Anxiogène, agité puis sauvage : encore un récit de la journée « Gilets jaunes » du samedi 8 décembre à Paris

Mis a jour : le samedi 15 décembre 2018 à 12:05

Mot-clefs: gilets_jaunes
Lieux: paris

Ce texte constitue un énième récit de la journée parisienne du samedi 8 décembre, où les Gilets jaunes ont une fois de plus déferlé sur la ville. Mais s'il est parfois redondant avec des choses dites ailleurs, il ne fait pas l'impasse sur certains moments gênants (pour le dire gentiment) et raconte plusieurs instants de lutte, de manif et d'émeute qui ne sont pas traités dans les autres récits publiés sur Paris-Luttes (lire « Acte 4 - Dispositif exceptionnel, débordement exceptionnel », « Récit partiel du 8 décembre à différents endroits de Paris », « Témoignage subjectif d'une soirée parisienne » et « 8 décembre : la furia jaune continue », tous ces récits sont complémentaires et montrent la diversité des ambiances et la simultanéité de plusieurs points d'affrontements ou de manifs sauvages). De plus, ce texte lance quelques interrogations et perspectives quant à ce mouvement de Gilets jaunes qu'il est nécessaire de continuer à approfondir...

Publié le 13 déc. 2018 sur Paris-Luttes [https://paris-luttes.info/anxiogene-agite-puis-sauvage-11293]

Toute la semaine suivant le samedi 1er décembre, dans les médias mainstream et ailleurs, on n'aura entendu que « peur d'un climat insurrectionnel » et « appels au calme et à NE PAS venir manifester sur Paris », venant aussi bien du premier ministre Edouard Philippe que de sites de la fachosphère type Égalité & Réconciliation, en passant par des politiciens de tous bords, les syndicats de police, les journalistes de BFMTV, TF1, CNews, France Info et compagnie, tout comme des inénarrables « Gilets jaunes libres » avec à leur tête l'anti-black bloc Benjamin Cauchy.

Le gouvernement a rajouté à cela la menace d'une répression inédite et d'un dispositif policier jamais vu sur la capitale, histoire de bien faire flipper tout le monde. Selon le ministère de l'Intérieur, 89 000 forces de l'ordre étaient sur le terrain pour encadrer la mobilisation des « Gilets jaunes » sur l'ensemble du territoire métropolitain, dont 8 000 rien qu'à Paris.

Malgré cela, comme plein d'autres, on s'est dit qu'on allait faire un tour dans les quartiers bourgeois de la capitale...

« C'est pas possible ça ! Trois semaines que vous nous cassez les couilles, maintenant ! Si vous voulez rester en vie, vous rentrez chez vous, vous n'avez rien à branler ici. »
Un CRS s'adressant à un manifestant (Paris, gare Saint-Lazare, le 8 décembre 2018) [1]

Matinée anxiogène sur les Champs-Élysées

Dans la matinée, l'ouest de Paris semble déserté : il n'y a (presque) personne dans les rues, les lignes de bus et de métro sont chamboulées, plusieurs stations fermées, et il y a des flics partout, formant des sortes de check-points flippants. Difficile d'échapper aux contrôles, les flics se vantaient d'ailleurs avant midi de plusieurs centaines d'interpellations rien que dans Paris, à la fois pour empêcher les personnes interpellées d'aller manifester, mais aussi pour faire peur aux autres et les dissuader de se déplacer.

Et ça semble réussi, au moins au départ. Le climat anxiogène créé par l'occupation armée du terrain par la police éteint un peu l'expression de colère des Gilets jaunes. Sur les Champs-Élysées, les gens affluent, mais l'ambiance est calme. D'abord, deux points de tension se fixent des deux côtés des Champs : tout en haut, auprès de l'Arc de Triomphe, complètement encerclé par la police avec de nombreux véhicules dont quelques blindés de la gendarmerie. Et tout en bas, vers le rond-point des Champs-Élysées, les flics empêchant bien entendu l'accès au Palais de l'Élysée, situé un peu plus loin sur l'avenue de Marigny.

C'est du côté de l'Arc de Triomphe que les tensions sont les plus palpables (d'ailleurs la plupart des gens massé·e·s en bas finiront par rejoindre le haut des Champs-Élysées).

