Fonder des territoires - par Raoul Vaneigem

Mis a jour : le dimanche 12 mai 2019 à 15:18

Mot-clefs: Resistances / antifascisme squat logement
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Raoul Vaneigem, phi­lo­sophe belge et ancien de l’Internationale situa­tion­niste, publie ce 2 mai 2019, son der­nier livre aux édi­tions Libertalia : Appel à la vie contre la tyran­nie éta­tique et mar­chande. Bien qu’il s’en défende, ce texte prend en charge, en pleine mobi­li­sa­tion sociale des gilets jaunes, la toute aus­si cru­ciale qu’ancienne ques­tion « Que faire ? ». Il n’est aucune per­ti­nence, selon lui, à s’emparer du pou­voir cen­tral (par les urnes ou par les armes) : fort des der­nières expé­riences menées au Chiapas, au Rojava et dans les ZAD fran­çaises, l’auteur enjoint à rompre en masse avec l’État et ses relais, à faire séces­sion pour « fon­der des ter­ri­toires » auto-admi­nis­trés.
Voici un cha­pitre, affaire de ravi­tailler les débats sur la bataille en cours.

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zad pirate - Rip CMDO - ni facho, ni coco !

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route des chicanes - zad pirate

 


- Il est vain d’attendre de l’arrogance de l’État et de la cupi­di­té des mul­ti­na­tio­nales qu’elles tolèrent notre réso­lu­tion de fon­der et de pro­pa­ger des col­lec­tifs hos­tiles à toute forme de pou­voir — à com­men­cer par la pré­da­tion des res­sources natu­relles. Mais qu’il soit tout aus­si évident de notre part que nous n’avons nul­le­ment l’intention de tolé­rer leur répres­sion bot­tée, cas­quée, épau­lée par la veu­le­rie jour­na­lis­tique. Nous n’allons pas nous incli­ner devant la déser­ti­fi­ca­tion pro­gram­mée de ce qui vit en nous et autour de nous.

- L’écrasement de la ten­ta­tive com­mu­na­liste de Notre-Dame-des-Landes est un coup de semonce, par­mi d’autres, de l’ordre mon­dial et de ses rouages éta­tiques.

Le gou­ver­ne­ment mexi­cain et ses para­mi­li­taires menacent sans dis­con­ti­nuer les col­lec­ti­vi­tés zapa­tistes.

Les inté­rêts de l’Occident et des dic­ta­tures pétro­lières isolent les com­bat­tant-e-s du Rojava qui opposent à ce par­ti de la mort, dont la bar­ba­rie isla­mi­sée n’est pas la seule com­po­sante, une socié­té réso­lue d’instaurer non les droits d’un peuple, non les droits du peuple, mais les droits de l’être humain.

La vie est notre seule reven­di­ca­tion.

Nous refu­sons sa ver­sion rape­tis­sée, ampu­tée, sacri­fiée. Nous la vou­lons sou­ve­raine.

Nous la vou­lons créant et recréant sans cesse notre exis­tence et notre envi­ron­ne­ment.

Elle est pour nous le ferment d’une socié­té où l’harmonisation des dési­rs indi­vi­duels et col­lec­tifs soit le fruit d’une expé­rience pas­sion­nelle. Pour mener plus avant une telle entre­prise, nous n’avons d’autres armes que la vie elle-même.

  • « En matière d’utopie vous avez choi­si la pire : la croyance en une éco­no­mie libé­ra­trice, en un pro­grès tech­nique condui­sant au bon­heur. »

Utopie

 

Vous qui nous taxez d’utopistes, ayez l’honnêteté de conve­nir qu’en matière d’utopie vous avez choi­si la pire : la croyance en une éco­no­mie libé­ra­trice, en un pro­grès tech­nique condui­sant au bon­heur. Vous vous êtes mis jusqu’au cou dans la merde et vous trai­tez de songe-creux, de chi­mé­riques, celles et ceux qui s’en échappent pour aller défri­cher une terre où ils pour­ront res­pi­rer sans ris­quer de s’embrener.

