Hôpital Pitié-Salpêtrière : désinformation générale et mensonges médiatiques

Mis a jour : le vendredi 3 mai 2019 à 02:37

Mot-clefs: Médias Répression Resistances fake news gilets_jaunes
Lieux:

Les médias audiovisuels ont piétiné l’information. Une fois de plus. Les événements survenus à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, en fin de manifestation du 1er mai, ont débouché sur un vaste épisode de désinformation relayé par de nombreuses télévisions et radios. Un épisode qui témoigne de la précipitation des journalistes, y compris de certains journalistes de terrain, de l’absence totale de vérification et de recoupement des sources, de la reprise en boucle de la communication gouvernementale et de la hiérarchie hospitalière, de la marginalisation de témoignages contradictoires, et enfin, d’un mensonge délibéré.

Au soir du 1er mai, BFM-TV est en boucle sur la Pitié-Salpêtrière en affirmant sans recul ni nuance, bandeau après bandeau, que l’hôpital a été « pris pour cible » par des manifestants. Cette information, qui s’avérera erronée, s’appuie sur la parole surmédiatisée des autorités. À commencer par Christophe Castaner et Agnès Buzyn. Dans la soirée, les deux ministres sont univoques sur Twitter :

… dans la suite de Martin Hirsch, le directeur général de l’AP-HP :

Le soir même, de nombreux témoignages sous forme écrite ou en images remettent pourtant en cause la version des autorités [1]. Le lendemain, le service Checknews de Libération et les Décodeurs du Monde publient deux articles qui achèvent de discréditer un peu plus la version officielle d’une « attaque » de l’hôpital par des manifestants. Ces derniers auraient, en réalité, cherché un refuge suite à des charges policières et au gazage de la manifestation.

Les témoignages des manifestants disponibles le jour même auraient dû inviter les journalistes à la plus grande prudence. Mais les chaînes de télévision et de radio n’ont pas attendu pour s’emballer, et apporter leur contributions à un vaste épisode de désinformation.

Dans la soirée, BFM-TV est en boucle :

Sans tarder et sans le moindre recul, certains journalistes n’hésitent pas à emboîter le pas de la communication gouvernementale sur Twitter. C’est le cas par exemple de Thierry Arnaud, éditorialiste de BFM-TV, et de Fabienne Sintès, du 18/20 de France Inter :

Le lendemain matin, dans sa revue de presse sur France Inter, Frédéric Pommier s’en donne à coeur joie :

Sur le Huffington Post, retour sur l’un des incidents : ces dizaines de manifestants qui ont fait irruption dans les locaux de la Pitié-Salpêtrière… Des individus « violents et menaçants », selon les mots de la directrice de l’hôpital… Là encore, on serait tenté d’employer le mot « crétins ».

Et comment qualifier une telle leçon de journalisme ? Sur Twitter et sur son site web, la radio publique s’illustre également en accompagnant l’article reprenant les termes de la directrice de l’hôpital par une photo… prise ailleurs dans la manifestation (devant le commissariat du 13e arrondissement [2]) :

Une grossière manipulation à laquelle France Info s’est également livrée, et qui a été pointée par Checknews. La chaîne d’info publique recevait d’ailleurs le matin même… Martin Hirsch, en titrant sans aucune distance : « L’hôpital de la Pitié-Salpêtrière pris pour cible ».

Dans la matinale d’Europe 1, Audrey-Crespo Mara accueille quant à elle Agnès Buzyn. La journaliste rappelle que « c’est dans cet hôpital qu’un capitaine de compagnie de CRS venait d’être admis en urgence relative après avoir reçu un pavé dans le visage ». Si elle mentionne que les versions divergent et que « des manifestants disent qu’ils cherchaient à se réfugier après une charge des forces de l’ordre », Audrey Crespo-Mara tient pour acquise la version d’une intrusion violente et pratique le journalisme d’insinuation : « Savez-vous ou pas si c’est lié à l’admission de ce capitaine d’une compagnie de CRS ? »

CNews est à l’unisson. Marie Aubazac revient sur la garde à vue des manifestants en se posant une question grave : « pourquoi [ces personnes] sont entrées dans cet hôpital ? »... et en y répondant sous forme de deux questions subsidiaires :

Est-ce qu’elles voulaient s’en prendre à un établissement public ? Ou est-ce que c’est parce qu’un CRS qui a été blessé à la tête lors de la manifestation avait été pris en charge à ce moment-là ?

