Serge « Batskin » Ayoub ou l’art de l’esquive

Mis a jour : le vendredi 7 septembre 2018 à 08:52

Mot-clefs: Resistances antifascisme
Lieux: france

Alors que s’est ouvert mardi dernier le procès des présumés assassins de Clément Méric, et que Serge Ayoub est convoqué comme témoin dans cette affaire, un retour  sur ce médiatique chef de bande d’extrême droite n’est pas inutile, d’autant que depuis la mort de Clément, d’autres affaires sont sorties avec des anciens militants de Serge Ayoub : c’est donc aussi l’occasion de faire le point sur ses dernières apparitions et sur son club de bikers.

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Les JNR version années 1990.

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Ayoub à la tribune, à droite sur la photo Jérémy Mourain et à ses cotés Yohan Mutte

Fuyant ses responsabilités, tant vis-à-vis de ses camarades qu’à l’égard de la justice, Serge Ayoub s’est fait porter pâle pour toute la durée du procès, tout en multipliant les provocations dans la presse d’extrême droite, au mépris de toute dignité. Espérons malgré tout qu’il finira par devoir s’expliquer : en attendant, voici d’une part un rapide rappel de son parcours, qui tout au long de la trentaine d’années de ses activités, a toujours mêlé délinquance et activités néonazies, et d’autre part une description plus précise de ses activités des cinq dernières années.

Ayoub à ses débuts

Le site antifasciste REFLEXes avait publié ici en juillet 2013 un portrait très détaillé du personnage, depuis ses premiers pas en politique jusqu’à la mort de Clément, dont voici un rapide résumé.

Ce fils de magistrate a adopté dès son adolescence le style bonehead (skinhead d’extrême droite). Au début des années 1980, il est déjà chef de bande et essaie de jouer les terreurs à Paris, dans les quartiers Luxembourg et Saint Michel. En même temps, il se retrouve avec sa bande dans des mouvements politiques où les expériences de travail commun ne fonctionneront que quelques mois.

Au sein du mouvement Troisième Voie, il lance les Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires, mais l’expérience commune ne dure que deux ans, et les JNR continuent leur route seuls. Ayoub essaie de recruter au Parc des Princes, le stade du club de football du PSG, avec un club de supporters, le Pittbull Kop. Après les JNR, au milieu des années 1990, il se met au « vert » en entrant déjà dans un club de bikers, mais se fait arrêter en mars 1997 pour possession et vente de drogue (de la métamphétamine), et on ne le revoit plus pendant quelques années.

Au milieu des années 2000, il refait surface dans l’Hexagone, et c’est alors qu’il participe à la première université d’Egalité & Réconciliation en 2007. Il devient gérant du Local à Paris où toutes les familles de l’extrême droite vont passer une tête. Au début des années 2010, il reprend le mouvement Troisième Voie et relance les JNR : il arrive à attirer à lui de jeunes et vieux skins d’extrême droite aux quatre coins du pays, et organise des défilés où se retrouve toute la petite famille. Il reprend aussi l’organisation du C9M à Paris, une marche en souvenir de la mort de Sébastien Deyzieux, un militant de l’Œuvre française décédé en 1994 lors d’une manifestation.

En 2013, Troisième Voie est déjà en perte de vitesse, et le 5 juin, des militants de cette organisation sont impliqués dans le meurtre de Clément. Ayoub décide d’auto-dissoudre ses mouvements Troisième Voie et Jeunesse Nationaliste Révolutionnaire.

Serge Ayoub ne connaît pas ses militants…

Les Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires et Troisième Voie version années 2010 ne comptent que quelques dizaines de militants : pourtant leur chef dit qu’il ne connait par leurs activités, et si des problèmes avec la justice arrivent, il les laisse tomber. Et ce n’est pas la première fois. Avant cette période, un de ses anciens potes, Régis Kéruhel, du Pittbull Kop et des JNR avait été accusé du meurtre d’un mauricien au Havre : lors de son procès en 2000, Ayoub devait lui servir d’alibi ; mais Batskin s’est désolidarisé de son ancien pote en affirmant qu’il n’était pas en France à cette époque.