- Les hordes du pro­fit, les dro­gués de l’argent fou, les pan­tins méca­niques qui n’ont d’intelligence que celle des engre­nages, tels sont nos vrais enne­mis. Les guerres mafieuses dont ils se déchirent entre eux ne sont pas les nôtres, ne nous concernent pas.

Iels connaissent tout de la mort car c’est la seule chose qu’ils savent don­ner. Ils ignorent tout des richesses que la vie dis­pense à qui sait les recueillir. C’est un ter­ri­toire incon­nu pour eux que la créa­ti­vi­té et l’imagination dont chaque enfant, chaque femme, chaque homme dis­pose quand il est à l’écoute de sa volon­té de vivre.

La peur de se jeter dans la bataille pour réa­li­ser ses dési­rs les plus chers est l’un des effets les plus déplo­rables de la ser­vi­tude volon­taire. Pour rhé­to­rique qu’elle soit, l’exhortation de Danton « De l’audace, encore de l’audace, tou­jours de l’audace ! » retrou­ve­rait sa per­ti­nence si elle ani­mait celles et ceux qui tentent l’aventure de ter­ri­toires arra­chés à l’État et à la mar­chan­dise ; si elle les déter­mi­nait à outre­pas­ser la simple résis­tance qu’ils opposent à l’implantation de nui­sances et, sur cette soli­da­ri­té acquise, à fon­der, si modes­te­ment que ce soit, des modes de ras­sem­ble­ments col­lec­tifs radi­ca­le­ment nou­veaux.

Partout où la gué­rilla sub­ver­sive et la guerre insur­rec­tion­nelle ont obéi au slo­gan abject « le pou­voir est au bout du fusil » leur triomphe a pla­ni­fié une situa­tion sou­vent pire que l’ancienne. À l’État jeté à bas en a suc­cé­dé un autre, non moins oppres­sant. Les fusils au ser­vice du pou­voir se sont tour­nés contre ceux qui, en les maniant, leur avait prê­té le poids de la liber­té. Russie pré­ten­du­ment sovié­tique, Chine maoïste, Cuba cas­triste, gué­va­risme, Farc, Zengakuren, Fraction armée rouge et autres gau­chismes para­mi­li­taires, ces pali­no­dies ne vous ont pas suf­fi ?

 

- Une leçon à ne pas oublier. La pre­mière défaite de la révo­lu­tion espa­gnole de 1936 date de ses débuts, lorsque la mili­ta­ri­sa­tion exi­gée par le Parti com­mu­niste obtint de trans­for­mer en une sol­da­tesque dis­ci­pli­née les volon­taires qui, avec les colonnes armées de Durruti et de ses ami-e-s, avaient bri­sé la pre­mière offen­sive fas­ciste. La récu­pé­ra­tion des ini­tia­tives popu­laires fut menée de conserve avec l’apparition d’un gou­ver­ne­ment dit révo­lu­tion­naire où les orga­ni­sa­tions liber­taires (la CNT et la FAI) sié­geaient aux côtés des autoritaires  (des natio­na­listes cata­lan-e-s, des socia­listes, des com­mu­nistes aux ordres de Moscou...).

Le fonc­tion­nel tue. La poé­sie est une renais­sance per­pé­tuelle.

Ce qui fait la puis­sance répres­sive de l’État tient moins à sa fli­caille qu’à l’État qui est en nous, l’État inté­rio­ri­sé, qui nous matraque de sa peur, de sa culpa­bi­li­té, de sa déses­pé­rance astu­cieu­se­ment pro­gram­mée.

La plu­part des col­lec­ti­vi­tés liber­taires ont suc­com­bé aux tares rési­duelles du vieux monde, qui entra­vaient leur com­bat pour un monde nou­veau. Les petits chefs poussent aisé­ment sur le fumier de la pas­si­vi­té qu’ils entre­tiennent.