Bref : les manifestants sont-ils coupables, ou coupables ?

Sur RTL, c’est en grand journaliste d’investigation qu’Yves Calvi interroge la directrice de l’hôpital, et mise sur la dramatisation. Florilège :

- Si les manifestants avaient réussi à rentrer dans ce service de réanimation dont ils ont tenté, vous venez de nous le confirmer, de forcer la porte, qu’aurait-il pu se passer ?

- Vous avez eu peur ? Je vous pose la question simplement.

- Il fallait aussi qu’ils décident de monter au 1er étage, pour aller à l’entrée du service de réanimation. Ce que je veux dire c’est que c’est un trajet qui n’est pas neutre.

- Ils ne sont donc pas venus pour se cacher ou se protéger, ils sont venus pour attaquer votre hôpital, c’est comme ça que vous percevez ce qui s’est passé ?

- Il y a une différence entre une intrusion qu’on devrait de toute façon ne jamais faire dans un hôpital et ce qui finit par ressembler à une attaque. En l’occurrence, on a des gens qui sont montés au premier étage et qui ont tenté de forcer le service de réanimation. Comme les mots ont un sens et qu’en ce moment tout est sensible, c’est pour ça que j’insiste.

Plus tard sur RTL, Christelle Rebière s’interroge aux actualités de 12 h 30 : « que s’est-il vraiment passé à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière ? » Pour le savoir, la journaliste interviewe Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et délégué CGT. Une interview qui va rapidement virer... à l’interrogatoire. Lorsque le médecin commence à affirmer que les manifestants n’ont fait que se réfugier dans le périmètre de l’hôpital, la journaliste le coupe, exaspérée : « Non mais franchement, c’est devenu un refuge un hôpital aujourd’hui ? » Et lorsqu’il évoque la « surmédiatisation » de cette affaire, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : « Enfin attendez, excusez-moi mais on a quand même jamais vu ça, vous pouvez pas nous dire que c’est juste une affaire comme ça, alors qu’Agnès Buzyn nous explique qu’en plus les grilles de l’hôpital ont été forcées… » Le médecin tente de poursuivre mais est aussitôt coupé par la journaliste « en plus après on retrouve une dizaine de personnes aux portes du service de réanimation, c’est quand même extrêmement grave d’arriver jusque-là dans l’hôpital, non ? » La journaliste, visiblement excédée par l’absence de condamnation de cette inexcusable « intrusion », coupera court à la poursuite de l’entretien.

Quelques heures plus tôt, dans « L’Heure des pros » (CNews), Pascal Praud et Jérôme Béglé (directeur adjoint de la rédaction du Point) en sont déjà à regretter… le laxisme pénal à venir !

- Jérôme Béglé : Je suis pessimiste parce que je suis assez convaincu que ces 30 personnes ne vont pas faire de prison ferme, parce que on va dire… d’abord les 30 vont pas être condamnées aux mêmes peines, ça va mettre des semaines pour pas dire des mois pour qu’elles soient condamnées, puis il y aura des appels, puis on sait très bien, parce que vous pouvez pas…
- Pascal Praud : Non mais vous pouvez déjà les mettre à l’ombre très tranquillement ces 30 personnes qui rentrent dans un hôpital…

Un débat qui avait commencé dans l’ivresse des profondeurs, lorsque l’éditorialiste Jean-Claude Dassier plongeait la tête la première :

J’espère, j’espère pour eux qu’ils étaient alcoolisés. Parce que contrairement à ce qu’on raconte, ou on fait semblant d’oublier, il y a aussi beaucoup d’alcool (…) J’espère pour eux parce que sinon je sais pas comment expliquer une intrusion dans un hôpital. Ça interroge, ça pose beaucoup de questions, on va y revenir, mais là pour moi c’est stupéfaction, c’est… j’espère pour eux qu’ils avaient forcé sur la bière !

Une fois n’est pas coutume, remettons nous-en à la lucidité de Pascal Praud, pour qui « la Salpêtrière (...) sera un marqueur. C’est-à-dire que quand on fera la séquence, il y aura eu l’Arc de triomphe, il y aura eu le Fouquet’s et il y aura eu aujourd’hui la Salpêtrière. Ce sont des marqueurs, et j’ai l’impression qu’à chaque fois, on monte d’un cran d’une certaine manière. » Des marqueurs, en effet. Mais d’un traitement médiatique de plus en plus ahurissant.

