Ville, métropole et design : qui S.E.M le vent...

Mis a jour : le jeudi 8 août 2019 à 13:10

Mot-clefs: métropole gentrification urbanisation
Lieux: saint-etienne

Il fut un temps lointain où l’on appelait métropole une ville anormalement grande. Une capitale parmi les autres capitales, ou assimilées. Londres-New York-Paris-Tokyo, pour faire court. Des pôles humains et économiques en compétition depuis des siècles, pour faire court.
Il fut un autre temps où les campagnes furent délaissées au profit des zones de concentration industrielle (et donc d’embauche), où les villes ont poussé, sans pouvoir ni chercher à planifier leur expansion, grossissant souvent par à-coups désordonnés.

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Il fut un temps plus récent où ces amas se baptisèrent métropoles à leur tour, à force d’amalgame et d’expansion. À force de déconcentration, la décentralisation a ôté une part d’exception à Paris et favorisé l’expansion des métropoles régionales. Les petites et moyennes agglomérations symbolisent même à présent chômage et ennui.
Ces métropoles, ancrées dans le fonctionnement et les flux de notre planète libérale, sont, bien entendu, interconnectées. Mais elles sont aussi opposées entre elles, car en guerre économique constante. Une guerre qui, encore une fois, ne dit pas son nom : bataille de concurrence liée à leur attractivité, leur rayonnement.

Et pour créer l’attractivité, il y a quelque temps que politiques et urbanistes ont compris qu’il ne suffit pas de construire un quartier d’affaires et un réseau de transports efficaces (même s’ils restent au cœur du projet d’ensemble, comme l’a montré le projet d’A45 ou l’emballement du « Quartier d’affaires Châteaucreux). Il convient de maîtriser l’image de la cité, de la même manière qu’on joue sur celle d’une entreprise pour influer sur sa cotation en bourse. Elle doit faire envie, tendre vers le futur (ou du moins le présent connecté, ce qui est vendu de la même manière), être agréable et respecter les dogmes de son temps : ville verte et fleurie, vivante et cosmopolite, propre et vigilante. Et si ce n’est pas tout à fait le cas, elle doit tout de même réussir à en fournir l’illusion en 4 mètres par 3. La métropole n’est plus tant un lieu de vie que la promotion d’un rêve. Même si la représentation de cette cité idéale discorde avec son fonctionnement au quotidien, qu’importe.

« L’économie mondialisée impose, à nouveau, la figure de la ville et, en particulier, celle des grandes métropoles. (Ce sont elles) qui ont exprimé, symbolisé la Renaissance européenne du 16e siècle. Elles l’ont rendue possible par la fertilisation croisée du commerce, de l’université et des arts. Ce sont elles qui ont inventé lecapitalisme marchand. (Aujourd’hui, les villes) retrouvent leur rôle historique de lieux d’échanges, de lieux de création de richesses économiques, intellectuelles et culturelles. » (Gérard Colomb, Et si la France s’éveillait, 2012)

Saint-Étienne Métropole (abrégée en SEM, pour permettre plein de jeux de mots de comm’ – le sourire est important pour la pub) naît le 1er janvier 2018, s’affranchissant des banals titres de communauté de communes ou d’agglomération, dépourvus de strass autant que de panache. Mais la Métro’ constitue simplement la continuité des logiques de développement en cours depuis plusieurs décennies à Sainté. Ses 53 communes sont bien soumises à Sainté, qui dispose de 42 sièges à son Conseil (seulement 18 pour le reste des communes). Gaël Perdriau en est le Président. De même qu’il est Président du conseil d’administration de l’EPASE (Établissement public d’aménagement). La municipalité a donc toutes les cartes en main pour gérer comme bon lui semble le développement de son produit ; je veux dire notre ville. Mais malgré l’obsession communicante de l’équipe en place, la tâche n’est pas toujours simple, avouons-le. En 2014, un grand quotidien national contrecarre les enjeux marketing de l’Éden ligérien :