  • « Ce qui fait la puis­sance répres­sive de l’État tient moins à sa fli­caille qu’à l’État qui est en nous, l’État inté­rio­ri­sé. »

Combien de micro­so­cié­tés liber­taires n’a-t-on vu som­brer dans des riva­li­tés de pou­voir ? Combattre la bar­ba­rie et le par­ti de la mort avec les armes de la bar­ba­rie et de la mort condamne à une nou­velle forme de ser­vi­tude volon­taire.

[…] Le par­ti pris de la vie nous dis­pense de for­mer un par­ti. Voyez ce qu’il est adve­nu du mou­ve­ment des Indignés lais­sant place, en Espagne, au par­ti Podemos, de l’antiparlementarisme d’un groupe ita­lien, très vite induit à consti­tuer le par­ti Cinq étoiles et à cli­gno­ter de lueurs brunes dans l’hémicycle du gou­ver­ne­ment. En jan­vier 1938, dans l’Espagne répu­bli­caine, le sta­li­nien Togliatti avait déjà révé­lé l’astuce. Il décla­rait pré­fé­rer l’ouverture d’un front unique avec les ins­tances liber­taires (CNT, FAI) plu­tôt que ris­quer l’affrontement avec elles. Car, disait-il, l’union per­met­tra de mettre défi­ni­ti­ve­ment en déroute l’anarchisme pour la bonne rai­son qu’aux yeux de la masse ouvrière la CNT a l’avantage de ne pas par­ti­ci­per au gou­ver­ne­ment.

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Cultiver les jar­dins de la vie ter­restre (il n’y en a pas d’autres), c’est inven­ter des ter­ri­toires qui, n’offrant aucune prise à l’ennemi — ni appro­pria­tion, ni pou­voir, ni repré­sen­ta­tion — nous rend insai­sis­sables. Non pas invin­cibles mais inalié­nables, à l’instar de la vie que sa per­pé­tuelle renais­sance délivre de son joug ances­tral. Aucune des­truc­tion ne vien­dra à bout d’une expé­rience que nous sommes déter­mi­nés à recom­men­cer sans trêve.

Plus nous déve­lop­pe­rons l’aventure exis­ten­tielle de la vie à explo­rer, plus nous dis­sua­de­rons les cadavres, gal­va­ni­sés par le pou­voir, de trans­for­mer la terre en cime­tière. Il suf­fit de peu pour que se grippe et couine le méca­nisme qui meut les palo­tins fonc­tion­nels des ins­tances éta­tiques. Faites confiance à vous-mêmes non à un Dieu, à un maître, à un gou­rou. Peu importent les mal­adresses et les erreurs, elles se cor­ri­ge­ront. Abandonnez Sisyphe au rocher de l’ambition, que son asser­vis­se­ment pousse jour et nuit.

  • Notre édu­ca­tion ne nous a appris que le jeu de la mort. C’est un jeu pipé puisqu’il est enten­du que la mort l’emporte dès le pre­mier coup.

C’est au jeu de la vie que nous allons nous ini­tier. Il n’y a ni gagnant ni per­dant. Quel casse-tête pour les bou­ti­quiers poli­tiques qui en dehors de l’offre et de la demande ne voient rien, ne per­çoivent rien. Cela n’a pas empê­ché le bull­do­zer éta­tique d’écraser les jar­dins col­lec­tifs, la ber­ge­rie, les auto­cons­truc­tions et les rêves sociaux de Notre-Dame-des-Landes ? Certes, mais les yeux morts du pou­voir ne soup­çonnent pas que tout se reprend à la base, se recons­truit, recom­mence et s’affermit.

