Capitalisation et reproduction rétrécie

Mis a jour : le lundi 18 juin 2018 à 14:14

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Capitalisation et reproduction rétrécie

 

 

 

Ce texte n’était à l’ori­gine qu’une réponse à un cor­res­pon­dant après quel­ques échan­ges autour d’arti­cles de presse récents1. Mais comme j’avais aussi idée d’éclair­cir les notions plus abs­trai­tes de capi­ta­li­sa­tion et de repro­duc­tion rétrécie, j’ai fina­le­ment préféré répondre par un arti­cle plus général qui puisse être discuté par tout le monde.

 

 

L’idéologie du bon capitalisme

Ces arti­cles de presse lan­cent un cri d’alarme à la crise parce que l’écono­mie actuelle (prise comme une entité tota­le­ment auto­no­misée (disem­bed­ded) dirait Karl Polanyi) n’assu­re­rait plus une crois­sance digne de ce nom, le modèle étant tou­jours, plus ou moins expli­ci­te­ment, celui de la période des Trente glo­rieu­ses avec sa marche parallèle du progrès écono­mi­que et du progrès social sous l’aile d’un État pro­tec­teur. En lieu et place, on assis­te­rait à l’émer­gence d’une sorte de caste klep­to­crate et sans ver­go­gne s’arro­geant des divi­den­des au détri­ment, d’une part, de l’inves­tis­se­ment et d’autre part, de la rétri­bu­tion des salariés. Le capi­ta­lisme aurait perdu ses magni­fi­ques che­va­liers d’indus­trie et vu renaître de sinis­tres ren­tiers et des « patrons-voyous ». Par ailleurs, l’État dont ils ne disent pas un mot aurait semble-t-il dis­paru sous prétexte qu’il ne prend plus la forme de l’État-nation et pro­vi­dence et qu’il lais­se­rait domi­ner la finance, une puis­sance deve­nue aussi puis­sante que mystérieuse et absurde (la phy­nance du père Ubu de Jarry). À les en croire, ce serait « le monde à l’envers », la crise avec petit c ou grand C, c’est selon.

Dans le pre­mier arti­cle, les auteurs du rap­port quit­tent quand même le ton mora­li­sa­teur du début pour donner une expli­ca­tion qui se veut plus objec­tive, plus « écono­mi­que ». En effet, ce qui est sous-jacent à leur argu­men­ta­tion, c’est qu’ils posent ce qu’ils décri­vent (l’accrois­se­ment de la part des divi­den­des dans le pro­duit natio­nal) comme le signe d’une sur­pro­duc­tion indus­trielle ou d’une anti­ci­pa­tion de marchés peu por­teurs ren­dant inu­tile un haut niveau d’inves­tis­se­ment. Mais est-ce bien sûr ? Est-ce qu’il n’y a pas ici, dans cette fic­ti­vi­sa­tion plus ou moins généralisée dont Marx ana­ly­sait déjà les débuts2, un phénomène par­ti­cu­lier, une autre pos­si­bi­lité du capi­tal. C’est une ques­tion que Marx se posait déjà3 sans tran­cher, à savoir est-ce que cette fic­ti­vi­sa­tion (mais ici, on peut mettre capi­ta­li­sa­tion, j’y revien­drais) est corrélée à la « réalité (« l’écono­mie réelle ») ou bien est-ce qu’elle est la réalité ? Pour lui, l’avan­tage du capi­tal fictif tenait dans sa capa­cité à flexi­bi­li­ser la pro­duc­tion (flui­di­fier serait peut être plus adapté), à la rendre plus conti­nue et l’inconvénient aurait consisté dans le fait que cela condui­sait à donner de mau­vais signaux de prix (à l’époque de Marx, ceux-ci n’étaient pas encore essen­tiel­le­ment des prix de mono­po­les ou des prix admi­nistrés, donc il croyait à la vérité des prix comme tout bon écono­miste clas­si­que confiant en une loi de la valeur qui ne sup­porte pas une grande dis­tor­sion entre valeur et prix). C’est cette impasse des théories de l’équi­li­bre qui a amené Hyman Minsky à son hypothèse d’ins­ta­bi­lité financière qu’il repère bien avant le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion pour­tant accusé de tous les maux.

Dans ce que j’ai appelé la « repro­duc­tion rétrécie4 », la capi­ta­li­sa­tion prime sur la valo­ri­sa­tion et rend cadu­que l’ana­lyse marxiste en termes de rap­port valo­ri­sa­tion/dévalo­ri­sa­tion à partir du moment où le capi­tal domine la valeur5 à tra­vers le niveau i de l’hyper-capi­ta­lisme du sommet.