« Le ciel est bas mais l’impression de grisaille, presque poisseuse, ne vient pas de là. Dans ce quartier de Saint-Étienne, ce sont les immeubles délabrés qui donnent le bourdon. Les façades sont comme couvertes de suie. Là, des cabanes surplombent le dernier étage d’une construction. Ailleurs, c’est un empilement de bâtiments décrépis au détour d’un escalier. Ici, à quelques pas du palais de justice, dans ce qu’on appelle la Tarentaize, l’un des quartiers déshérités de la commune, même les arrière-cours abritent des bâtisses qui tombent en ruine. Armeville, l’autre nom de la cité de Manufrance, semble être restée “pauvre ville”, la capitale des taudis. » (« Le Monde », 9 décembre 2014)

La fierté populaire de la ville est froissée par cette photographie très parisienne décrite dans l’article. Mais ce n’est rien à côté du contrecoup porté au plan marketing (lancé grosso-modo au même moment) de l’agglomération compétitive dont l’image doit être maintenue :

« À partir des années 1980, cette production de contre-images se poursuit en s’alignant sur les stratégies de marketing en plein essor dans la plupart des autres villes françaises et européennes, entérinant la rupture souhaitée avec la ville industrielle : les acteurs locaux développent ainsi l’image de la technopole, avec son centre d’affaires et ses zones d’activité multiples, avant de rejoindre, à partir de la fin des années 1990, celle de la ville « créative » autour d’un renforcement de l’offre culturelle, de l’appel à des architectes de renom et de la mise en place d’une stratégie basée sur le design. En 2014, la municipalité de Gaël Perdriau (Les Républicains), nouvellement élue, reprend le thème de l’innovation comme marqueur de l’identité locale pour mieux insérer la ville dans les dynamiques de la globalisation. Une campagne de communication intitulée « Savez-vous comment Saint-Étienne change le monde ? » met en valeur l’excellence économique du territoire et son esprit d’innovation, le design étant « naturellement » incorporé dans le patrimoine historique et économique de la ville. » (« Des villes en décroissance stigmatisées ? Les enjeux d’image à Saint-Étienne », par Vincent Béal, Christelle Morel Journel et Valérie Sala Pala, 2017)

L’année suivante, la contre-attaque médiatique surgit avec cette affiche utilisée comme une armée en campagne :
« Saint-Étienne est la capitale du Design. Ça vous étonne ? Pourtant ça fait 200 ans qu’elle invente, et ça continue tous les jours. La preuve : Saint-Étienne est la seule ville française désignée Ville Unesco Design. Elle est aussi labellisée French Tech / Design Tech. Et la 9e édition de la Biennale Internationale Design 2015 a accueilli 210 000 visiteurs. C’est ça, l’expérience Design. »
Désignons-nous Design, rebaptisons la capitale ; tel est donc le virage de la comm’ municipale...
Design : le mot est lancé, relancé, malaxé, martelé jusqu’à l’épuisement, jusqu’à le vider d’un sens dont on n’était déjà pas bien sûrEs...
Il semble que tout soit Design pour la mairie, de la même manière que tout est politique pour unE sociologue militantE. Le Design a surgi de nulle part, à moins qu’il n’ait été extrait par hasard du fond des mines après leur fermeture. Ce n’est pas une exception. Detroit, Turin : le design affectionne les villes déshéritées, car il parvient à faire surgir l’or dans ces zones sans richesse. C’est bien plus commode, l’immobilier y est bouchée de pain, et les habitantEs de ces villes sans-emploi ne peuvent cracher sur un peu plus d’activité économique. Le Design est pratique et pluriel. Il est innovation, urbanisme, économie. Cette spécialité stéphanoise se retrouve même puiser ses origines dans les rubans, les armes et les cycles et est tourné aujourd’hui vers le 2.0. Car le Design est aussi anté-datable que futuriste. Et surtout, le Design est culture. C’est fondamental, car la culture donne son standing à la métropole.

