Gilet Jauniversaire !

Mis a jour : le mercredi 20 novembre 2019 à 13:48

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Ce 16 novembre, les Gilets Jaunes ont fêté leur premier anniversaire. Manifestations interdites, répression, mais aussi désorganisation totale de la police et multiplication des modes d’action : un récit de la journée.

Ce bref compte-rendu de la journée, qui demande à être complété par d’autres points de vue, ne relate qu’une petite partie des événements, la journée ayant été marquée par la multiplicité des actions.

Place d’Italie

Nous commençons la journée à place d’Italie, vers 11h30. La station étant fermée, nous descendons une station avant, et les gaz lacrymogènes nous accueillent déjà. Sur le boulevard Vincent Auriol, des voltigeurs, des CRS, et des barricades qui ont déjà été dressées.

Nous parvenons tant bien que mal à accéder à la place, occupée par quelques milliers de manifestants, bien que le départ ne soit prévu que pour 14h. Des CRS se trouvent à chacune des issues, sans toutefois empêcher le passage. Une compagnie est au milieu de la place, au niveau de la rue Godefroy. Tout est plutôt calme, l’arrivée des pompiers pour éteindre un feu de poubelle devant le centre commercial Italie 2 (qui a fermé ses portes, un lieu de consommation en moins) apporte un peu d’animation. On scande « Les pompiers avec nous », mais impossible de voir leurs réactions sous leurs casques métallisés.

Sur la place grise et sans vie, on chante pour se réchauffer : le classique « Emmanuel Macron, ô tête de con, on vient te chercher chez toi », « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas, nous on est là, pour l’honneur des travailleurs, et pour un monde meilleur, nous on est là ! », le très à propos « Joyeux anniversaire » et sa variante « Gilet jauniversaire », et « Révolution ! Révolution ! ».

Vers 12h30, la banque HSBC, qui avait déjà été prise pour cible auparavant, est de nouveau attaquée, au cri de « Ah ah, anti, anticapitaliste ». Les CRS gazent et chargent pour disperser la foule qui reflue en direction d’Italie 2. C’est là que, quelques dizaines de minutes plus tard, plusieurs manifestant·es tenteront de briser les portes en verre pour y pénétrer. De nouveau, gaz et charge. La foule se déplace boulevard Auguste Blanqui, où se trouve du matériel de chantier. Des barricades sont montées, et un groupe attaque les flics qui se trouvent dans le boulevard. Ils répliquent à coup de gaz et de grenades, mais il leur faudra de nombreuses minutes avant de parvenir à faire reculer les manifestant·es sur le reste de la place.

Des feux sont alors allumés au milieu de la place : du matériel de chantier et une petite pelleteuse, comme des bougies sur un gâteau d’anniversaire. Depuis l’avenue d’Italie, les CRS laissent passer des camions de pompier pour éteindre les feux. Les manifestant·es scandent « Les pompiers avec nous ! ». Les camions s’approchent du centre de la place, puis décident de faire demi-tour pour se placer face aux CRS et au canon à eau qui était arrivé entretemps. Se sont-ils souvenus de la répression qui s’était abattue sur leur propre manifestation ? En tout cas, cet acte a donné du courage aux manifestant·es : les CRS sont attaqués, le Macdo est défoncé. La réplique ne se fait pas attendre : pluie de gaz et de grenades. La foule se replie, le préfet interdit la manifestation, et la journée peut commencer.

Entre Italie et Bastille

Avec plusieurs milliers de personnes, nous empruntons la rue Godefroy pour quitter la place d’Italie. Nous décidons de rejoindre l’autre manifestation, partie de Porte de Champerret, qui serait bloquée à Bastille. Nous redescendons le boulevard Vincent Auriol, scandant « Et la rue elle est à qui ? Elle est à nous ! », « Tout le monde déteste la police ! », « On est là, on est là ! ». Nous prenons tout ce qui nous tombe sous la main pour bloquer la circulation et empêcher les flics de nous suivre trop facilement : les poubelles et les trotinettes électriques sont parfaites pour ça. Nous bifurquons sur l’avenue Pierre Mendès-France et ses immondes bureaux vides de vie, attaquant au passage le bâtiment de Natixis et de la Caisse des dépôts.