Il y a surtout des mecs, presque tout le monde a un gilet jaune, et si c'est impossible de généraliser quant aux affinités politiques des un·e·s et des autres, c'est quand même assez mal fréquenté : on voit pas mal de drapeaux identitaires (français, breton, quelques autres), des banderoles et pancartes plus ou moins conspis, des fachos qui se trimbalent avec des gilets jaunes « Révolution nationale » ou des sortes d'uniformes militaires... Le tout aux côtés de gens portant des A cerclés (anarchistes) sur leurs gilets jaunes, ou chantant « Hexagone » de Renaud à deux pas d'un petit groupe de royalistes qui ne bronchent pas. Des situations auxquelles on a quand même du mal à s'habituer, auxquelles il ne faut surtout pas s'habituer.

Alors que quelques projectiles tombent sur une rangée de flics anti-émeute qui riposent en lançant des grenades lacrymogènes, une meuf monte sur une barrière et se tourne vers les manifestant·e·s pour les sermonner et appeler à « la paix ». Elle se fait huer copieusement en retour.

Vers 12h15, alors qu'on se balade sur les Champs pour voir ce qu'il se passe plus bas, au niveau du métro George V on voit une petite dizaine de bacqueux débouler, cagoulés et armés, pour attraper quelques personnes au milieu de dizaines de Gilets jaunes complètement passifs. En quelques secondes, les flics sont intervenus au milieu de la foule, ont arrêté quelques Gilets jaunes, et il n'y a pas eu la moindre réaction, pas un cri, pas un geste. Effrayant. Ça rend clairement nostalgique des manifs contre la loi Travail (ou d'autres), lors desquelles ce genre de scène était tout simplement inimaginable, tant l'hostilité vis-à-vis des flics était grande. Cela met aussi en relief l'absence de sentiment commun autre que « Macron démission » qui réunit tout ce monde sur les Champs-Élysées. On avait l'impression d'une sorte d'indifférence totale vis-à-vis des personnes arrêtées, pourtant elles aussi porteuses d'un gilet jaune (et personne ne semblait savoir pourquoi ces arrestations ont eu lieu à ce moment-là).

Car niveau contenu, à part quelques « Marseillaise » entonnées, le seul slogan entendu et repris massivement, une nouvelle fois, c'est « Macron démission ». Le seul qui rassemble vraiment tout le monde ici.

Après-midi agitée dans les quartiers bourgeois

Vers 12h30, alors qu'on commençait sérieusement à en avoir marre d'être là (surtout après avoir assisté à ces arrestations au milieu de la foule), on s'aperçoit que ça commence à partir rue de Bassano. Une manif sauvage se met peu à peu en route. Les flics donnent l'impression de cadenasser toute la ville, mais ce n'est qu'une impression. Il y a des trous dans leur quadrillage, et tout le XVIe arrondissement s'ouvre à nous ! On est quelques centaines à s'élancer et à traverser le nord du XVIe d'est en ouest. On croise les avenues d'Iéna et de Kléber, on continue sur la rue Copernic, là aussi tout semble désertique. La seule voiture garée proche des Champs-Élysées est pétée, tout le coin est marqué par les tags de la semaine passée (quasiment tous anarchistes, surtout des slogans anticapitalistes accompagnés de A cerclés). Mais aujourd'hui, ça met du temps à décoller, tout le monde semble stressé par l'état de siège policier, même si les flics sont absents des rues par lesquelles on passe. Au fur et à mesure, des petites barricades sont mises en place, des poubelles sont renversées, des caméras sont attaquées, et de premières banques se font péter leurs vitrines et leurs DAB, notamment place Victor Hugo. De là, on prend l'avenue Raymond Poincaré direction la porte Maillot, avec l'idée d'aller bloquer le périph'. Arrivé·e·s place de la Porte Maillot, notre cortège a beau avoir grossi de manière assez impressionnante, une attaque de quelques flics, à coups de matraques et de lacrymos, nous met en déroute immédiatement. La plupart des gens flippent et ça court dans tous les sens. On n'aura pas atteint le périph' ici.

Ça repart peu à peu en manif sauvage, plus petite, et probablement pas la seule dans le quartier tellement il y a de Gilets jaunes dispersés dans cette partie nord du XVIe arrondissement. On retourne vers les Champs-Élysées. Sur le chemin, quelques autres banques prennent des coups, mais globalement il y a très peu de prises d'initiative. L'ambiance reste assez calme. Arrivé·e·s près de l'Arc de Triomphe, on s'aperçoit que des Gilets jaunes sont rassemblé·e·s un peu partout autour. Un point de tension particulièrement important se situe en haut de l'avenue Marceau. C'est là qu'on s'arrête. Il est 14h30, on vient de passer 1h30 en manif sauvage, mais en réalité on est en mouvement depuis 10h ce matin. Et c'est loin d'être terminé.

