Après Debord, le Spectacle à la dérive

Mis a jour : le vendredi 6 décembre 2019 à 13:43

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« Les pro-situs n’ont pas vu dans l’Internationale Situationniste 1 une activité critico-pratique déterminée expliquant ou devançant les luttes sociales d’une époque, mais simplement des idées extrémistes ; et pas tant des idées extrémistes que l’idée de l’extrémisme ; et en dernière analyse moins l’idée de l’extrémisme que l’image de héros extrémistes rassemblés dans une communauté triomphante. […] Leur quantité ne multiplie pas leur vide : tous font savoir qu’ils approuvent intégralement l’IS, et ne savent rien faire d’autre. En devenant nombreux, ils restent identiques : qui en a lu ou en a vu un, les a tous lus et les a tous vus. Ils sont un produit significatif de l’histoire actuelle, mais ils ne la produisent nullement en retour. »

Guy Debord, La véritable scission dans l’IS

 


  • Société du spectacle, télé-réalité et autres banalités

Le présent article n’a pas vocation à dresser une analyse exhaustive des différentes productions situationnistes, ou à disserter sur leur conception de l’art – thématiques qui n’intéresseront que les conservateurs de musée ; pour cela, nous recommandons de consulter l’une des innombrables biographies dont Debord a fait l’objet en tant que chef de file de l’IS, qui, aux dires de ce dernier, furent toutes égales dans leur médiocrité. Nous nous intéresserons ici uniquement à la théorie critique qu’il a produite « sciemment dans l’intention de nuire à la société spectaculaire » 2, laissant volontairement de côté la dimension artistique de son oeuvre.

Le concept de « société du spectacle », théorisé initialement par Guy Debord dans son livre éponyme paru en 1967, surprend au premier abord de par la diversité des personnalités qui le reprennent à leur compte, des insurrectionnalistes de Tiqqun à Bernard-Henry Lévy, en passant par divers mouvements d’art contemporain ou un ministre UMP 3, voire les journalistes de Grazia évoquant audacieusement Cyril Hanouna comme le digne héritier de l’IShttps://www.grazia.fr/culture/series-television/cyril-hanouna-est-il-le-nouveau-guy-debord-836141"> 4. Au fil du temps, toute la puissance théorique que contenait l’oeuvre majeure de Debord fut esthétisée et disséquée dans des colloques universitaires, exposée dans des musées ou à l’occasion de rétrospectives poussiéreuses, jusqu’à être définitivement neutralisée et intégrée à la philosophie bourgeoise que les situationnistes n’avaient cessé de dénoncer lorsque, en 2009, les archives de l’IS furent classées « trésor national » par le ministère de la culture.

L’édulcoration romantique de la critique sociale debordienne n’est pas tant due à la labilité du concept de spectacle qu’à une compréhension erronée des textes situationnistes, souvent réduits à une vulgaire critique du « culte de l’apparence » qui serait propre à l’ère des médias de masse. Il s’agirait de retrouver une Vérité perdue, égarée dans le règne de l’artificiel à l’heure où « tout ce que nous vivions directement s’est éloigné dans une représentation » 5. Pour cela, il suffirait de dénoncer les vecteurs médiatiques qui permettent la diffusion des « images » afin de retrouver « l’authentique » du « réellement vécu ».

Mais ces critiques simplistes de la « société de consommation » ne ciblent qu’un aspect superficiel du spectacle. Considérer uniquement Nabilla, les selfies Instagram ou un défilé de mode comme des incarnations de la « société du spectacle », c’est passer à côté du problème fondamental : le mode de production qui génère les rapports sociaux, dont ces images ne sont que le produit externe. Le capitalisme n’est pas une société de consommation, mais un mode de production : son but primordial et autoréférentiel est l’accumulation ininterrompue de profit par la valorisation du capital. C’est parce qu’il faut bien écouler les marchandises produites pour réaliser leur plus-value 6qu’il recourt effectivement à la publicité, aux divertissements télévisuels censés rendre attrayante telle ou telle marchandise culturelle, à l’obsolescence programmée, etc. Mais ce ne sont que ses manifestations les plus phénoménales, et Debord tient d’emblée à préciser que « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » 7.

