Le « bon gros gâchis » de Biarritz : un récit libertaire du contre-G7

Mis a jour : le vendredi 6 septembre 2019 à 23:17

Mot-clefs: Contre-sommets
Lieux: biarritz pays-basque

La mobilisation contre le G7 de Biarritz a été un énorme fiasco, avec une cristallisation des divergences stratégiques et organisationnelles au sein du milieu militant. Légalisme non violents d’un côté, insurrectionnalisme à courte vue de l’autre… C’est la rançon d’une mobilisation sans objectifs.

Le contre-sommet du G7 avait été organisé depuis septembre 2018 par une plate-forme double (une basque et une hexagonale) composée de différentes organisations et associations, notamment Attac, les Amis de la Terre, la LDH et diverses ONG, soutenues par plusieurs organisations politiques et syndicales. Peu avant le contre-sommet, les groupes révolutionnaires locaux qui participaient à l’organisation (les collectifs anarchistes locaux IPEH Antifaxista et Indar Beltza) s’étaient retirés de la plate-forme, déplorant l’opacité des décisions et les pratiques autoritaires qui y prévalaient.

Tout le monde se retrouvait néanmoins à Urrugne, sur le campement aménagé pour recevoir 10 000 contestataires. Un « village altermondialiste » isolé par les autorités… à 30 kilomètres de Biarritz, où se tient le G7, et à 7 kilomètres d’Hendaye, où se tiennent les conférences du contre-sommet.

Du début à la fin, sur ce camp d’Urrugne, il y aura peu d’animation politique : quelques stands de gilets jaunes avec journaux locaux et tracts, quelques anarcho-syndicalistes et autonomes. Les policiers ont d’abord été autorisés par les organisateurs et organisatrices à pénétrer dans le camp, et ont procédé à des contrôles. L’ambiance a vite été délétère, entre les prêcheurs de l’insurrection immédiate d’une part, rejetant toute règle (vue comme arbitraire) et toute discussion avec les organisateurs du contre-sommet volontiers traités de « collabos » ; d’autre part les institutionnels et légalistes de la plate-forme, chantres de la non-violence, hostiles à toute autre forme d’action, et autoritaires dans la communication des informations, la prise de décisions et l’organisation des actions.

Tentative avortée de bloquer l’autoroute

Dès vendredi, vers 16 heures, après s’être installé·es, environ 300 militantes et militants entament une manifestation sauvage près du camp, avec pour but le blocage de l’autoroute. Aucune casse en traversant la ville, pas d’incidents notables. La manifestation arrive face à un important barrage de fourgons des forces répressives, qui les attendent à l’entrée de l’autoroute. Derrière, les « Brigades de répression de l’action violente » (Brav, créés en mars, pendant le mouvement des gilets jaunes) bloquent la voie empruntée à l’aller. En réponse, quelques cailloux sont envoyés dans leur direction, après quoi ils répliquent en tirant dans le tas avec leurs LBDs, sans aucune sommation.

Cela révèle la posture des forces de l’ordre pour toute la durée du contre-sommet : attendre et/ou provoquer le moindre faux pas pour réprimer le plus violemment possible.

Le cortège suit l’itinéraire imposé par la police sans problèmes. Drones et hélicoptères le survolent et surveillent son évolution. Malgré cela, les forces de répression tentent des intrusions dans le cortège à deux reprises, d’abord un motard de la gendarmerie, puis une voiture de la Brigade anticriminalité (Bac), virés tour à tour du cortège. Les provocations deviennent menaces lorsque les Brav foncent sur les manifestantes et manifestants, les attaquant à coups de matraques et de LBD. Des blessé·es sont à déplorer, ainsi que plusieurs arrestations d’une violence extrême. Les agressions policières se poursuivent à l’encontre des manifestantes et manifestants qui cherchent à rentrer, jusqu’à l’entrée du camp où enfants et personnes âgées sont installé·es pour le contre-sommet.