L’être humain pos­sède en lui, dès l’enfance, un génie ludique. C’est ce génie que ranime la lutte pour la vie : la poé­sie qu’elle insuffle lui res­ti­tue l’énergie que lui ôtait les absurdes luttes com­pé­ti­tives de la sur­vie et du tra­vail. Ne vous éton­nez pas que de ses infimes étin­celles s’embrase un monde qui aspire aux illu­mi­na­tions de la joie, dont on l’a spo­lié.

- Le plus sûr garant des ter­ri­toires libé­rés de la tyran­nie éta­tique et mar­chande, c’est que les habi­tant-e-s accordent la prio­ri­té à de nou­veaux modes de vie, au déve­lop­pe­ment de la jouis­sance créa­tive, à la soli­da­ri­té fes­tive, à l’alliance avec les autres espèces, jusqu’ici mépri­sées, au pro­grès de la conscience humaine ban­nis­sant toute forme de hié­rar­chie et de pou­voir.

Plutôt que de qua­li­fier de paci­fique l’insurrection de la vie, mieux vaut par­ler d’un mou­ve­ment de paci­fi­ca­tion.

Nous sommes pris en tenaille entre une volon­té de vivre qui ne sup­porte ni les inter­dits ni l’oppression et un sys­tème dont la fonc­tion est d’exploiter et de répri­mer le vivant. Comment mener une guerre en l’évitant ? Telle est la gageure.

- À la péri­phé­rie de ce rayon­ne­ment vital, de ce noyau insé­cable, il existe une zone de fric­tions où se mani­feste la vieille hos­ti­li­té à la vie, une force d’inertie agres­sive, accu­mu­lée depuis des siècles par la ser­vi­tude volon­taire. En marge des terres libres s’étend un no man’s land, une zone d’intranquillité, une frange d’inquiétude. Cette peur s’estompera à mesure que le noyau de vie rayon­ne­ra de plus en plus, mais c’est là qu’il peut s’avérer néces­saire d’éradiquer les menaces de des­truc­tion qui pèsent sur notre réin­ven­tion de la vie. Là se meuvent ceux et celles que stig­ma­tisent du nom de « cas­seur » les véri­tables cas­seurs, les res­pon­sables de la dégra­da­tion pla­né­taire, les palo­tins blêmes de la finance.

La gra­tui­té est une arme qui ne tue pas.

C’est en toute légi­ti­mi­té que nous avons le droit de refu­ser de payer les taxes, les impôts, les péages en tous genre que nous imposent l’État et les mafias finan­cières qui le gèrent. Car jadis affec­té (en par­tie) au bien public, cet argent sert désor­mais à ren­flouer les mal­ver­sa­tions ban­caires.

- Agir indi­vi­duel­le­ment tom­be­rait aus­si­tôt sous le matra­quage des lois édic­tées par le pro­fit. Agir ensemble en revanche assure l’impunité.

« Ne payons plus » est une réponse appro­priée à ceux qui nous pau­pé­risent pour s’enrichir. Ne payons plus les trains, les trans­ports en com­mun. Ne payons plus l’État, ne payons plus ses taxes et ses impôts. Décrétons l’autonomie de lieux de vie où coopé­ra­tives et inven­ti­vi­té soli­daire jettent les bases d’une socié­té d’abondance et de gra­tui­té.

  • « Ne payons plus les trains, les trans­ports en com­mun. Ne payons plus l’État, ne payons plus ses taxes et ses impôts. »

 

- Les zapa­tistes du Chiapas ont mon­tré que de petites col­lec­ti­vi­tés auto­nomes et fédé­rées pou­vaient culti­ver la terre par et pour tous et toutes, assu­rer des soins médi­caux, pro­duire une éner­gie natu­relle, renou­ve­lable et gra­tuite (une option par­fai­te­ment igno­rée par les mafias éco­lo­giques). Il est pri­mor­dial que la gra­tui­té pénètre, à l’instar de la vie, dans nos mœurs et dans nos men­ta­li­tés, dont elle a été ban­nie, exclue, inter­dite pen­dant des mil­lé­naires. Pas d’illusions cepen­dant : le com­bat contre les chaînes dont nous nous sommes entra­vés sciem­ment risque d’être très long. Ce qui est une bonne rai­son pour s’y vouer immé­dia­te­ment.