S’en prendre aveuglément à l’un ou l’autre de ces phénomènes de manière isolée revient à donner un coup d’épée dans l’eau et se condamner à rester aveugle aux mécanismes économiques qui leur donnent naissance et les entretiennent structurellement. C’est en ce sens qu’Anselm Jappe écrivait dans son ouvrage Guy Debord que « le problème n’est pas les représentations mais la société qui a besoin de ces représentations ».

Plus encore, cette dénonciation narcissique qui se borne à critiquer certains aspects culturels du capitalisme tardif pour en promouvoir d’autres (la culture « alternative », la consommation « éthique », etc) remplit précisément la fonction du spectacle : suggérer, par l’idéologie, de fausses alternatives à la misère existentielle contemporaine, des choix apparents qui, aussi capitaux qu’ils semblent être (Debord va jusqu’à parler de « spectacle des antagonismes » 8 au niveau géopolitique), ne remettent jamais en cause les structures fondamentales du capitalisme et en premier lieu la contradiction capital / travail.

Le spectacle brouille la réalité des rapports de classe. Il occulte la conflictualité sociale afin que l’on ne se rende pas immédiatement compte de l’affrontement permanent entre prolétariat et bourgeoisie sur lequel est fondé notre mode de production. Il tente de nier la lutte des classes en somme, de naturaliser les catégories capitalistes, pour ne distinguer que des contradictions superficielles et inconséquentes. Les solutions qu’il prétend proposer préservent en réalité le coeur de la domination : l’exploitation et l’extraction de plus-value. Ainsi, toutes les critiques qui lui sont adressées restent dans le cadre qu’il a lui-même défini : « Il ne présente aucun autre horizon que lui-même, il est sa propre vérité » 9.

En ce sens, le spectacle est capable de les assimiler pour les neutraliser, soit idéologiquement (en témoigne l’utilisation de slogans de mai 68 dans des publicités ou des manuels de management et de « développement personnel »), soit matériellement. C’est cette capacité d’adaptation qui permet au mode de production capitaliste de se restructurer sans cesse au gré des luttes de classes et de la conjoncture économique sans jamais céder face à ses contradictions internes ou aux pressions ouvrières. Cette dynamique de redéfinition permanente des modalités des rapports de classe est ce qui garantit sa longévité, malgré les crises qu’il a pu affronter (interventionnisme keynésien pour faire face au krach de 1929, compromis fordiste durant l’après-guerre, mondialisation et libéralisation du marché du travail après les années 70…).

De cette façon, le noyau demeure intact et les remplacements épisodiques de certains de ses rouages externes ne menacent pas la bonne marche de l’accumulation du capital. Ce postulat théorique est à la base de la pensée situationniste, qui stipule que la critique révolutionnaire se doit d’être radicale, c’est-à-dire de s’attaquer à la racine de la domination, et ne peut se contenter d’égratigner tel ou tel phénomène dérivé : « L’alternative de refuser la totalité de leur misère, ou rien » 10.

Ainsi, et contrairement à ce que prétendaient certains commentateurs littéraires qui ont souvent associé Debord à la Nouvelle Gauche alors en vogue durant la période post-68, ses écrits théoriques ne rompent en rien avec la critique de l’économie politique marxienne pour se focaliser sur une dénonciation bohème de la « culture de masse ». Il convient de s’attarder sur le parcours politique de Debord et de son engagement militant pour ne pas faire de contresens grossier quant à l’objectif qu’il visait en écrivant la Société du Spectacle : passé par l’organisation conseilliste Socialisme ou Barbarie de Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, il collaborera à plusieurs reprises à une revue qui en est issue, Pouvoir Ouvrier 11. Il se revendique également de l’héritage philosophique de nombreux penseurs révolutionnaires : Marx bien sûr, mais aussi Lukacs, Korsch ou Lefebvre.

En déclarant « Je ne suis pas un philosophe, je suis un stratège » 12, Debord souligne clairement la dimension militante de sa démarche théorique et artistique qui a vocation à fournir les outils critiques pour penser l’abolition du capitalisme et s’atteler à la construction de situations, c’est-à-dire de « moments réellement vécus », « délibérément construits par l’organisation collective d’une ambiance unitaire et d’un jeu d’événements », libérés des exigences totalitaires du spectacle et des impératifs de la valorisation marchande 13.