Arrivés au bout, nous voyons un groupe de voltigeurs sur le quai d’Austerlitz. Mais eux ne nous ont pas vus, et poursuivent leur chemin. Nous nous engageons sur le pont d’Austerlitz quand un autre groupe de voltigeurs arrive. Nous pressons le pas, mais ils nous divisent au bout du pont. Un groupe continue vers la gare de Lyon, nous continuons sur le quai de la Rapée. Sur le chemin jusqu’à la place de la Bastille, de nombreuses lignes de CRS barrent les accès, nous décidons de nous disperser pour passer plus facilement. En prenant les petites rues, nous arrivons rue de la Roquette, noyée sous les gaz, d’où un groupe de manifestant·es tente de s’enfuir, sous une pluie de grenades. Plusieurs autres groupes se retrouvent, et nous sommes à nouveau quelques milliers. Plusieurs points de rassemblement circulent, mais la décision est prise de retourner place d’Italie où apparemment des camarades sont toujours présent·es, un cortège se reformant au niveau de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière. Nous prenons l’avenue Ledru-Rollin, bloquant à nouveau la circulation. À un croisement, un automobiliste en merco tente de forcer le passage en fonçant dans la foule. Tout le monde en sort indemne, sauf la voiture qui s’est pris des coups bien placés.

Arrivé·es au bout du pont d’Austerlitz, nous ne pouvons nous empêcher de repenser à un certain 1er mai. Un camion de pompier passe, applaudi par les manifestant·es. À sa suite, un kangoo de la police est copieusement hué et insulté, il n’osera pas s’approcher. Nous remontons le boulevard de l’Hôpital, mais un groupe de voltigeurs arrive en bas. En face de nous, une ligne de gendarmes. Il n’y a apparemment pas d’issues. Nous prenons l’allée qui mène à l’entrée de l’hôpital (pas pour l’attaquer), qui nous permet de contourner la ligne de gendarmes et de nous retrouver à nouveau sur le boulevard. Nous le remontons et nous rejoignons un groupe de manifestant·es qui descend de la place d’Italie.

L’accès à la place étant impossible, nous prenons la rue Jeanne d’Arc. Un groupe d’enfants qui jouaient dans un parc demandent : « Vous êtes des gilets jaunes ? », et quand on leur confirme, répondent : « Tout le monde déteste la police ! ». Arrivé·es de nouveau sur le boulevard Vincent Auriol, nous faisons une pause pour décider de la suite. Plusieurs points de rassemblement circulent : Châtelet, République, ou Bastille, où des manifestant·es de la première manifestation se trouveraient encore. Nous décidons de nous y rendre.

À plusieurs milliers, nous redescendons le boulevard, traversons le pont de Bercy, bloquant toute la circulation sur le quai de Bercy. Mais des voltigeurs arrivent en face et nous divisent. Un groupe prend la rue Villiot, suivi par les flics. Nous rebroussons chemin vers le pont de Bercy. Une autre automobiliste en furie tente d’écraser plusieurs de nos camarades, alternant entre marches avant et arrière à toute allure pour signer son geste. Par défense, nous donnons des coups dans sa voiture, avant qu’elle ne s’en aille en trombe.

Dispersés, nous regagnons la place de la Bastille vers 17h. Un groupe de manifestant·es s’y trouve, et bloque la circulation autour de la place. Plusieurs conducteurs essayent de forcer les barrages humains, et, malgré les manifestant·es assis·es sur leurs capots, accélèrent au mépris de toute vie humaine. Pour empêcher tout accident, le chantier de la place est dépouillé, de lourdes planches de bois et des barrières sont transportées sur la chaussée. Tout est bloqué.