Commentaire(s)

> Vaneigem au musée

Vaneigem-le-fonctionnaire et son angélisme n'a d'égal que le christianisme niais de Yannis Youlountas.

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" Si un lieu commun affirme qu’on peut avoir plusieurs vies, un être humain peut-il pour autant mourir plusieurs fois sans n’être plus qu’un cadavre ambulant, soit littéralement un zombie ? Prenons par exemple le cas du situationniste Raoul Vaneigem, qui s’est rendu célèbre pour avoir, le 15 mai 1968, quitté un Paris déjà en pleine agitation révolutionnaire, pour rejoindre sur la côte méditerranéenne le lieu de ses vacances programmées, non sans avoir apposé sa signature au bas d’une proclamation appelant à l’action immédiate. C’est certainement ce jour-là qu’il a pour la première fois commencé à se métamorphoser en mort-vivant, pris dans la lutte implacable entre un négatif à l’œuvre, un négatif créateur de mondes qui n’aurait pas peur des ruines pour affirmer sa poésie subversive, et un positif qui se raccroche désespérément à l’ennui et l’esclavage des temps présents. Après avoir dans un dernier sursaut fait l’apologie de Ravachol, Durutti et Coeurderoy, posant par exemple dans la préface à un recueil de ce dernier paru en 1972 (Pour la révolution, ed. Champ Libre) que « l’organisation spectaculaire incite plus impérativement à la violence que les terroristes du passé », puis avoir proposé en 1974 des thèses importantes sur le sabotage et l’autogestion généralisée, il a petit à petit tranché en faveur de ces congés du négatif qui l’avaient conduit à quitter la capitale pendant le joli mois de Mai. Sa mue devint toujours plus irréversible à partir des années 80, bien loin d’un sabotage de l’existant qui « encourage partout la liberté et le renforcement des passions, l’harmonisation des désirs et des volontés individuelles », loin de ce jeu subversif qui « habitue à l’autonomie et à la créativité, et sert de base réelle aux relations que les évolutionnaires souhaitent établir entre eux. » Faute d’avoir su saisir dans toute sa portée que le positif (de la survie à la vie, dans ses mots à lui) ne pouvait naître que du négatif dans un même élan – soit que toute hypothèse de libération est liée à une rupture violente avec la société actuelle –, notre zombie a fini par s’en prendre à la plupart des manifestations de désordre qui l’entouraient. Mue après mue, il en est même venu à assimiler le négatif venu d’en bas (rage, révolte, émeutes ou sabotages) à l’oppression ravageuse qui nous surplombe, au nom d’une sécession magique à l’intérieur et à côté du monde de la domination. Comme un Chiapas zapatiste qui aurait pris les armes pour immédiatement renoncer à s’en servir, en finissant par présenter sa propre candidate à l’élection présidentielle mexicaine de 2018. Comme une ZAD de Notre-Dame-des-Landes dont les petits entrepreneurs de la lutte finiraient par s’approprier les terres occupées en les réintégrant dans le carcan de l’Etat. Mais procédons par ordre, avec quelques exemples illustrant chacun un épisode de la guerre sociale de ces dernières décennies. En 1995, Vaneigem fit paraître entre deux articles alimentaires pour l’Encyclopaedia Universalis un petit ouvrage à bon marché destiné à la jeunesse rebelle. Dans son Avertissement aux écoliers et lycéens (ed. Mille et une nuits) qui fut un succès dans les supermarchés du livre, il admonesta son jeune public à ne surtout pas déserter les bancs de l’école et à encore moins détruire cette dernière, mais à la transformer de l’intérieur avec ses profs et ses parents ! D’une part « parce que le réflexe d’anéantissement s’inscrit dans la logique de mort d’une société marchande dont la nécessité lucrative épuise le vivant des êtres et des choses », et d’autre part parce que s’en prendre matériellement à l’école ne ferait que profiter « aux charognards de