Après le meurtre de Clément, il affirmait ne pas connaître Esteban Morillo et Samuel Dufour accusés dans le meurtre de Clément, tous deux membres de Troisième Voie. Pourtant, dans la soirée du 5 juin 2013, alors que Clément agonise à l’hôpital, il passe son temps au téléphone avec eux, et les accueille dans son bar, le Local. Le commissaire de la brigade criminelle, lors de son témoignage au procès des agresseurs de Clément, pense qu’il essaye ainsi de protéger son organisation et d’aider ses militants : il est plus probable, à la lumière de son attitude ultérieure, qu’il cherchait surtout à sauver sa peau, et à être le moins impliqué possible dans cette histoire.

Depuis, d’autres militants des JNR et de 3ème Voie ont été soupçonnés de meurtres ou de règlements de compte violents.  En 2015, en Picardie, le White Wolf Klan, une bande de militants d’extrême droite était démantelée pour des vols, des agressions, des trafics mais aussi pour des règlements de compte envers d’autres groupes d’extrême droite de la région. Leur chef, Jérémy Mourain, faisait parti des JNR et se retrouvait régulièrement dans les défilés organisés par Troisième Voie ou au Local à Paris, et il était en lien très étroit avec un autre militant des JNR du Nord, Yohan Mutte. Lors du procès des WWK, Serge Ayoub était entendu sur ses relations avec Mourain, et il s’en sortira encore une fois sans être inquiété. Voir l’article sur le WWK.

En 2017, c’est au tour de l’ancien JNR du Nord Yohan Mutte d’être interpellé suite à des noyades « inexpliquées » dans le canal de la Deûle dans le Nord, parmi les victimes Hervé Rybarczyk. Là encore on entend parler des JNR : Yohan Mutte était, quelques jours avant son interpellation en 2017, au local du club de bikers de Serge Ayoub près de Soissons, lors d’un soirée Saint Patrick. Voir ici

Ayoub et son club de bikers “apolitique”

Suite aux dissolutions des Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires et de Troisième Voie, Serge Ayoub se recycle une nouvelle fois, comme à la fin des 1990, dans un club de bikers. Le club ouvre un local en Picardie à Berzy le Sec près de Soissons, ses membres se font appeler les Praetorians avant de devenir les Black Seven France, et de rejoindre l’organisation internationale de bikers les Gremium MC. A leur début, et encore aujourd’hui, sous le nom de Praetorians puis Black Seven France, le club est composé majoritairement d’anciens militants des JNR. L’activité du club ne se résume qu’à des sorties lors de rassemblements de bikers (surtout en Allemagne chez les Gremium MC) et à l’organisation de concerts dans leur local près de Soissons. Les concerts dans ce local ont attiré des groupes de différents style de musique,  du rockabilly au rap en passant par le black métal et la techno hardcore, dont certains avaient un positionnement idéologique sans ambiguïté. Lire sur le sujet des articles que nous avons publiés ici et .

En Allemagne les bikers du Gremium MC sont assez suivis par les antifascistes outre Rhin, car ces clubs ont accueilli des néons nazis, comme le raconte un article de 2012 à ce sujet du fanzine A Bloc.

Les Black Seven France ont permis aussi d’accueillir quelques têtes connues à l’extrême droite.

Parmi eux les frères Bettoni : c’est leur ancien comparse Sébastien Favier dit “Sanglier” qui aurait fait le lien entre Ayoub et les Bettoni. Sébastien Favier est ancien JNR qui s’était fait remarquer à différentes reprises à Besançon, dans le Doubs, après avoir commis différentes agressions dans la région, tout en participant à divers organisations d’extrême droite localement. Julien et Marc Bettoni, eux, se sont illustrés après avoir commis des agressions dans cette région, mais c’est surtout la photo où ils posent cagoulés avec des fusils à pompe devant une bannière Blood & Honour C18 qui les a fait connaître. Le Blood & Honour C18 se disait prêt “à mener des actions ciblées avec un message fort et couvrir le terrain dans la durée. Une action isolée n’a aucun impacte alors qu’une action répétée sur plusieurs mois instaure la peur.” L’action peut se faire avec de simple affichage ou tag mais peut aller jusqu’à des actions beaucoup plus radicales. Voir les articles sur le sujet sur le site fafwatch Franche Comté. Ces deux frangins ont donc trouvé une nouvelle maison chez les Black Seven.