On est donc en contrebas depuis l'Arc de Triomphe, le haut de l'avenue Marceau est jaune de monde. Par moments, ça s'agite un peu. Des projectiles partent en direction des flics, puis des grenades lacrymogènes sont lancées au milieu de la foule. Parfois des grenades assourdissantes, de désencerclement ou offensives. Peut-être aussi que des trucs explosifs sont lancés sur les flics, en général on était plutôt à distance des premières lignes donc on n'a pas trop vu. Ce qui est sûr, c'est que ça s'agite nettement plus que dans la matinée, et que la composition des Gilets jaunes sur l'avenue Marceau est encore une fois très hétéroclite. Il y a visiblement peu de « gauchistes », anarchistes ou autres antifascistes, même s'il y en a évidemment, ça se voit par les tags et graffitis qui apparaissent ici et là, et aussi parce qu'on reconnaît quand même quelques têtes... Mais on est minoritaires. Pas facile de dire qui est majoritaire, cela dit. Si les fafs organisés semblent peu nombreux, ils sont quand même là, et il y a un bon nombre de conspis de toutes sortes, notamment des Dieudonnistes qui chantent « la quenelle », ou encore des mecs qui taguent l'oeil de la Providence en référence aux théories du complot Illuminati... Ça sent le réac' un peu partout, on entend des remarques racistes, ou des trucs affligeants du style « Brigitte pédophile » (Brigitte Macron ayant 24 ans de plus que son président de mari...), des banalités du style « Il y a des patrons sympas, il y en a qui galèrent » (en réponse orale à un tag « À bas l'État, les flics et les patrons », niant la critique du rôle social du patronat portée par le slogan pour se lamenter sur l'aspect personnel de tel ou tel individu... à ce compte-là il y a aussi des flics « sympas », et « qui galèrent », mais le problème reste là aussi leur fonction sociale). Heureusement, il y a aussi tout un tas d'autres gens qui ont la haine de Macron et n'aspirent pas pour autant à un ordre moral et politique fascisant. Notamment, la présence de fameux « casseurs-pilleurs » (identité beaucoup moins homogène que ce qu'en laissent paraître les « experts » dans les médias) est rafraîchissante, on ne les remerciera jamais assez pour leur énergie combative.

Entre 14h30 et 15h45 (minium), des affrontements ont donc lieu en haut de l'avenue Marceau, quelques barricades sont dressées, et pendant ce temps-là, à quelques dizaines de mètres plus bas dans la rue, plusieurs banques sont attaquées, vitrines et DAB brisés, tout comme d'autres commerces parfois sans que l'on comprenne le pourquoi du comment. Ce qui n'est pas le cas d'un magasin de golf, dont la vitrine est patiemment pétée, puis l'intérieur proprement pillé (clubs de golf, chaussures, etc.) [2].

C'est vers 15h45 que tout semble se déstructurer sur l'avenue Marceau. Les flics noient l'avenue de gaz lacrymogène, ça reflue jusque tout en bas de la rue, la fuite collective commençant à ressembler à une manifestation sauvage. En arrivant sur la place du pont de l'Alma, on s'aperçoit que pas mal de gens arrivent aussi de l'avenue George V et/ou de l'avenue Montaigne. Le chemin semble complètement ouvert pour aller de l'autre côté de la Seine, où se trouvent tout de même, rappelons-le, l'Assemblée Nationale, le Sénat, Matignon, un bon nombre de Ministères, et tout un tas d'autres bâtiments institutionnels. Mais l'heure n'est pas vraiment à l'insurrection... La quasi totalité des gens semblent d'humeur passive et pacifique. À part quelques jeunes qui sont déjà de l'autre côté à s'attaquer à des voitures de bourges, ça se déplace à deux à l'heure, dans l'expectative d'on ne sait trop quoi. On se dépêche quand même de traverser le pont de l'Alma, un fourgon de police qui passe sur la place de la Résistance est joyeusement caillassé à bout portant, puis sur l'avenue Bosquet des banques et des véhicules de bourges sont attaqués. Un peu plus loin, une voiture de police est mise en fuite. Les effectifs anti-émeute ne sont pas tout près, il y a le temps de s'amuser un peu.