  • Debord et Marx : le fétichisme de la marchandise et le règne des abstractions

L’intérêt du concept de spectacle, bien loin de ses interprétations strictement culturelles, réside en sa compréhension du capitalisme comme totalité sociale. La domination de l’économie s’est étendue à tous les aspects de la vie, et rien n’échappe désormais au spectacle. Après le seuil qualitatif qui a transformé l’argent en capital, analysé par Marx dans sa critique de l’économie politique, le capital a atteint un tel degré d’accumulation qu’il est devenu à son tour image. Pour comprendre la Société du Spectacle, il est donc nécessaire de maîtriser les notions qui lui sont antérieures et sur lesquelles il s’appuie fondamentalement : le fétichisme de la marchandise et la réification. Nous ne proposerons ici qu’une définition succincte de théories plus amplement développées respectivement par Marx dans le premier chapitre du Capitalhttps://agitationautonome.com/2019/01/15/marx-et-la-critique-de-leconomie-politique-episode-1/. Nous rappellerons seulement ici que l’on peut la définir comme temps de travail moyen socialement nécessaire pour produire une marchandise donnée."> 14 et par Lukacs dans Histoire et Conscience de classe.

  • Le fétichisme est le phénomène social par lequel les marchandises issues du travail humain sont dotées d’une valeur supra-sensible prétendument naturelle (c’est-à-dire indépassable) et semblent acquérir une autonomie dans l’échange. En raison du caractère abstrait et anonyme de l’échange marchand, le rapport d’exploitation inhérent à la production de ces marchandises n’est pas directement apparent, et le travailleur ne les reconnaît plus comme le fruit de son travail, à la fois subjectivement (les conditions de travail lui sont imposées comme une souffrance et la division du travail l’empêche d’avoir le moindre contrôle sur le procès de production) et matériellement (en raison de la propriété privée des moyens de production, il doit dépenser son salaire pour acheter les marchandises qu’il a lui-même produites). La marchandise dont est dépossédé l’ouvrier « l’affronte comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur » 15 : c’est ce que Marx nomme l’aliénation.
  • Pour le marxiste hongrois Georg Lukacs, « cette soumission s’accroît encore du fait que plus la rationalisation du processus du travail augmente, plus l’activité du travailleur perd son caractère d’activité pour devenir une attitude contemplative ». Lukacs approfondit le principe de séparation mis en lumière par le concept d’aliénation, en mettant davantage l’accent sur la division du travail et sa rationalisation technique, notamment via l’introduction du travail à la chaîne et du taylorisme. L’ouvrier est dépossédé de toute humanité face au procès de production qu’il se contente d’actionner machinalement : c’est la réification 16.

Le spectacle est l’aboutissement, le stade achevé du capitalisme moderne. Pour Debord, le capital a complètement subsumé la vie quotidienne et n’est plus réductible à la sphère strictement productive. En appliquant le concept de fétichisme à tous les domaines de la vie, il cherche à montrer que le XXe siècle aura été celui de la « prolétarisation du monde ». Ainsi, toute critique sociale conséquente se doit d’être anticapitaliste, et réciproquement, toute critique du capitalisme doit se situer sur le terrain social. Lukacs écrivait déjà que « ce n’est pas la prédominance des motifs économiques dans l’explication de l’histoire qui distingue de façon décisive le marxisme de la science bourgeoise, c’est le point de vue de la totalité ». L’affirmation de Marx (présente dans ses écrits de jeunesse) selon laquelle le capitalisme ne s’intéresse à l’homme que lorsqu’il travaille est désormais caduque : il prend également en charge la reproduction de sa force de travail et sa consommation, y compris par le biais de la gestion des loisirs. Le non-travail est aujourd’hui un moment du travail.

Ainsi, lorsque Debord tag « Ne travaillez jamais » sur un mur rue de Seine, graffiti loin d’être anodin puisqu’il sera selon lui « la plus belle de ses oeuvres de jeunesse » 17, il ne revendique pas naïvement son désir d’une société oisive, mais s’en prend au travail en tant qu’utilisation capitaliste de la marchandise-force de travail dans le but de valoriser du capital. La stricte séparation temporelle de la sphère productive d’avec le restant de l’existence est une spécificité du capitalisme, là où la vie réunifiée ne ferait plus état d’une telle démarcation, ou de l’absolue nécessité de produire un surplus sous forme de valeur.