 

***


Ce nouvel épisode de fièvre médiatique montre une fois de plus l’adhésion presque immédiate de certains journalistes et médias à la communication gouvernementale. Les cortèges tout juste dispersés, le tapis rouge médiatique s’est déroulé pour Agnès Buzyn, Martin Hirsch et la directrice de la Pitié-Salpêtrière alors même que leurs versions d’une « attaque » de l’hôpital étaient déjà largement remise en cause. Cet épisode montre aussi l’outrance des plus zélés relais médiatiques du gouvernement et de la préfecture ; leur mépris vis-à-vis d’autres paroles, notamment de celle des manifestants comme des personnels de l’hôpital. Et en définitive, le piétinement de la déontologie journalistique la plus élémentaire.

https://www.acrimed.org/Hopital-Pitie-Salpetriere-desinformation-generale

 

Commentaire(s)

> Mensonge d'Etat

Super dossier .
Merci à Acrimed d'exister par ces temps de plus en plus sinistres.
Le mensonge d'Etat pour reprendre l'expression utilisée au sujet de l'événement de l'Hopital de La Salpetrière est omni présent dans l'histoire.
Dernierement la ministre des armées n'a t elle pas copieusement menti au sujet des ventes d'armes française à l'Arabie Saoudite
https://www.amnesty.fr/controle-des-armes/actualites/armes-francaises-au-yemen--un-mensonge-detat
Les journalistes qui ont obtenu le document classé secret qui met en évidence que tout le gouvernement est bien au courant ont été convoqués par les flics de la DGSI .
http://www.rfi.fr/moyen-orient/20190425-yemen-armes-france-disclose-dgsi
Mais le mensonge d'etat,bien entendu, ne date pas d'hier .Fin Avril 86 l'Etat français a copieusement menti aux sujet des retombées radioactives de la centrale de Tchernobyl sur la France.
Néanmoins leurs mensonges tout comme leur violence semblent croître et leur volonté de réécrire la réalité en font des personnages de plus en plus orwelliens

> Il y a bien eu intrusion à l'hôpital

Il y a bien eu intrusion à l'hôpital : intrusion qu'on nomme aussi éthique de la performance ou encore rentabilité du soin, et dont les conséquences les plus directes sont la souffrance des soignants (quand ce n'est pas leur suicide) et la marchandisation des patients.

C'est, il me semble, ce que des médias ayant gardé un minimum de décence (la déontologie, quant à elle, n'ayant depuis longtemps plus d'utilité qu'aux toilettes) aurait à dire sur cette affaire.

> « Attaque » ou « intrusion violente » ? Imposteur ou charlatan ?

Malgré les nombreux témoignages et les vidéos qui mettent en évidence ses gros mensonges, Rantanplan-Castaner persiste et, continuant à prendre chacun de nous pour l’imbécile qu’il est lui-même, voudrait nous convaincre qu’il ne s’agit en fait que d’une question de vocabulaire.

Il regrette, dit-il, d’avoir employé le terme « attaque » au sujet de l’épisode de l’hôpital de la Pitié, affirmant qu’il aurait plutôt dû évoquer une « intrusion violente », quand on sait aujourd’hui qu’il s’agissait pour des manifestants pacifiques de se mettre simplement à l’abri de la bestialité policière.

Chipoter sur la qualification d’un événement qui n’a existé que dans l’imagination poussive du ministre des Yeux crevés et des Mains arrachées devrait nous amener, pour rester dans le domaine du vocabulaire, à nous demander si le Pinocchio en uniforme de la Place Beauvau est avant tout un charlatan ou un imposteur.

* « Les nouvelles méthodes de domination de l’esprit des masses reprennent les procédés de la grande publicité commerciale en y ajoutant, sur un fond irrationnel, une violence forcenée. Le défi à l’intelligence l’humilie et préfigure sa défaite. L’affirmation énorme et inattendue surprend l’homme moyen qui ne conçoit pas que l’on puisse lui mentir ainsi. La brutalité l’intimide et rachète en quelque sorte l’imposture ; l’homme moyen, défaillant sous le choc, est tenté de dire qu’après tout cette frénésie doit avoir une justification supérieure, dépassant son entendement. Le succès de ces techniques n’est évidemment possible qu’en des époques troublées et à la condition que les minorités courageuses incarnant le sens critique soient bien bâillonnées ou réduites à l’impuissance par la raison d’Etat ou le manque de ressources matérielles. » (Victor Serge.)