Puis, il commence à y avoir du monde sur la place de la Résistance. Ça commence (enfin !) à gueuler « On va à l'Assemblée Nationale ! », donc on prend le quai d'Orsay, où presque toutes les voitures garées se feront péter leurs vitres et/ou pare-brise, parfois sous les lamentations de certains Gilets jaunes. Mais aux abords de l'esplanade des Invalides, les flics anti-émeute chargent au pas de course pour bloquer le passage vers l'Assemblée Nationale. Ça fuit alors dans tous les sens, c'est un peu la panique de notre côté. Mais avec un peu plus de détermination et d'organisation, on arrivait les doigts dans le nez à l'Assemblée Nationale et dans la partie est du VIIe arrondissement, où trônent des Ministères à presque tous les coins de rue... Comme on le disait, l'heure n'est pas vraiment à l'insurrection, mais plutôt à la dispersion. Il est 16h15 et « notre » deuxième manif sauvage est terminée.

Ça fait des heures qu'on marche dans Paris, sous les hélicoptères de police, qui seront présents jusque dans la nuit. L'essence doit pas être si chère pour les flics...

Soirée sauvage dans le centre-est parisien

Vers 17h30, c'est la nuit, et on a réussi à rejoindre une manif sauvage en cours dans les IIe, IIIe et IVe arrondissements. L'ambiance nous est beaucoup plus familière, avec des slogans habituels, anticapitalistes, « Paris, debout, soulève-toi », « Tout le monde déteste la police », etc. Des banques et assurances se font détruire leurs vitrines. Des tags apparaissent ici et là. Des poubelles sont renversées et des barricades érigées, tout ça entre rue St-Denis, rue Étienne Marcel, Réaumur-Sébastopol, Arts-et-Métiers, rue des Archives, le Marais, jusqu'à la place de la République, où on finit par arriver, vers 18h. Des flics anti-émeute sont postés en nombre au niveau de la rue du Temple. Un canon à eau est là, avec écrit « ACAB » en gros sur le côté. Stylé.

Sur la place de la République, l'ambiance est calme. Il y a pas mal de monde, ça ressemble à une rencontre entre Gilets jaunes et manifestant·e·s de la marche pour le Climat, mais la perspective c'est plutôt discussion et mondanités qu'insurrection et manifs sauvages. On cherche déjà à savoir si ça ne bougerait pas plus ailleurs, mais on n'a pas de réponses satisfaisantes, pas d'indications claires (d'un autre côté, les gens ne seraient pas là à attendre s'iels savaient qu'il y avait mieux à faire ailleurs). Les minutes passent, on s'apprête à partir, éventuellement vers Bastille, il doit être près de 19h30, quand tout à coup les flics réchauffent l'ambiance : ils balancent plusieurs grenades lacrymogènes en plein milieu de la place de la République ! Ça on l'avait pas vu venir ! Mais en sous-effectif net du fait des multiples points de tension à travers la ville, les flics sont loin de nasser toute la place, comme ils en ont l'habitude en d'autres circonstances... Alors c'est un peu la fête. La plupart des gens semblent décontenancé·e·s, la place est vraiment noyée dans les gaz lacrymos, mais pour les plus habitué·e·s, c'est plutôt tranquille. Il y a comme ça plusieurs tentatives des flics de vider la place, mais c'est un échec total : ils ne font qu'attirer de plus en plus de monde.

Cela dit, on commence à se lasser, et si en d'autres occasions on serait bien vite parti·e·s en manif sauvage, il a fallu de nombreuses salves de lacrymos jusque dans la rue de Malte pour que quelques dizaines d'entre nous décidions de partir en mode sauvage sur la rue du Faubourg-du-Temple. Là, tout est renversé sur notre passage, les poubelles, le mobilier urbain, les barrières de chantier, etc. Des magasins subissent des tentatives ou des débuts de pillage, les flics tentent une charge, une rue adjacente est complètement bloquée par des barrières de chantier et un magasin de téléphones est cette fois sérieusement pillé.