Une autre personne “intéressante” a suivi Ayoub dans cette aventure de bikers : son « chef sécurité » Stéphane Bizot. Ce n’est pas un inconnu pour les militant-e-s antifascistes parisien-ne-s de longue date, puisqu’on le retrouvait déjà aux cotés des Jeunesses Identitaires lors d’une confrontation avec des antifascistes sur un marché du Cours de Vincennes en 2004 . Il s’était également présenté, lors d’élections, sous l’étiquette du Mouvement National Républicain de Bruno Mégret en 2002 dans le Val de Marne. Ce monsieur avait essayé de pousser la chansonnette dans un groupe RAC de Trash Métal, Durandal, avec des titres assez évocateurs comme “Soleil Noir” ou “La Peste Brune” et qui, dans une démo de 1996, reprenait les tubes des groupes néonazis Evil Skin et Skrewdriver. C’est sans doute avec son aide que des groupes de black metal peuvent jouer au local des Black Seven.

Il faut reconnaître que les activités politiques publiques de ce club de bikers ne se résume plus à grand-chose, à part quelques soirées dans leur local ou encore la présence de quelques-uns de leurs membres pour assurer la sécurité aux journées de Synthèse Nationale le 1er octobre 2017, qui rassemblent la fine fleur de l’extrême droite la plus radicale. Mais c’est surtout leur président Serge Ayoub qui fait des apparitions publiques : on le retrouve justement à la journée de Synthèse Nationale mais également répondre à des interviews pour Radio Libertés ou Sputnik, l’agence de presse pro-russe. Il a sorti récemment un bouquin chez la maison d’édition d’Egalité & Réconciliation, Kontre Kulture, et devrait très prochainement bénéficier de sa propre émission sur la webradio du mouvement d’Alain Soral. La veille du procès des agresseurs de Clément, le quotidien national-catholique Présent publiait une interview de Ayoub, suivi ce 5 septembre d’une interview sur Breizh Info où il affirme à propos de son dernier livre : « J’y dresse les bases d’un programme politique, avant d’expliquer pourquoi nous allions prendre le pouvoir ». S’il est trop malade pour se rendre au procès, il trouve le temps de répondre à des interviews…

Même si Serge Ayoub reste très isolé au sein de l’extrême droite, et que beaucoup se méfient de lui comme de la peste (brune), il peut toujours compter sur le soutien de Roland Helié et avec la légende qu’il a réussi à forger autour de son nom, il garde toujours un attrait pour certains jeunes militants en manque d’idoles. On l’a vu par le passé, il arrive toujours à endoctriner des esprits faibles, quite à les laisser sur le bord de la route en cas de problème ; et même si son club de bikers ressemble en apparence à d’autres clubs du genre, il est quand même composé d’éléments qui ont un passé assez lourd à l’extrême droite. Espérons qu’à l’avenir, d’autres amis d’Ayoub semblables à Régis Kéruhel, Esteban Morillo, Samuel Dufour, Jérémy Mourain ou Yohan Mutte, ne soient plus responsables de drames aussi révoltants que l’agression mortelle de notre camarade Clément.

La Horde

Link_go http://lahorde.samizdat.net/2018/09/06/serge-batskin-ayoub-ou-lart-de-lesquive/

Commentaire(s)

> Cohérence ?

"Fuyant ses responsabilités, tant vis-à-vis de ses camarades qu’à l’égard de la justice"

Je ne comprend comment on peut dire cela alors que nombre de personnes de notre camp font le choix de fuir la justice. C'est tout simplement contradictoire.