La critique situationniste reprend Marx en affirmant que l’économie et son « caractère fondamentalement tautologique » a soumis à ses propres lois la vie humaine : « la valeur d’échange dirige l’usage » 18. On ne produit pas pour satisfaire un besoin concret, mais uniquement pour accroître son capital initial via l’échange. Marx distingue ainsi le procès de circulation M – A – M’, où la vente d’une marchandise M permet au producteur d’obtenir une quantité d’argent A qui lui permettra à son tour d’acquérir une autre marchandise M’, du procès de circulation capitaliste A – M – A’, où la marchandise n’est plus qu’un intermédiaire servant à faire fructifier le capital de départ. Debord parle de « monde réellement inversé » pour qualifier ce renversement spectaculaire qui fait de l’argent une fin en soi au lieu d’un simple médiateur de l’échange 19.

Mais de quelle manière le capital parvient-il à s’autovaloriser suivant ce processus ? En réalité, c’est l’exploitation du travail vivant qui détient seule la capacité de créer de la valeur. L’activité productive est devenue pure dépense d’énergie indifférenciée, travail abstrait dont le seul objectif est de contribuer quantitativement à l’accumulation du capital. L’usage concret des marchandises produites est nié et ne sert que de support matériel à la valeur d’échange. Dans le premier chapitre du Capital, Marx démontre que ce processus d’abstraction est au coeur de l’économie (la valeur constitue la substance invisible de la marchandise, on ne la discerne pas quoiqu’elle préside l’ensemble des rapports sociaux) et n’en est pas qu’un simple aspect négatif qu’on pourrait supprimer en conservant le reste.

Cette abstraction quantitative s’est imposée au point qu’elle sert désormais de médiation sociale universelle pour relier les individus entre eux, via le travail : « Désormais les individus sont dominés par des abstractions, alors qu’antérieurement ils dépendaient les uns des autres » 20. En effet, dans les sociétés précapitalistes, l’usage dirigeait toujours la production car cette dernière n’était pas exclusivement fondée sur le commerce. Chaque travail avait un contenu qualitatif propre, et le lien social était produit conjointement à la production matérielle.
Avec le développement du capitalisme, l’activité productive devient vente de force de travail, hors de tout contenu concret. On n’accède au concret que par le biais de la valeur d’échange et sa forme la plus phénoménale : l’argent. Le lien social s’établit a posteriori par l’échange, à travers l’abstraction du marché comme mécanisme inconscient. Le spectacle est « le développement le plus extrême de cette tendance à l’abstraction » où l’on ne cherche même plus à atteindre des choses, mais des images : il est « idéologie matérialisée » 21.

Les désirs et les subjectivités mêmes ont succombé à la réification et sont encadrés idéologiquement par le spectacle. Pour Debord, l’augmentation de la productivité due aux progrès technologiques aurait pu débarrasser l’être humain d’une grande quantité de « travail principal » nécessaire à la reproduction de la société afin qu’il consacre sa vie à d’autres activités (nous y reviendrons). Mais le spectacle crée artificiellement de nouveaux besoins pour maintenir l’illusion d’une recherche perpétuelle de survie à l’aide de nouvelles marchandises prétendument indispensables, et évolue de telle sorte qu’elles le deviennent réellement : c’est la « survie augmentée » 22.

« Posséder plus d’objets ou des objets plus perfectionnés qu’à une époque antérieure ne signifie pas que l’on vit mieux. L’ouvrier a une voiture que son père n’avait pas. Mais son lieu de travail et la campagne du week-end se sont éloignés. Il reperd dans les embouteillages ce qui a été conquis sur le temps de travail et en fatigue nerveuse ce qui a diminué en effort physique. Ce que l’industrie accorde d’une main, les conditions de son développement l’ont déjà repris de l’autre. Elle vante la qualité de ses remèdes mais oublie de dire qu’elle inocule la maladie. Ce n’est pas un hasard. La logique de la production marchande suppose que soient entretenues les conditions d’insatisfaction » 23. Sans publicité ou marketing pour dynamiser la consommation, c’est toute l’économie capitaliste qui se grippe.

  • Spectacle de l’économie ou économie spectaculaire ?