Vers 20h-20h30, autour de la place de la République, les hostilités continuent. Des barricades sont érigées un peu partout, des magasins et des banques sont attaqués dans les rues alentours, le Mc Do du quai de Jemmapes voit ses vitrines voler, pareil pour le Go Sport de République, qui se fait piller allègrement. Mais les flics commencent à gagner du terrain et les arrestations s'enchaînent (notamment à l'intérieur du Go Sport pillé...), au moins jusqu'à 21h30-22h.

La journée aura été longue, elle s'arrête là pour nous, tandis que les flics continuent de circuler dans tous les sens dans le centre et dans l'est de Paris.

On fait le bilan, calmement

Selon les flics et les médias, on n'était que 10 000 à Paris, dont, on l'a dit, une majorité de gens pacifiques plutpot passifves. Et avec 8 000 flics en face, on a réussi à mettre tout ce bordel... Sachant que dans ce récit rien n'est dit sur ce qu'il s'est passé dans la partie nord de Paris, avenue de Friedland, boulevard Haussmann, du côté du parc Monceau et de Saint-Lazare, ainsi que vers rue de Rivoli, Chatelet, etc. Qu'est-ce que ça sera quand on sera 100 000 énervé·e·s, un million et plus !? La tactique de créer plusieurs points de manifestation et de désordre semble en tout cas prometteuse !

Malgré la sortie de tout l'attirail policier (en vrac, CRS, gendarmes mobiles, police montée ou garde républicaine, flics avec chiens, BRI, BAC en force, canons à eau, blindés de la gendarmerie, cars, fourgons, voitures, motards, lacrymos, grenades de désencerclement et offensives, flashball, matraques, hélicos, etc.), les dégâts ont une fois de plus été considérables pour le capital parisien.

Selon Anne Hidalgo, la maire de Paris : « Des dizaines de commerçants ont été victimes des casseurs, dans de nombreux quartiers. Une fois encore... C'est déplorable. (...) Des centaines de commerces et d'équipements publics empêchés d'ouvrir, des dégradations dans de nombreux arrondissements, une vie culturelle et économique à l'arrêt, une image internationale à restaurer : les dégâts sont incommensurables. » [3]

Emmanuel Grégoire, 1er adjoint de la maire de Paris, affirme lui que « le secteur concerné par les incidents était beaucoup plus important (...). En ayant moins de barricades, il y a eu beaucoup plus de dispersion, donc beaucoup plus de lieux impactés par des violences ». Selon l'adjoint chargé du budget de la capitale, « il y aura beaucoup plus de dégâts suite à la journée d'hier [4] qu'il y a une semaine [5] (...), un coût économique beaucoup plus important », notamment du fait de la fermeture de très nombreux commerces ce jour-là à travers toute la capitale [6]. Alors le gouvernement et les pacificateurs de tous bords ont beau clamé haut et fort la réussite policière et répressive de cette journée, le résultat est que des centaines d'enragé·e·s ont encore réussi à foutre le zbeul partout, en particulier dans les quartiers riches et commerçants de la capitale.

Question répression, les chiffres sont toutefois impressionnants : pour l'ensemble de la France, le ministère de l'Intérieur a dénombré dimanche dernier 136 000 manifestant·e·s (dont environ 10 000 sur Paris), 1 939 interpellations, dont 1 709 gardes à vue. Et 264 personnes blessées, dont 39 policiers et gendarmes, toujours selon le ministère de l'Intérieur.

Sur Paris, les services de police ont procédé samedi 8 décembre à un nombre annoncé comme record de 1 082 interpellations. Selon la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, le parquet de Paris a eu à gérer un millier de gardes à vue, dont 900 de majeur·e·s et 100 concernant des mineur·e·s.

« Dans les gardes à vue de Paris, on observe qu'il y a 80% de gens qui viennent de province », a aussi dit Nicole Belloubet, selon qui des gens repéré·e·s seront interpellé·e·s dans les jours ou semaines à venir...

Quelles perspectives insurrectionnelles ?

Comme le dit Pamela Anderson, et comme le pense vraisemblablement tout un tas de gens, « quelle est la violence de toutes ces personnes et de voitures de luxe brûlées par rapport à la violence structurelle des élites françaises et mondiales ? » [7] Cette question, faisons la résonner le plus possible, jusqu'à la destruction du capitalisme. Car en face, côté médias mainstream, expert·e·s en tout et n'importe quoi, politicien·ne·s de tous bords, ça ne fait que hurler à l'horreur de l'infiltration par les casseur·e·s, les « professionnel·le·s du désordre » et les faux gilets jaunes quand eux-mêmes ne rêvent que d'une seule chose : arrêter ce mouvement de colère brute en le récupérant pour leur bizness politicard et leur tranquillité bourgeoise.