Est-ce que vous auriez dit de Loic Citation, qui était il y a peu de temps en cavale, recherché pour sa participation aux manifestations d'Hambourg, qu'il "fuyait ses responsabilités" ? Non. Et bien pourquoi dire cela pour d'autres personnes ?

Je sais bien que Batskin et toute sa bande sont des personnages sinistres, mais cela ne nous autorise pas à utiliser à leur encontre des arguments aussi peu viables et facilement retournables contre notre camp.

> Un extrait

"Présenter Clément comme un pauvre garçon jeune et frêle qui n’avait rien demandé, étudiant respectable à sciences po tout juste sorti d’une leucémie, agressé en pleine rue par des fachos, en quelque sorte une victime, est pour nous tout le contraire d’un hommage. Est-ce que même après la mort, il faut montrer patte blanche devant la justice et les médias ? Et que dire d’un mouvement qui préfère ses agneaux-martyrs-victimes-innocentes à ses combattants ?

Nous ne connaissons pas exactement le déroulement des événements et nous nous garderons bien de spéculer dessus, mais nous serions beaucoup plus touchés d’apprendre que c’est Clément qui est allé au combat le premier. Car pour nous le courage est une belle qualité, et prendre l’offensive plutôt que de toujours subir est la plus courageuse et révolutionnaire des praxis qui soient. Surtout lorsque sur les plateaux télé, des membres de l’Action Antifasciste viennent défendre la thèse selon laquelle Clément aurait été agressé gratuitement et que les fachos auraient démarré les hostilités. En face, le fasciste Serge Ayoub (qui se voit offrir pour l’occasion un temps de parole de grande écoute dont il avait rêvé toute sa vie) vient défendre la thèse contraire, « c’est eux qu’ont commencé m’sieur l’inspecteur », « légitime défense ! », « poing américain » ou « pas poing américain », en somme, une succession de problématiques de cour d’école ou de justice. De notre côté, nous espérons que ce sont les camarades qui ont démarré les hostilités, nous espérons aussi que si c’était un facho qui était mort, nous serions nombreux à nous en féliciter, et pas à chanter en chœur avec tous les charognards pour s’en remettre à la civilisation et appeler à la cessation des hostilités, à la fin de la violence… Et donc à la fin de toute aspiration insurrectionnelle ou révolutionnaire.

Car on ne peut pas crier à tout bout de champ des slogans comme « un faf une balle » et autres sucreries de la violence révolutionnaire et s’étonner ensuite qu’un jour le sang coule, dans un camp comme dans l’autre. C’est en fait la conséquence d’un discours, car nous espérons bien que les mots ne sont pas que des mots, et que nous sommes assez conséquents pour en assumer les conséquences. Citons un compagnon italien, qui écrivait en 1995 :
« celui qui tire à boulets rouges sur les patrons, les politiciens, les juges, les flics, les scientifiques, les prêtres et combien d’autres encore, doit être conscient aussi du fait qu’il y a toujours quelqu’un pour le prendre à la lettre et qui agit en conséquence. Celui qui souffle sur le feu ne peut pas ensuite s’en tirer en disant « tout cela était une blague ». Parce que dans la violence verbale, c’est bon de le savoir, la suggestion de frapper les personnes et les choses qu’on désigne est implicite. Dans le cas contraire, l’écriture et les mots deviennent un succédané de l’action ; un exutoire à ses frustrations ; un hymne chanté à tue-tête à son impuissance. Mais je ne veux pas penser que la violence verbale qui déborde de tous les journaux anarchistes existants est seulement un fleuve de bile sur les eaux duquel flottent des âmes mortes. » "

Extrait de "Repose en paix sociale… Quelques notes autour de la mort de Clément Méric" https://ravageeditions.noblogs.org/post/2015/04/05/quelques-notes-autour-de-la-mort-de-clement-meric-aviv-etrebilal/