Peu après le retour et le récit des camarades participant-es, nouveau rassemblement sur la route en bas du camp. Les forces répressives reviennent. Elles sont accueillies par des manifestant·es mis·es en colère par la répression qui a précédé. Après un moment de simple présence, les forces répressives se remettent à tirer au LBD, à envoyer des grenades lacrymogènes sur les gens, qui remontent sur le chemin vers le camp. Des barricades sont dressées, jets de pierres en réponse à l’agression des CRS. Ces derniers finissent par redescendre et se retirer après quelques derniers jets de grenades et tirs de LBD.

Quinze mille personnes à Hendaye

Samedi matin à 11 heures, à Hendaye, la manifestation est déclarée. Quinze mille marcheurs et marcheuses défilent sous divers drapeaux d’organisations politiques, syndicales et associatives, entre autres Attac, Ensemble, la CNT, Extinction Rébellion (XR), SUD-Solidaires, Oxfam, etc. On entend des chants pour la libération des prisonniers politiques basques. On reconnaît aussi les slogans des samedis Gilets Jaunes à Bordeaux.

La police se tient en retrait. Dans la ville il y a peu de monde outre les 15.000 manifestant-es annoncé-es. La plate-forme a prévu un service d’ordre de plusieurs centaines de non violent-es, notamment d’Alternatiba et d’Attac, qui protègent en chaîne humaine les banques et autres symboles capitalistes de toute action qui aurait pu les viser, tout en scandant des slogans anticapitalistes. Elle défend ainsi sa décision arbitraire et unilatérale de soumission et d’enchaînement au système capitaliste et à l’État, qu’elle nomme pudiquement « consensus d’action ». Les organisations non-violentes se sont ainsi faites les auxiliaires objectives des forces de répression, allant jusqu’à tenter d’empêcher les personnes agacées par cette attitude de sortir du cortège et de changer d’itinéraire.

Après avoir été défendu par les manifestant·es, un homme se fait arrêter : trouvant d’abord refuge dans un bar devant lequel ils et elles s’interposent avant d’être écarté-es par les policiers, hués par la foule, il est finalement interpellé. Cet exemple montre bien qu’à l’inverse des positions tranchées de la plate-forme qui n’a pas communiqué sur les multiples arrestations ni sur les blessé·es ou l’infiltration et le fichage policiers, les contestataires du G7 n’étaient pas dans leur globalité aussi aveugles sur le rôle historique des forces répressives ou sur l’action non violente. Tout le monde ne rentrait pas dans la logique de reddition des organisations de la plate-forme.

La manifestation finit sans plus d’incidents à Irun, côté espagnol de la frontière.

Le Pays basque bouclé par la police

Dans la région, contrôles systématiques de toutes les voitures, fouilles intégrales et intimidations sont la norme. Les voitures sont arrêtées et contrôlées tout le long de la route. Trois militants allemands ont ainsi été interpellés, et deux emprisonnés, sans autre motif que leur possession de brise-glace et de documents liés à la gauche radicale.

À Bayonne, zone interdite aux manifestations, plusieurs appels à rassemblement tournent ; des policiers et gendarmes à tous les coins de rues, ils contrôlent au hasard les passant-es, les ponts sont bloqués par des barrages avec nouvelles fouilles systématiques. Le Petit Bayonne s’en trouve verrouillé. Certain-es militant-es se font contrôler six fois de suite. De nombreuses arrestations préventives. Ambiance d’occupation, blindés, canons à eau, nombreux voltigeurs hués par la foule. Les forces répressives ont commencé à encercler la zone, finissant par la fermer totalement avec des grilles anti-émeutes mobiles. Les personnes ayant prévu de manifester sont éparpillées en petits groupes du fait de l’omniprésence des forces répressives, et régulièrement intimidées.

Le rassemblement a lieu à l’entrée de la ville sur la presqu’île, environ 500 personnes participent ; des affrontements ont lieu entre manifestant-es non équipé-es d’un côté et forces répressives, avec canon à eau, hélicoptères, drones et Brav de l’autre. Après un grand nombre d’arrestations de manifestant-es, le rassemblement se termine par une nasse très longue. Le soir, des affrontements ont lieu sur le camp, en réponse aux provocations des forces répressives.