Cette capi­ta­li­sa­tion com­prend des aspects exten­sifs parce que toute acti­vité devient sujette à capi­ta­li­sa­tion à partir du moment où, comme nous l’avons dit, le capi­tal domine la valeur en attei­gnant un haut niveau de représen­ta­tion et peut impo­ser un prix à quel­que chose qui n’a pas de valeur mar­chande immédiate parce qu’elle n’est pas pro­duite. Or, dans la capi­ta­li­sa­tion, tout prix désigne une mar­chan­dise et non l’inverse. Mais elle est aussi différen­tielle6 (tout le monde n’est pas gagnant ou per­dant) or, pour qu’il y ait crise au sens fort de 1930 par exem­ple, il fau­drait que tout le monde ou pres­que soit per­dant au même moment (par exem­ple, les prêteurs et les emprun­teurs, les patrons et les salariés), ce à quoi nous sommes loin d’assis­ter puis­que jus­te­ment nos auteurs se réfèrent tous à la crois­sance des inégalités, avec par­fois d’ailleurs, des affir­ma­tions à l’emporte-pièce, infirmées, par exem­ple, par « l’expert » Patrick Artus qui inter­vient dans l’arti­cle pour dire que les résul­tats du rap­port sur le cac 40 sont biaisés par le fait qu’ils mêlent des chif­fres qui n’inter­vien­nent pas au même niveau d’arti­cu­la­tion de la puis­sance du capi­tal (le niveau inter­na­tio­nal des entre­pri­ses qui sont cotées et le niveau natio­nal de la pro­gres­sion des salai­res français dans la répar­ti­tion de la va). Une arti­cu­la­tion entre niveau i et niveau ii que nous avons mise en évidence dans le no 15 de Temps cri­ti­ques7.

Artus fait aussi remar­quer que c’est ici le modèle anglo-saxon qui domine, mais que la France ne l’a qu’en partie adopté, par l’intermédiaire du cac 40, du fait d’une vision demeurée plus indus­trielle que financière. En effet, pour ache­ter des actifs il faut aussi savoir par­fois en céder sans que cela soit perçu comme un échec. Or les réactions à la Bourse de Paris ne sont pas les mêmes qu’à celle de Londres ou de New York, les premières réagis­sant plutôt négati­ve­ment à des ces­sions, les secondes posi­ti­ve­ment. Mais au-delà d’une dis­tinc­tion indus­trie/finance privilégiant la première forme, qui ne nous semble pas très per­ti­nente pour la France, n’en déplaise à Artus, c’est bien plutôt une ques­tion de dyna­mi­que qui est en jeu. Le modèle anglo-saxon est plus flui­di­que et plus tourné vers la capi­ta­li­sa­tion que vers l’accu­mu­la­tion (considérée sou­vent comme essen­tiel­le­ment matérielle).

Mais reve­nons à l’arti­cle. Alors que les auteurs du rap­port insis­tent sur le fait que c’est la France qui est le pays qui rémunère le mieux les action­nai­res, du moins en leur réser­vant le plus gros pour­cen­tage de divi­den­des (envi­ron 65 %), peu de monde fait remar­quer que ce fait pro­vient en grande partie de l’absence de fonds de pen­sion en France du fait de la loi actuelle. On abou­tit donc par­fois, chez les « écono­mis­tes atterrés » ou attac, à la mau­vaise foi de cri­ti­quer les pro­jets de création de fonds de pen­sion et la forte rémunération des divi­den­des, alors que cette dernière caractéris­ti­que s’expli­que jus­te­ment par l’absence de ces fonds, puisqu’il faut atti­rer par tous les moyens finan­ciers les capi­taux qui ne peu­vent venir « natu­rel­le­ment ». Ce phénomène est amplifié par l’exis­tence d’une sur­taxa­tion différen­tielle du capi­tal entre la France et l’Allemagne : envi­ron 40 % en France contre 22 % en Allemagne, qui amène les entre­pri­ses françaises à aug­men­ter les divi­den­des, ce qui se retourne contre l’inves­tis­se­ment à partir de capi­taux pro­pres et donc favo­rise le pas­sage obligé par le crédit.