Malgré les incessants appels à ne pas aller manifester à Paris le 8 décembre, des foules importantes de gilets jaunes ont à nouveau marché sur Paris, sans peur de l'insurrection. Mais sans forcément y participer très activement non plus... Et s'il y a une nouvelle fois eu beaucoup de dégâts infligés au pouvoir et au capital, se pose la question des perspectives que pose la possibilité d'une insurrection dans un contexte pareil. Car le contenu revendicatif du mouvement est parfois délétère, il n'est pas seulement très hétérogène, il est aussi en partie réactionnaire (en particulier sur les questions identitaires, sur l'immigration). Il est difficile d'omettre qu'une partie des composantes qu'on retrouve autour de l'Arc de Triomphe était présente dans les « Manifs pour tous » d'il y a quelques années, quand la droite la plus réac' se rassemblait contre le mariage homosexuel. Ces gens-là, ces idées-là, sont tout autant que Macron nos ennemi·e·s.

Alors l'insurrection, puisque dans les médias le mot a été lancé comme une menace pour faire cesser le mouvement, parlons-en. Si les insurrections du printemps arabe nous ont beaucoup inspiré·e·s ces dernières années, elles ont aussi montré leurs limites. Si renverser un régime est un premier pas nécessaire, que ce soit celui d'un dictateur comme en Égypte ou en Tunisie, ou un président « démocratique » comme en France, la question de « l'après » se pose immédiatement. Si en Égypte et en Tunisie, nombre de camarades ont fait vivre des aspirations révolutionnaires proches des nôtres, la montée de l'islamisme a profité dans ces deux pays de la révolution en cours. Et après les prises de pouvoir islamistes, la contestation a continué, et l'armée a repris le dessus. En France, que pourrions-nous voir se profiler en cas de généralisation d'une insurrection post-Gilets jaunes ? Les probabilités actuelles d'un développement révolutionnaire anarchiste semblent assez faibles (et il n'y a pas à tergiverser, c'est pour un monde sans État et sans exploitation que l'on continuera de se battre). Vu le populisme d'une bonne partie du mouvement, de ses leaders auto-proclamés (qui ne représentent toutefois pas grand-monde pour le moment), méfions-nous des ambitions récupératrices d'un Mélenchon, ou pire, d'une Marine Le Pen. Ces deux-là comptent bien surfer sur la colère populaire actuelle pour leurs ambitions personnelles et politiciennes, au plus tard lors des présidentielles de 2022.

Quoi qu'il en soit, en tant qu'anarchistes on continuera de mettre en pratique nos idées, et ces temps-ci il est plus important que jamais de mettre en avant celles qui semblent les moins consensuelles au sein du mouvement des Gilets jaunes : la lutte contre les frontières et le racisme, contre l'exploitation salariale, contre toutes les formes de domination (en particulier le sexisme et l'homophobie). Bien sûr, on continuera de répandre, dans ce contexte qui y est favorable, les pratiques d'action directe, d'auto-organisation, sans représentation ni médiation, et le rejet des partis, syndicats, institutions et autres « corps intermédiaires »...

Mais pour le moment, il n'y a pas de quoi crier victoire. Comme on dit, la lutte continue.

Des anarchistes

Notes
[1] Source : Twitter.
[2] Dans cette petite vidéo - trop de monde filme, c'est déprimant ! - on voit un Gilet jaune au loin faire la morale aux pilleurs, qui, bien que faisant preuve d'un courage indéniable en bravant les lois de la sorte, ont, selon notre moraliste du jour, « oublié [leurs] couilles chez [leurs] mères ». Au-delà du non-sens d'une telle situation (un citoyen manifestant de manière pacifique donnant des leçons de courage à d'autres manifestants qui prennent autrement plus de risques), on rappellera qu'il n'est nul besoin d'être porteur de testicules pour s'adonner à des activités qui demandent du courage. Activités dont font bel et bien partie la casse et le pillage, qui par ailleurs ne sont pas l'apanage de la gent masculine.
[3] Source : Twitter.
[4] Le 8 décembre 2018.
[5] Le 1er décembre.
[6] Source : Le Figaro.
[7] Source : 20 Minutes.