Mais rappelons que le fétichisme n’est pas réductible à un phénomène de « conscience mystifiée » comme l’entendent les idéalistes. Il est la subordination bel et bien matérielle de l’activité humaine à la logique de valorisation du capital. Ce n’est pas un mensonge purement narratif que l’on pourrait vaincre en lui opposant la Vérité qu’il tente de camoufler : il structure les rapports sociaux en permanence par la contrainte.

Debord note ainsi que la condition préalable et indispensable à la soumission des travailleurs au capital a été « l’expropriation violente de leur temps » 24. Dépossédés de leurs moyens d’existence, ils n’ont eu d’autre choix que de se prolétariser et de vendre leur force de travail à la classe capitaliste pour survivre. Par exemple, en Angleterre, où est né le capitalisme industriel, le mouvement des « enclosures » a visé à privatiser une large partie des terres arables au profit de quelques propriétaires, mettant fin à l’agriculture communale qui prédominait jusqu’alors. La section IV du premier tome du Capital est dédiée à l’exposition de ce processus historique, l’expropriation des producteurs, où l’appropriation des techniques de production par la bourgeoisie a conduit à l’autonomisation du capital à travers sa mécanisation et l’extension du travail mort (les machines).

Si le spectacle est bien une « idéologie économique », Debord ajoute que « les faits idéologiques n’ont jamais été de simples chimères » 25, et que le rapport d’exploitation constitue son véritable point névralgique, la racine matérielle du spectacle dont découlent les autres formes d’aliénation : « la séparation survenue entre l’activité réelle de la société et sa représentation est une conséquence des séparations au sein de la société elle-même » 26. C’est donc le prolétariat, en tant qu’il fait face à la nécessité vitale de se salarier pour subvenir à ses besoins et qu’il est au coeur du procès de production d’où émerge l’aliénation, qui subit de plein fouet la domination du spectacle. Dans le mode de production capitaliste, ce dernier est certes rapport social universel, mais l’expérience concrète de l’exploitation (pouvant parfois recouvrir des réalités extrêmes dans les régions post-coloniales comme les mines de coltan congolaises ou les usines de textile du Bangladesh) le renforce encore davantage.

Couplée à ses intérêts immédiats dans la crise, cette position cruciale au sein des rapports de production, en tant qu’élément moteur de la contradiction capitaliste, confère seul au prolétariat la possibilité de mettre un terme au spectacle dans son ensemble. Par conséquent, toute l’oeuvre des situationnistes consistait à réaffirmer la centralité du prolétariat dans le processus révolutionnaire. Loin de prétendre former une avant-garde qui préfigurerait par elle-même la « réalisation de la philosophie », un document interne à l’IS rappelait que « ce sont les Conseils [ouvriers] qui auront à être situationnistes ».

Les textes De la misère en milieu étudiant ou Le militantisme, stade suprême de l’aliénation nient toute potentialité subversive à l’idéologie réifiée colportée par les gauchistes – ici les étudiant.e.s et les militant.e.s – qui aspirent à devancer le mouvement réelhttps://agitationautonome.com/2018/05/19/tout-agiter-pour-que-rien-ne-bouge-une-critique-du-militantisme/"> 27. Ce n’est pas dans leur pratique militante ritualisée que se trouve la possibilité d’un dépassement de l’existant, mais bien dans une rupture qualitative du cours de la lutte des classes où le prolétariat tout entier entre dans l’activité de crise ; alors seulement « le spectacle est éclaboussé par l’activité autonome d’une couche avancée qui nie ses valeurs » (Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire marchande).

Debord prend note que le spectacle est totalitaire et que son emprise sur les individus a atteint un stade inédit, mettant à mal l’espoir d’une émancipation prolétarienne par la conscience de classe telle que la souhaitait Lukacs. Mais « le travail de la critique révolutionnaire n’est assurément pas d’amener les gens à croire que la révolution deviendrait impossible » 28. Au contraire, l’extension du spectacle amène à penser l’extension des luttes sociales à d’autres domaines que la sphère strictement productive, ouvrant la voie à de nouvelles perspectives révolutionnaires. Outre la notion de vie quotidienne, les situationnistes insistaient notamment sur la nécessité du « dépassement de l’art », qu’ils percevaient comme une forme d’aliénation en tant qu’activité séparée et professionnalisée. Il faut rompre les scissions, généraliser l’activité créative en poursuivant la destruction des codes esthétiques auxquels s’étaient déjà attaquées les avant-gardes artistiques précédentes (les surréaliste, les dadaïstes, les lettristes) : « il n’y a pas d’artistes, car tous le sont. L’oeuvre d’art à venir, c’est la construction d’une vie passionnante » 29.