l’immobilier, aux idéologues de la peur et de la sécurité, aux partis de la haine, de l’exclusion, de l’ignorance » (p.14). Et puisque détruire serait encore participer à la société, selon le refrain stalinien bien connu sur les vitriers et les assureurs repris ici sans vergogne par notre zombie, pourquoi ne pas aussi du coup défendre les bons juges, ces « magistrats courageux bris[ant] l’impunité que garantissait l’arrogance financière » (p.73), ou encore la convergence de toutes les cages, vu qu’ « il serait regrettable que l’école cessât de s’inspirer de la communauté familiale » (p.63) ? Est-il utile de préciser que cet Avertissement sortit un an à peine après un vaste mouvement émeutier parti des lycées techniques contre une réforme de leur précarité (l’instauration du Contrat d’insertion professionnelle, CIP), qui ut être retirée par le gouvernement sous la pression de la rue, suite aux nombreux pillages, affrontements et incendies ? Dix ans plus tard, en 2008 pour le quarantième anniversaire de son séjour méditerranéen, Vaneigem apporta une nouvelle pierre à l’enterrement consommé des barricades et du sabotage, en sortant un tract titré Mise au point, dans lequel il ne se priva pas d’en remettre une couche sur la protection des casernes de la domestication généralisée. C’est ainsi qu’il fustigea la « communion d’esprit » entre « l’abruti » qui « brûle une école » et « la brute affairiste qui accroît ses bénéfices en détruisant le bien public. » Dans ce court texte au raccourci digne d’un ministre de l’Intérieur de gôche, on sent bien que les trois semaines de nuits enflammées d’octobre-novembre 2005 parties de plusieurs banlieues parisiennes auraient pu troubler le sommeil de l’ami d’un bien public qui n’est autre que celui de l’Etat, s’il n’avait pas été depuis longtemps un cadavre réduit à errer parmi les vivants. Un de ceux qui parle de révolution en étant totalement incapable de comprendre « ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes. » Mais qu’on ne s’y trompe pas, la question s’étend bien au-delà de celle de l’école, chez Vaneigem. En septembre 2010, alors que se déroulait dans son pays natal depuis quelques années une lutte contre la construction du nouveau centre de rétention de Steenokkerzeel (Bruxelles), il sortit sa petite contribution sous le titre Ni frontières ni papiers. Commençant par citer Albert Libertad pour préciser à qui elle s’adressait, le zombie tenait à dénoncer la « défense désespérée, voire suicidaire » du « combat pour les sans-papiers », et même tant qu’on y était à fustiger une « réponse agressive du même type que l’intervention policière », une « même violence » que celle de l’Etat, qui aurait prétendument été présente au sein de cette lutte spécifique contre une structure du pouvoir ! Une fois de plus, il mettait au même plan attaques auto-organisées d’en bas contre la domination et violence institutionnelle d’en haut contre les indésirables. Les sabotages incendiaires de différents rouages de la machine à expulser au même plan que les rafles, tabassages, enfermement, déportations et parfois assassinat (comme celui de Sémira Adamu) de sans-papiers. Non content de tenter de désamorcer la lutte diffuse en cours et d’essayer de dissuader les révoltés d’y participer, il mit également en avant une contre-proposition : « propager la désobéissance civile ». Derrière ce mot d’ordre visant à « suppléer aux carences d’un Etat, de plus en plus éloigné des revendications des citoyens », Vaneigem proposait rien moins que l’instauration de « territoires libérés de l’emprise de la marchandise et du profit » permettant par exemple aux « Tziganes » pourchassés de « développer leurs ressources artisanales et musicales » ! Si si, assez de cette offensive créatrice contre les structures et les hommes du pouvoir, vivent les îlots alternatifs de bonheur pour exploiter des