L’annulation des actions de blocage

Le dimanche, la plate-forme annule sept actions de désobéissance civile. Selon Le Canard enchaîné, [1] le ministère de l’Intérieur aurait négocié cela en échange d’une autorisation officieuse de la « marche des portraits » à Bayonne… qui par ailleurs sera un échec, en ne rassemblant que peu de monde.

Le lendemain, les deux plateformes anti-G7 ont opposé un démenti formel aux informations du Canard [2].

La nuit de dimanche à lundi, dernière confrontation avec les forces répressives qui sont revenues harceler les participantes et participants par des contrôles incessants à l’entrée du camp après avoir contrôlé les gens le long de la route.

Ce contre-sommet est finalement une victoire politique pour le gouvernement et plus largement pour l’État. En effet le déroulement du G7 n’a absolument pas été dérangé par les mobilisations. Le camp a été infiltré par une policière, qui a été surprise en train d’envoyer photos et informations multiples sur des centaines de personnes notamment lors d’assemblées générales ou de réunions sensibles, dont elle rendait compte à sa hiérarchie [3]. Les arrestations et emprisonnements ont été très nombreuses. Les actions et rassemblements n’ont pas réuni beaucoup de monde hormis à la balade de Hendaye.

Repenser les contre-sommets

Tout cela doit amener à certaines conclusions. Tout d’abord il faut analyser que les organisations de la plate-forme ont joué un rôle de négociatrices plutôt que véritablement contestataires, et noter leur inconséquence politique et organisationnelle, qui a mis en danger de nombreuses personnes. D’autre part noter l’incapacité des organisations révolutionnaires à se concerter pour apporter une réponse solide à ce genre d’événements. On ne peut plus laisser la place à des légalistes frileux vis-à-vis de l’action directe, et porteurs d’un anticapitalisme tronqué, se résumant dans la plupart des cas au retour à un stade antérieur de développement capitaliste [4], ou à un contrôle citoyen institutionnel idéalisé, qui ne tient absolument pas compte des siècles de lutte des classes ni du rôle historique de l’État, chien de garde des intérêts du capital.

Il faut enfin réaffirmer face aux tendances à idéaliser une opposition insurrectionnelle, que cette dernière doit se penser et s’organiser véritablement, et qu’elle doit tenir compte du rapport des forces en présence, qui nous était lors de ce G7 extrêmement défavorable. Des actions de blocage et de sabotage dans des villes autour du Pays basque nord auraient pu être une alternative.

Quoi qu’il en soit, ce G7 laisse un goût amer, et une « impression de bon gros gâchis » pour reprendre les mots d’un militant de l’UCL sur place. En effet, même si notre stratégie est avant tout la construction du rapport de forces et du contre-pouvoir sur les lieux de travail, nous pensons que la propagation des idées révolutionnaires peut aussi passer par le blocage – ou au moins la perturbation – des sommets des maîtres du monde. A condition de bien lier les deux !

Arthur (UCL Bordeaux),
avec les camarades d’Auvergne et de Gironde

[1] « Ministre négociateur », Le Canard enchaîné, 28 août 2019.

[2« À aucun moment les plateformes n’ont eu de “discrètes négociations avec Laurent Nunez” ». Lire leur communiqué de presse.

[3« A propos de la flic infiltrée débusquée au contre-sommet du G7 » sur Iaata.info.

[4] Les organisations comme Attac se revendiquent anticapitalistes, mais ne ciblent dans leur discours que des morceaux du problème : mondialisation, concentration du capital par quelques individus, etc. Elles laissent entendre qu’il suffirait de limiter les symptômes, sans remettre en question les causes, à savoir les fondements du capitalisme, comme la propriété privée.

Commentaire(s)

> Critique libre ou troll qui veux l'être?