  • Limites de la théorie situationniste

Malgré l’intérêt qu’a pu susciter Debord à une époque où le marxisme-léninisme était encore hégémonique dans les cercles intellectuels, la Société du spectacle n’a pas pu anticiper la restructuration du capital qui allait advenir la décennie suivante, et ainsi produire une théorie du capitalisme adéquate au XXIe siècle. La 172e thèse de la Société du spectacle fait état de « l’atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassemblés », mais ne parvient pas (et pouvait-elle le faire ?) à en tirer de conclusions quant à la nécessité de remettre en question le paradigme programmatique conseilliste que Debord n’a jamais remis en cause. Nous avions esquissé les contours des conséquences de la restructuration des années 70 (dans cet article).

De ce fait, l’IS proclame que l’avènement du communisme signifiera la fin de toute médiation spectaculaire, l’abolition de toute représentation politique car « là où il y a communication, il n’y a pas d’Etat », mais affirme paradoxalement que les conseils ouvriers sont censés « concentrer en eux toutes les fonctions de décision et d’exécution ». En réalité, l’affirmation positive du prolétariat en tant que classe dans une sphère politique constitue d’ores et déjà une séparation intrinsèque.

Ecueil pernicieux de la focalisation théorique sur les abstractions, Lukacs faisait preuve d’une certaine nostalgie à l’égard des sociétés précapitalistes, déplorant certains aspects d’un socialisme primitif ; ainsi, il prônait un retour à « l’authenticité » de la valeur d’usage, qui était encore vivace durant un Moyen-Âge selon lui « plein de sens » car il favorisait « l’unité organique » par opposition au « calcul » moderne. De son côté, Debord évoque la « décadence bourgeoise » dans son Rapport sur la construction de situations. Cette rhétorique réactionnaire était déjà décriée par Marx et Engels dans le Manifeste du Parti Communiste. Si les rapports sociaux entre serf et seigneur étaient indéniablement plus directs et apparents sous la féodalité, ils n’en étaient pas moins extrêmement violents. Un retour en arrière n’est ni souhaitable, ni même historiquement possible.

Parallèlement, les thèses situationnistes conservent une conception déterministe de l’Histoire justifiant les modes de production antérieurs comme nécessaires à l’instauration du communisme. Le développement des forces productives, avec en ligne de mire l’automation intégrale du procès de production, aurait ouvert la voie à la possibilité d’une « société des loisirs » où serait optimisé le temps libre (la « valeur d’usage de la vie » ; IS 1960).

  • Tout d’abord, ce postulat selon lequel les conditions du communisme sont créées par le développement de la technologie bourgeoise ignore le caractère intrinsèquement capitaliste de cette dernière qui la rend, en l’état, irrécupérable. L’ensemble du procès de production est déterminé par la logique de valorisation, des techniques employées au contenu qualitatif des marchandises. Même « socialiste », une usine reste une usine.
  • De plus, une telle opposition entre travail et temps libre est socialement située et n’aurait plus lieu d’être dans une société communiste. L’anarchiste Fredy Perlman illustre le problème par une métaphore animalière : un ours se fraye un chemin dans les bois, se gratte contre les arbres, écrase les insectes et tombe sur un ruisseau avec des poissons. L’ours a faim et décide qu’il est l’heure d’attraper un poisson. Il plonge et, après quelques tentatives, en attrape un. Il déguste son repas quand le soleil commence à se coucher. A quel moment peut-on qualifier telle ou telle activité de l’ours de travail ? Est-ce amusant d’attraper un poisson ? Ou est-ce du travail ?https://ediciones-ineditas.com/ultra-left-faq/"> 30. Sous le communisme, la production et la consommation sont inextricablement liées dans une activité qui rend caduc tout alignement à des références comptables ou standardisées, puisqu’elle répond précisément à des besoins concrets.

