieux de la finance à part casser les ilots de résistance sociale et de diriger l’entreprise avec pour point de mire son cours de bourse ?

David Azéma : « Un frère de combat »

Quatrième mousquetaire, David Azéma a fait ses premiers pas comme bras droit de Guillaume Pepy au sein des Canetons du Châtelet. Après son passage au cabinet Aubry, Azéma connaît un parcours classique, alternant grandes entreprises publiques et secteur privé. Il entre à la SNCF (décidemment !) comme chargé de mission à la direction de la stratégie. Il gravit très vite les échelons : directeur des filiales et des participations, il devient PDG d’Eurostar en 1998. Il passe ensuite chez Vinci Concessions comme directeur général. En 2008, il retourne à la SNCF comme directeur général délégué. Guillaume Pepy – devenu patron de la SNCF – voit en lui un « frère de combat ».

Depuis, Azéma est passé par l’Agence des participations de l’Etat, avant de s’investir pleinement dans le privé comme banquier d’affaires : Bank of America, Merrill Lynch, General Electric… et actuellement directeur France du fonds d’investissement new-yorkais Perella Weinberg Partners qui ne cache pas son appétit pour les entreprises françaises. Mais il doit encore attendre que la division des dites entreprises ait lieu. Joseph Perella, le patron d’Azéma, se frotte les mains : « Le changement en France est très positif, nous voulons y investir, nous rapprocher de nos clients. Et avec David Azéma, nous avons la bonne personne pour le faire aujourd’hui. » Evidemment on peut imaginer qu’il se trouvera en embuscade lorsque Clamadieu prendre les rênes d’Engie. Malheureusement pour les salariés, le changement en question ne se fera (probablement) pas en leur faveur…

Arrêtons-nous à ces quatre personnalités appartenant aux Canetons du Chatelet. Pourtant d’autres membres de ce discret et influent club interviennent ailleurs. L’un d’eux, Gilles Gateau, est par exemple chez EDF et prépare le plan de démantèlement du groupe public (Encore…). La vague ultra libérale essaye de tout balayer. Elle est visible sur le plan politique avec un gouvernement aux ordres des puissances financières mais beaucoup plus discrète par des réseaux de connivence s’insinuant partout avec pourtant le même objectif de casser le modèle social français. Savoir, dénoncer les agissements, permet de déjouer leurs sinistres ambitions d’une France aux mains des puissances financières mondialisées, les fameux premiers de cordée.

 

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