Faut faire très gaffe avec la critique du millieu, surtout avec les jeunes centrales fusionnant des organisations soit disant libertaires. Essayons donc.

"Quand l'ucl crache sur les anars et les autonomes "qui veulent tout casser"

"L'ambiance a vite été délétère, entre les prêcheurs de l'insurrection immédiate d'une part, rejetant toute règle (vue comme arbitraire) et toute discussion avec les organisateurs du contre-sommet volontiers traités de « collabos » "

même babar et guérin étaient moins cons

bon ca ne les pas empêcher d'être ou de cotoyer des ordures pour autant"

Du coup, le troll (en tant que personnage cybernetique) ne peux pas avoir un avis critique rationnel, il vient de se faire taire, laissant place à l'article d'Arthur de Bordeaux en prose et complet.
L'explication du pourquoi, ainsi comme de l'absence de lien vers l'article de l'UCL33, de la part de All Communists Are Bastards ça me semble pertinente à mes yeux (comme une denonciation du partisanisme, de la dissociation opportuniste et en bref de la lâcheté dans la praxis pronée apparament dans l'UCL) est donc pour certains symphatisant.e.s de l'UCL, une gage de "purisme" ..
D'ailleurs, 06 a partagé sa perspective de ce mot en vogue. la premiere fois que j ai entendu cette expression etait de la part de libertaires et appelistes qui nommaient celles et ceux qui s'opposaient au compromis avec l'etat, des partis ou des syndicats de gauche dans des luttes assez récentes et connues.
En bref l'UCL devient leur concurrence dans le marché des orgas qui recupèrent des jeunes gens revoltés. Presque comme les ONG, medecins sans frontieres vs squatteurs, qui fera le plus pour l'humanité en detresse? Combien d'assiettes, combien de visites à la banque alimentaire et combien de journalistes? Combien de profs et moralistes? Benevoles et beneficiaires? Combien? Qui donne plus?

Si vous n'aimez pas les modes primitifs et la langue de bois puriste qui se publie dans les critiques sur Indy, vous pouvez surement publier sur Revolution Permanente - ceci si vous n'avez pas encore d'organne d'expression officiel autre que celui d'Alternative Libertaire. Vous (enquant orga ou meme en individuel) serez tjrs les bienvenu.e.s, pour une fois de plus vous associer( dans la dissociation*) face aux révoltes qui vous n'arrivez pas a vous mêler les pattes.. car elles ne vous appartiennent pas, sinon aux individus qui les font, qui se rébellent.

Un peu de langue de bois pour associer le debat entre les passés lointains, récents et immédiats:

*Les organisations gauchistes ou libertaires y ont par exemple unanimement vu une « absence de conscience morale » (Lutte Ouvrière, 7 novembre), des « comportements irresponsables » (CNT-Vignoles d’Aquitaine), une violence qui « frappe au hasard » (Fédération anarchiste, 10 novembre), des actes « de désespoir » (LCR, 7 novembre) ou d’« autodestruction » (Coordination des groupes anarchistes, 9 novembre) inscrits dans une « logique suicidaire » (No Pasaran, 11 novembre). La Fédération anarchiste s’est de même associée le 13 novembre aux partis de gauche (Verts, PC, MJS), d’extrême-gauche (LCR, LO) et aux syndicats (CGT, UNEF, UNSA, Solidaires, Syndicat de la magistrature) pour signer un appel commun tentant de récupérer la révolte, au moment même où celle-ci commençait à marquer le pas. Toutes ces bonnes âmes préciseront que :

« Faire cesser les violences, qui pèsent sur des populations qui aspirent légitimement au calme, est évidemment nécessaire. »*
https://fr.theanarchistlibrary.org/library/la-revolte-incendiaire-de-novembre-2005-en-france-et-l-hypothese-insurrectionnelle

Et voici un reconnu troll critique du début du s.XX, Albert Libertad:
https://fr.theanarchistlibrary.org/library/albert-libertad-la-liberte

Bizes et joyeux compagnonnages!