ressources injustement dédaignées par un Etat carencé. Au fait, quel « anonyme belge » a composé ce couplet d’une poésie pratique à laquelle beaucoup n’entendaient pas renoncer, même contre un plat de lentilles bios agrémenté de violons : « Brûlez, repaires de curés, / Nids de marchands, de policiers / Au vent qui sème la tempête / Se récoltent les jours de fête » ? En 2018, pour le cinquantième anniversaire de son séjour méditerranéen, le cadavre continue manifestement de bouger, et la rentrée littéraire vient de porter sur un coin de table ces Réflexions sur l’autogestion de la vie quotidienne, titrées Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande. Mais qu’attendre de plus d’un intellectuel que les vers de la pacification n’en finissent pas de ronger ? D’un zombie qui n’aspire qu’à neutraliser les flammes d’une guerre sociale en acte, en nous proposant de les étouffer dans les parcs à thème plus ou moins exotiques de la politique ? Dans ses ultimes réflexions, Vaneigem n’a pas de mots assez durs contre un capitalisme bien sûr « financier » et gangrené par « la spéculation boursière », ou contre un Etat qui bien entendu s’oppose à son « peuple » et n’affecte plus assez d’argent « au bien public », tandis que le « prolétariat » a été réduit à l’état de « lumpenprolétariat » et de plèbe après avoir perdu sa fabuleuse conscience de classe. Si ces platitudes fruit du croisement entre le pire marxisme du passé et le meilleur du citoyennisme populiste d’aujourd’hui peuvent faire sourire, c’est –devinez quoi– au « mouvement dit des casseurs » de ces dernières années que le zombie réserve évidemment ses mots les plus doux. « Hurler son mépris et sa haine du flic » devient ainsi « un soulagement malsain » (p.156), exprimer de la violence en manifestation revient à « se soulager de [ses] frustrations comme d’une colique » (p.110), la « révolte passionnelle » n’est qu’une « agressivité mortifère » à dépasser (id.), tandis que « briser une vitrine, bouter le feu à une banque ou à un commissariat » devient « un défoulement où tourne court et se dissipe une énergie dont aurait besoin l’occupation de zones où puisse naître et s’expérimenter une société nouvelle » (id.). Vous avez bien lu : non pas bouter le feu aux banques et aux comicos tout en occupant des zones où... ; non pas brûler des banques et des comicos pour mieux arracher du temps et de l’espace à la domination afin d’ouvrir des possibles sans périmètre ni mesure ; mais bien ne pas détruire ce qui relève pourtant du minimum, afin de consacrer toute son énergie... à l’édification de ZADs, puisque c’est à elles que Vaneigem se réfère tout au long de son bouquin (en plus des idylliques Chiapas et Rojava). Mais ce n’est pas tout, puisque ce chef d’œuvre de confusion réussit également le tour de force de proposer que sortent des futures assemblées autogérées « un mandataire » faisant office de policier-enquêteur, vu que « parmi les motivations du policier, on ne peut exclure (...) une passion pivotale et bienvenue : la curiosité, le désir de percer le mystère des êtres et des choses » (pp.158-159). Plusieurs décennies de pensée critique pour en arriver à la ZAD et à la curiosité policière, ça valait bien le coup d’être viré de l’Internationale Situationniste ! Pour notre part, nous nous arrêterons là. Comme d’autres individus, nous avons bien trop de choses réelles à démolir passionnément pour ne pas dissiper davantage d’énergie sur un testament politique. Fût-il même celui d’un revenant au regard vitreux. "
Avis de Tempêtes, n° 11, novembre 2018 https://nantes.indymedia.org/articles/44228

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Le seul situ d'origine populaire / prolétaire; insupportable pour certain-e-s ...

> Vaneigem larbin du Pouvoir

Vaneigem a été prof et a défendu l'éducation nationale. Il devrait être entarté pour ça.