Le processus croissant d’opérations de fusions/acquisitions est le signe d’une « reproduction rétrécie8 »

Dans le pro­ces­sus crois­sant de fusions/acqui­si­tions depuis plus de 20 ans, ce qui compte ici ce n’est pas l’effet de syner­gie qu’on appre­nait dans les séries es des lycées (1+1 = + de 2) ou que les marxis­tes conti­nuent à expli­quer par la recher­che des gains de pro­duc­ti­vité, car la plu­part du temps cette opération se solde par une réduc­tion glo­bale de taille par sup­pres­sion des dou­blons (down­si­zing), donc non pas un gain de pro­duc­ti­vité différen­tiel (tous les experts signa­lent le côté décevant des fusions du point de vue des résul­tats écono­mi­ques ; « désécono­mies d’échelle », etc.), mais un gain de pou­voir différen­tiel et à terme une sur­va­leur des capi­taux pro­pres (good­will9) pour des capi­ta­lis­tes (pas forcément des entre­pre­neurs, cf. l’orga­ni­sa­tion en hol­dings) qui, de toute façon, ne font guère de différence entre capi­taux pro­pres et dette, entre finance et écono­mie, etc.

Dit autre­ment, en pre­nant le contrôle d’autres sociétés, l’entre­prise qui mène à bien l’opération accroît ses reve­nus pro­pres par rap­port à la moyenne des autres entre­pri­ses restées en dehors de l’opération et donc dans une situa­tion de « toutes choses égales par ailleurs » comme disent les écono­mis­tes mains­tream. Le but n’est pas de faire bais­ser les prix, mais de bais­ser les coûts de pro­duc­tion (effi­ca­cité plus grande, baisse du prix des intrants) de façon à en tirer un effet de pou­voir indépen­dam­ment du taux de ren­de­ment de l’opération. Il s’agit de redis­tri­buer le contrôle. Mais il est évident que ces stratégies incluent d’autres ins­ti­tu­tions de pou­voir que les firmes et y com­pris les États, même si, comme on l’a déjà dit, dans ce mou­ve­ment les capi­taux domi­nants ont ten­dance à briser leur enve­loppe natio­nale (le pro­ces­sus de fusions/acqui­si­tions a d’abord été natio­nal avant de s’étendre avec la glo­ba­li­sa­tion).

Les expli­ca­tions tra­di­tion­nel­les ne peu­vent employer les mêmes argu­ments pour des faits contrai­res et dire à la fois que les restruc­tu­ra­tions des années 80 sont des cures d’amai­gris­se­ment réussies (small is beau­ti­ful, abais­ser le point mort, reen­ge­ring, etc.) et dire en même temps qu’il faut que chaque grande entre­prise attei­gne la taille mon­diale. D’autre part, ces « expli­ca­tions » n’expli­quent jus­te­ment pas pour­quoi un nombre crois­sant de fusions ne fusion­nent que les titres et pas les lignes de pro­duc­tion, ni pour­quoi exis­tent encore (ou plutôt à nou­veau) des fusions conglomérales qui ont été dénoncées il y a vingt ou trente ans comme des non-sens écono­mi­ques et même une absur­dité à l’heure des recen­tra­ges sur le « cœur de métier » (cf. le déclin des Zaibatsus en Corée du Sud).

Ceux qui cher­chent aujourd’hui à jus­ti­fier ce retour­ne­ment emploient là encore des argu­ments à géométrie varia­ble en pas­sant de l’argu­ment du recen­trage pour être leader mon­dial dans sa spécialité hier à la nécessité d’une diver­si­fi­ca­tion des ris­ques aujourd’hui ! Des argu­ments qui, de toute façon, ne tien­nent pas compte d’un capi­ta­lisme col­lec­tif action­na­rial qui peut se per­met­tre de diver­si­fier des por­te­feuilles sans passer par une unité de son capi­tal matériel.

Ceux qui par­lent de crise se réfèrent à l’interprétation marxiste clas­si­que qui mesure le ratio de réinves­tis­se­ment par rap­port à la for­ma­tion de capi­tal (on vient encore d’en avoir des exem­ples avec les arti­cles de ces der­niers jours qui lan­cent l’alerte à la crise). Mais une baisse de ce ratio n’empêche pas les reve­nus du capi­tal d’aug­men­ter par rap­port à l’ensem­ble du revenu natio­nal (=capi­ta­li­sa­tion : pas de capa­cité nou­velle créée, mais aug­men­ta­tion de revenu des entre­pri­ses qui contrôlent le « rétrécis­se­ment »). En fusion­nant des flux de reve­nus jusque-là dis­tincts, la fusion contri­bue au pou­voir des frac­tions domi­nan­tes du capi­tal et cela, indépen­dam­ment d’un taux de ren­de­ment dont on nous rebat les oreilles, de façon à faire porter le cha­peau moral aux action­nai­res et à la « finance ».

