Dictionnaire dystopique de novlangue ancienne : "équité"

Mis a jour : le mardi 24 décembre 2019 à 13:03

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Virginie Cady est notre sémiologue dystopique qui raconte les temps troubles que connurent l’Europe et le Monde au 21e siècle, période appelée depuis “orwellianoscène”.

Elle nous explique à chaque entrée du dictionnaire dystopique, le sens perdu des mots courants.

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Du nom commun latin aequitas dérivant de l’adjectif aequus signifiant égal, le terme d’équité apparaît dès le XIIIe siècle où il a déjà le sens moderne d’un sentiment de justice, inspiré par le souci de la reconnaissance des droits de chacun. Considérée comme une forme de justice qui doit se superposer à l’application littérale de la loi, l’équité est défendue par Aristote qui émet l’hypothèse qu’elle peut permettre de faire évoluer la législation et tempérer les injustices qui pourraient naître d’une application aveugle de celle-ci. Le juste et l’équitable sont une même chose, et quoique tous deux soient désirables, l’équitable est meilleur. Ce qui fait difficulté c’est que l’équitable est juste, mais non pas juste selon la loi ; il est plutôt un ajustement de ce qui légal. La raison en est que toute loi est universelle et que, sur des cas particuliers, l’universalité ne permet pas de se prononcer avec justesse. (Aristote, Ethique à Nicomaque, IVe siècle avant J.-C.)

  •                                           Le philosophe rend ainsi l’équité supérieure à la justice en tant qu’elle permet de corriger des inégalités ou de tempérer les lacunes de lois susceptibles d’en créer davantage. Dans le domaine social, l’équité s’oppose à l’égalité en tant qu’elle est conçue comme une identité de traitement qu’elles que soient les particularités individuelles. Mais vous m’agacez, Fernand ! Une augmentation de salaire ? Et puis quoi encore ?! Vous avez voulu l’égalité, vous l’avez : vous, moi, c’est pareil ! Alors de quoi vous plaignez-vous ? Fernand baissa humblement la tête. Dans son champ de vision, une pointe de pied coléreuse, chaussée à grands frais, martelait le marbre impatiemment. La tempête autour de lui faisait rage. La baronne continuait sur sa lancée, vantant les mérites du progrès avec ferveur tout en fustigeant l’audace d’employés toujours plus gourmands et acharnés à sa ruine. Elle paracheva sa diatribe d’un « Oh et puis si vous n’êtes pas content, il y en a cinquante comme vous, dehors, prêts à bondir pour vous remplacer ! » Fernand battit en retraite prudemment, vaincu. (P. Thoncle ; Madame la baronne est servie ; 2024).

                                                                             On doit au premier gouvernement du futur Protonconsul un glissement progressif et tout à fait étonnant du terme. Désormais associé au substantif réforme, il est alors employé au sujet de mesures sociales impopulaires dont il faut masquer le caractère rétrograde. « Réforme équitable », « réforme équitable »… D’un plateau télévisé à l’autre, de radio en réseaux sociaux, tous se répandaient allègrement sur les mérites de la réforme. Pas un ministre ne manquait à l’appel. L’ancienne féministe vantait l’équité d’une mesure qui réduirait l’écart entre hommes et femmes, l’égérie yaourtière y voyait un progrès considérable pour la Planète, le réformateur en chef se prenait joyeusement les pieds dans le tapis du conflit d’intérêt et tous hurlaient d’une seule voix que vraiment, le peuple ne comprenait pas, qu’il fallait juste expliquer mieux pour que tous s’agenouillent devant l’immense mansuétude qui leur était faite tandis que le Premier Sinistre arrosait la foule d’une série d’annonces eschatologiques. Et plus la multitude encombrait les rues et plus tous se drapaient dans ce joli mot « d’équité » qui flottait au vent comme l’étendard de leur vertu bafouée par des nuées d’imbéciles en goguette. (C. Palmoman ; Le sanatorium des imbéciles ; 2076).

Le glissement sémantique d’équité s’accentue dans le second quart du XXIe siècle. Il devient à cette époque fréquent, voire systématique, de l’employer à chaque tentative d’altérer ou de supprimer des droits sociaux menacés de toutes parts au point que les contemporains en viennent à redouter son emploi lors des Allocutions Protoconsulaires Mandatoires auxquelles les français sont désormais soumis. Dimanche 19h. Encadrés par les Chars Prétoriens de Sûreté, nous avançons vers l’écran qui scintille sur la place de l’Hôtel de Ville. Nous acclamons l’apparition du Protoconsul d’une voix tremblante. Il fait un froid de gueux. Le Repas Unique dont les effluves nous parviennent à travers la pluie nous permet de tenir encore un peu. Les mots tonnent. Une réforme. Encore une. Équitable. Encore. Comme les autres. Nous frémissons autant de froid que de peur. Nous avons déjà tant perdu. Que nous reste-t-il à perdre encore ? Équitable… Aucun d’entre nous n’est dupe. Il n’y a plus assez pour tous. Il n’est plus temps de partager les maigres parts de ce qui reste de l’abondant gâteau qu’était notre planète en parts égales. La colonie martienne n’offre que peu d’espoir. Là-bas comme ici, il faut être au sommet de la pyramide ou périr. (B. Thonyère ; Journal d’un réprouvé ; 2040).

                                 Vidé de son sens, le mot équité  tombe progressivement en désuétude. Les événements qui suivent la Grande Déflagration permettent cependant de lui redonner ses lettres de noblesse. Nour contemplait les vagues qui s’attaquaient aux vestiges de l’antique tour Eiffel. Elle distingua vers l’horizon des points éparts qui dansaient dans un ciel clair. Des oiseaux. Les premiers depuis bien longtemps. Elle rit. Il était temps de sortir des abris. L’hiver sans fin s’achevait. Il faudrait planter les graines patiemment conservées, se tenir tous ensemble autour d’elles, les regarder pousser, partager les fruits du labeur commun. Et redevenir Humains. (D. Thournay ; Un jour les Hommes ; 2376).