« Dans ce contexte d’émulation entre villes attractives, les composantes immatérielles importent aujourd’hui autant que les ingrédients physiques du projet urbain. À une époque, on pensait la ville en terme de mètres carrés et de fonctions. Mais la ville n’est pas que des fonctions, c’est aussi des émotions, du frottement social et culturel, des rêves, de l’imaginaire. » (Jean Frébault [ex-dirigeant de l’Agence d’Urbanisme du Grand Lyon], dans « La Part-Dieu a-t-elle une âme ? »)

Pour promouvoir cet immatériel, Sainté a opté pour la forme Biennale. Comme Lyon, qui fait les siennes dans la danse et l’art contemporain. La Biennale est une forme très efficace de la culture, en termes publicitaire et économique s’entend. Faire vivre le tissu culturel au quotidien est coûteux et aussi peu lucratif que médiatisable : financer des associations, dépenser les deniers de la ville uniquement pour ses habitantEs est une pratique d’un autre temps. La forme Biennale permet une visibilité et une fréquentation plus larges. Un rayonnement bien plus visible. Un accroissement indéniable du tourisme et de l’essor qu’il procure à l’économie locale. Pendant un mois. C’est court, mais peu importe, car il offre une vitrine pour les investisseurs et un terrain d’expérimentation pour les politiques urbaines. Et c’est ça qui prime...
Pendant un mois, nous sommes sujets de laboratoires, rats dans l’aquarium. Nos quartiers sont curiosités ; particulièrement s’ils sont délaissés. Jacquard en 2015, Beaubrun en 2017 : la collaboration entre la Biennale, l’EPASE et leurs petits bras locaux (associations, propriétaires fonciers) évolue tous les deux ans, cherche de nouvelles pistes et laisse des traces.

On agit par et pour la Biennale, ici-bas.

Puis on peaufine et réinvestit dans l’optique de la suivante. Le Design est l’outil d’aménagement qui finira par pousser les moins fortunéEs hors du cœur de la citadelle, aux pourtours démunis de la Métropole, là où les équipements design n’existent pas. Là où l’espace n’est pas muséifié : car même les squares sont expositions en centre-ville à présent. Les immeubles abattus (« On aère », dit le Sainté Mag de janvier 2019) font place à des espaces verts où l’on ne peut plus entrer (allez faire un crochet au carrefour des rues Etienne Boisson et Grand Gonnet, ou à celui d’Augustin Dupré et rue Tarentaize – ne prenez pas de pique-nique).
Les abribus aussi sont muséifiés, car tout est à vendre et promouvoir. Démontés pendant tout l’hiver 2015 (quoi de plus logique ?) pour revenir en mars équipés de prises USB... pour la 9e Biennale. Et je vous laisse essayer la nouvelle mouture d’abribus du tram à Chateaucreux : la French Tech a inventé l’abri à trous, qui n’abrite ni de la pluie, ni du vent ! Mais avec style, ma foi...

Ici, on esthétise les rues au mépris du fonctionnel et on appelle ça urbanisme. Le Design à Sainté voudrait même faire entrer nos comportements et nos socialisations au musée, ce temple du silence. Les bancs sont remplacés par des sièges monoplaces, sur des places aérées et vidéosurveillées – mieux pensées pour le contrôle de l’espace public. Plus de banc : plus de bande de jeunes qui y traîne, ni d’indésirable qui y dort. Après tout, nous n’avons plus besoin de lieu où parler. Nous n’avons plus besoin de ce qui fait lien, rencontre ou croisement ; de ce qui fait ville, en un mot. Car nous avons mieux. Nous avons le Design.
Une poussée puissante, omniprésente, un nouveau souffle, pourtant parti de rien. Comme une brise légère qui tourne au mistral agressif. Nous laisserons-nous porter par ce vent sans s’apercevoir qu’il n’est fait que de vide ?

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