Pourquoi cela ? Parce que l’accu­mu­la­tion est tou­jours considérée comme une accu­mu­la­tion matérielle et que la crise se trouve analysée à cette aune. Donc, pour les marxis­tes elle ne peut conduire qu’à une aug­men­ta­tion de la com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal et donc à la ten­dance à la baisse du taux de profit ; aux ren­de­ments décrois­sants et à l’état sta­tion­naire pour les clas­si­ques et par­fois néo-clas­si­ques). Or l’accu­mu­la­tion/capi­ta­li­sa­tion est un pro­ces­sus de pou­voir qui soumet la pro­duc­tion à une stratégie plus vaste que celle de sa simple pro­gres­sion matérielle. Flexibilité de la pro­duc­tion, flui­dité de la cir­cu­la­tion, capi­tal fictif et recher­che-dévelop­pe­ment (rd), stratégie com­mer­ciale assu­rant l’équi­li­bre o/d au niveau des gran­des firmes et des États cor­res­pon­dent à une « révolu­tion du capi­tal » qui ne laisse pas tout le monde dans la course. La dyna­mi­que du capi­tal entraîne son lot de « des­truc­tion créatrice » comme disait Schumpeter (« Un grand cimetière sous la lune » pour les japo­nais) et la ten­dance à l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail (l’ancienne « armée indus­trielle de réserve » se trans­forme en une masse de surnuméraires abso­lus).

Dans ce pro­ces­sus, le but n’est pas de pro­duire plus pour plus de pro­fits, mais de pro­duire pour plus de reve­nus ce qui passe sou­vent aujourd’hui par une res­tric­tion de la pro­duc­tion. Les entre­pri­ses les plus fortes n’ont pas besoin de tour­ner à pleine capa­cité à partir du moment où elles peu­vent déter­mi­ner les prix en fonc­tion de leurs posi­tions mono­po­lis­ti­ques10.

C’est pour trou­ver une expli­ca­tion à ce pro­ces­sus de crois­sance interne des entre­pri­ses que les néo-clas­si­ques ont théorisé les « coûts de tran­sac­tion » (Coase), la « taille opti­male » (Williamson), mais sans reve­nir sur le présupposé selon lequel la ques­tion du pou­voir est hors écono­mie et ne peut être expli­ca­tive des pro­ces­sus écono­mi­ques pro­pre­ment dits. À ce niveau, on peut dire que Keynes et Schumpeter étaient plus clair­voyants, mais ils ont été oubliés ou pire, on a sélec­tionné chez eux ce qui était com­pa­ti­ble avec le cou­rant domi­nant.

Si ce mou­ve­ment de fusions/acqui­si­tions représente un élément majeur de la « repro­duc­tion rétrécie », c’est qu’à moyen terme ce mou­ve­ment se pro­duit au détri­ment d’inves­tis­se­ments nets. La pri­va­ti­sa­tion des actifs d’État dans de nom­breux pays a par­ti­cipé à cette repro­duc­tion rétrécie dans la mesure où elle a fonc­tionné de manière iden­ti­que à des inves­tis­se­ments nou­veaux… mais sur des actifs anciens. Cela a aussi contribué à l’aug­men­ta­tion du mou­ve­ment de fusions/acqui­si­tions, les nou­vel­les entre­pri­ses pri­va­tisées ne sont pas restées les bras croisés, mais ont cherché à quit­ter leur carcan natio­nal. Elles sont donc entrées dans la bataille, avec, par exem­ple, des com­bats fra­tri­ci­des entre européens. Pour des coûts élevés de rachat d’actions (opa) qui ont, à leur tour, par­ti­cipé de cette repro­duc­tion rétrécie. 

La ten­dance à la sta­gna­tion chro­ni­que en est la conséquence et ce n’est pas pour rien que cer­tains repar­lent de « l’état sta­tion­naire » de Ricardo11 et que l’on parle de moins en moins d’une ten­dance à la baisse du taux de profit pro­pre­ment indis­cer­na­ble, mais qui n’était peut être qu’une ver­sion com­mu­niste de la pensée clas­si­que. Dans les deux cas, il y avait l’idée sous-jacente que le capi­tal était sa propre limite.