Manifestations en liberté

Mais encore une fois, ce sont les voltigeurs qui nous délogent, à grands coups de gaz et de grenades. Nous nous engageons dans la rue de la Roquette et nous décidons de nous rendre aux Halles. En passant dans les petites rue du Marais peuplées de bars, de restaurants et de passants médusés, nous crions « Tout le monde déteste les bourgeois ! » et « Travaille, consomme, et ferme ta gueule ! ». Une fois de plus, nous bloquons toute circulation avec des poubelles et des trotinettes électriques.

Nous arrivons aux Halles, où flotte déjà une odeur de lacrymo. Plusieurs groupes s’y trouvent déjà, et des CRS gazent depuis l’autre côté. Les consommateurs s’enfuient, paniqués. Deuxième lieu de consommation en moins pour aujourd’hui ! Il est 18h, à plusieurs milliers sur la rue de Rivoli, direction les Champs-Élysées. On chante « Siamo tutti antifascisti » et « Grèves, blocages, manifs sauvages ». Un groupe de voltigeurs nous intercepte au niveau de la rue du Roule, et nous retournons aux Halles, où d’autres groupes étaient restés, scandant « Ah ah, anti, anticapitaliste ! » et « Travaille, consomme, et ferme ta gueule ! ».

Nous nous regroupons à une cinquantaine pour faire un tour dans les rues alentours. Notre chemin nous mène malencontreusement devant le local syndical des fachos d’Alliance. Ça leur fera une petite surprise. Un bâtiment des finances publiques qui se trouve non loin est également pris pour cible. Nous arpentons pendant plus d’une heure les petites rue du Marais, sans rencontrer un seul flic, bloquant la circulation, chantant « Tout le monde déteste les bourgeois » ou « Les bourgeois détestent tout le monde ». Plusieurs boutiques de luxe, qui ne s’attendaient pas à nous voir arriver, voient leurs vitrines fracassées (toutes nos pensées aux familles des vitrines), et quelques autoréductions ont lieu.

Il est presque 20h quand nous retournons aux Halles, où des groupes de manifestant·es se trouvent encore. Une voiture de police esseulée, prise dans les bouchons causés par les barricades, est bloquée rue de la Reynie. Elle croisera le chemin de plusieurs pavés qui passaient par là. Mais le temps passe et des gendarmes commencent à arriver, pour encercler le quartier. Nous décidons de gagner les Champs-Élysées, où un rendez-vous a été donné. Mais arrivé·es sur place, à part quelques petits groupes épars, il n’y a pas grand monde, à part des touristes. Ça aurait pu être une belle occasion, les policiers étant en train de partir quand nous sommes arrivés. Mais comme la plupart des manifestant·es, épuisé·es par une journée aussi riche ou découragé·es par les rumeurs de répression, nous décidons de rentrer chez nous pour nous reposer pour la suite.

Un rapide bilan

Il nous semble évident que, bien que les manifestations aient subi une répression féroce avant même d’avoir pu débuter, cette journée est un succès. La dispersion dans tout Paris de petits groupes de manifestant·es a complètement désorganisé la police, qui a passé son temps à nous chercher. Nous les avons rendus fous. Nous avons viré de nombreux infiltrés. Nous avons pu passer de nombreuses heures à manifester dans toutes les rues, à aller où nous voulions, sans rencontrer un seul flic. Nous avons fait fermer deux centres commerciaux. Nous avons pu tourner à notre avantage les petites rues autour des Halles, peuplées de consommateurs que les flics n’osaient pas trop brutaliser.

Les seuls qui nous ont un peu embêtés sont les voltigeurs. Mais encore une fois, la multiplication des petits groupes les a complètement dépassés. À écouter les déclarations du préfet et les comptes-rendus dans la presse bourgeoise, les manifestations auraient été contenues sur les places d’Italie et de la Bastille. Mais ils ne se sont peut-être pas encore rendu compte qu’on a aussi retourné le reste de Paris.

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