Les désillusions du stalinisme ont provoqué un regain d’intérêt pour les marxismes hétérodoxes dans les années 1960, et les théories situationnistes sont le produit de l’effervescence des luttes sociales de la période. Si elles ont pu mettre en lumière des pans jusque là inexplorés de la critique sociale, elles restent prisonnières de leur époque et se situent à l’intersection de deux cycles de lutte, traversées de multiples contradictions qu’elles n’ont jamais pu résoudre. Le déclin final du programmatisme achèvera d’entériner leur obsolescence, et leurs apports théoriques seront repris, discutés, critiqués et dépassés par la suite.



Notes :

1. Ce petit regroupement d’artistes et d’intellectuels européens fut bâti autour de Debord en 1957 et publia une revue du même nom à Paris jusqu’en 1969, avant de s’auto-dissoudre en 1972. Nous utiliserons l’abréviation IS pour la suite de l’article.

2. Avertissement pour la troisième édition française de la Société du Spectacle.

3. http://www.gaullisme.fr/2010/10/22/%C2%ABde-gaulle-excellent-antidote-a-la-societe-du-spectacle%C2%BB/

4. https://www.grazia.fr/culture/series-television/cyril-hanouna-est-il-le-nouveau-guy-debord-836141

5. Première thèse de La Société du Spectacle.

6. Différence entre la valeur des marchandises produites et le prix des salaires, dont bénéficient les capitalistes.

7. Quatrième thèse de la Société du Spectacle.

8. Concept qu’a forgé Debord pour caractériser les rivalités impérialistes durant la Guerre Froide entre le capitalisme d’Etat soviétique bureaucratisé (spectaculaire concentré) et les démocraties libérales bourgeoises alliées aux Etats-Unis (spectaculaire diffus). C’est la même substance sociale spectaculaire qui régit ces deux régimes d’accumulation en apparence antagoniques, mais selon des modalités politiques différentes.

9. Temps Libre, Thèses sur la société marchande

10. 122e thèse de La Société du Spectacle.

11. Cette revue, parue de 1963 à 1969, s’oppose aux nouvelles orientations de Castoriadis qui rompt avec Marx, s’oppose au concept de « destruction du capital » et prône la « gestion ouvrière et démocratique » de l’économie.

12. Cité par Giorgio Agamben dans Le Cinéma de Guy Debord.

13. Premier numéro de l’Internationale Situationniste, Définitions.

14. Nous renvoyons à notre article sur le sujet pour plus de précisions, notamment concernant le concept de valeur . Nous rappellerons seulement ici que l’on peut la définir comme temps de travail moyen socialement nécessaire pour produire une marchandise donnée.

15. Karl Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844.

16. Dans la culture populaire, le film de Chaplin Les Temps modernes en est sûrement l’exemple le plus frappant.

17. D’après une lettre à Marc Dachy rédigée l’année de la mort de Debord, en 1994.

18. Ici Debord rejoint les thèses d’Adorno, principal théoricien de l’Ecole de Francfort très en vogue à l’époque dans les milieux marxistes hétérodoxes, même s’il ne le citera jamais explicitement. Pierre-André Taguieff attribue l’échec de sa candidature à l’IS aux citations d’Adorno et de Günther Anders qu’il a employées, dénonçant un « sectarisme » quasi-concurrentiel.

19. Nous ne prétendons pas ici qu’il existerait une forme « neutre » de l’argent où celui-ci ne serait qu’un instrument commode, et qu’il s’agirait de retrouver.

20. Karl Marx, Grundrisse.

21. Intitulé du neuvième et dernier chapitre de La Société du Spectacle.

22. 40e thèse de La Société du Spectacle.

23. Un monde sans argent, le communisme

24. 159e thèse de La Société du Spectacle.

25. 212e thèse de La Société du Spectacle.

26. Anselm Jappe, Guy Debord.

27. Le mouvement réel désigne le communisme selon la formule de Marx dans L’Idéologie allemande : « Le communisme est le mouvement réel qui abolit l’état des choses existant ». Il n’est dès lors ni un idéal régulateur, ni un modèle de société à réaliser, mais le processus historique de la lutte des classes, par lequel le prolétariat tend à abolir l’exploitation à laquelle il est soumis. A ce sujet, lire notre article: Tout agiter pour que rien ne bouge : une critique du militantisme.

28. D’après une lettre à Jean-François Martos (1987).

29. Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations.

30. Traduit de https://ediciones-ineditas.com/ultra-left-faq/