Ce qui est un inconvénient à moyen terme représente néanmoins un avan­tage de court terme qui est de sta­bi­li­ser les cycles à une époque où les phases de cycles courts ont rem­placé les cycles longs12. Cela évite les sou­bre­sauts entre surac­cu­mu­la­tion/sur­ca­pa­cité d’un côté et sous accu­mu­la­tion de l’autre ; et un avan­tage à long terme qui est une plus grande maîtrise stratégique (la ges­tion13 des cycles courts « dévelop­pe­ment à la limite », titri­sa­tion, fonc­tion­ne­ment en sous opti­ma­lité, rente différen­tielle14). La Chine joue un grand rôle dans la ges­tion de cette sta­gna­tion et contrai­re­ment à ce que disent cer­tains augu­res, elle ne cons­ti­tue pas la base d’un nou­veau régime d’accu­mu­la­tion. Les inves­tis­se­ments chi­nois se font à 66 % par le biais de fusions/acqui­si­tions et cela s’accélère puis­que ce chif­fre n’était que de 32 % en 2010. Elles concer­nent des sec­teurs de plus en plus variés et des entre­pri­ses de taille diverse. Le but : se placer plus en amont de la chaîne de pro­duc­tion de valeur, selon le voca­bu­laire consacré du capi­tal. Cela n’empêche pas la Chine de pren­dre sa part dans la repro­duc­tion rétrécie, avec des achats de terre dans le monde, qui ne cons­ti­tuent pas tant une nou­velle forme d’impéria­lisme (elle pra­ti­que en général un don­nant-don­nant sans condi­tion poli­ti­que, prêts à taux très bas, pro­gram­mes de for­ma­tion et dons d’équi­pe­ments sani­tai­res), qu’une façon de lutter contre la surac­cu­mu­la­tion puisqu’elle a l’enver­gure financière pour le faire. Sa complémen­ta­rité avec les États-Unis est d’ailleurs évidente comme le montre l’entrée du yuan dans le panier des devi­ses du fmi. Mais c’est un signe plus poli­ti­que qu’écono­mi­que puisqu’il n’y représente encore que 10 % du panier contre 42 % pour le dollar, 31 % pour l’euro, 8 % chacun pour le yen et la livre ; en outre, le yuan ne pèse que 1 % des réserves des ban­ques cen­tra­les contre 64 % pour le dollar et ne représente la mon­naie d’à peine 2 % des échan­ges inter­na­tio­naux, une part d’ailleurs en baisse, contre 42 % pour le dollar et 30 % pour l’euro. La Chine ne pro­pose donc pas une nou­velle hégémonie succédant à celle de l’Angleterre puis des États-Unis, comme cela fina­le­ment s’est passé dans toutes les gran­des phases de chan­ge­ment de domi­na­tion, toutes marquées par une exten­sion financière, d’après Braudel (aujourd’hui, la glo­ba­li­sa­tion financière ou dit autre­ment, la préférence pour la liqui­dité de la part des inves­tis­seurs). Si on veut repren­dre la notion d’hégémonie que développe Giovanni Arrighi15, à partir de Gramsci et pour rendre compte des nou­vel­les situa­tions dans l’après-impéria­lisme, il me semble qu’il faut lui enle­ver toute caractéris­ti­que ter­ri­to­riale et la situer sim­ple­ment dans la forme de domi­na­tion exercée au niveau i, celui de l’hyper-capi­ta­lisme.

La pra­ti­que des fusions/acqui­si­tions ne peut que ren­for­cer cette ten­dance à la déter­ri­to­ria­li­sa­tion, à la mon­dia­li­sa­tion, au noma­disme du capi­tal. Pour que la capi­ta­li­sa­tion prenne le pas sur la pro­duc­tion il faut que le capi­tal brise toutes ces enve­lop­pes et se rap­pro­che de sa forme la plus simple. Le chan­ge­ment de poli­ti­que de la Deutsch Bank nous en four­nit un exem­ple. De banque alle­mande tra­di­tion­nelle qui est au centre des réseaux de par­ti­ci­pa­tions croisées des grands grou­pes alle­mands, elle s’inter­na­tio­na­lise en pro­po­sant des pro­duits finan­ciers et se spécia­lise dans les conseils en fusions/acqui­si­tions, ce qui n’a pas été sans prise de risque inconsidérée sur le mode Crédit Lyonnais ou Société Générale.

Ce qui compte fina­le­ment pour le capi­tal, c’est le pas­sage A-A’ avec un incrément de valeur et tout est bon pour y arri­ver. Mais, pour Braudel16, seule une vision long-ter­miste peut avoir cette lar­geur de vue, d’où le rôle des États dès le début du capi­tal (par exem­ple, les Cités-États ita­lien­nes) et leur recher­che pour s’ados­ser à une puis­sance financière. Or aujourd’hui, une poli­ti­que simi­laire est le plus sou­vent taxée d’être court-ter­miste avec, en plus, chez les marxis­tes (Jappe), une ten­dance à dévelop­per une cri­ti­que mora­li­sante ren­voyant à la cri­ti­que aris­totélicienne de la chrématis­ti­que17.

Le fait de privilégier A-A’ n’est pas une négation de la pro­duc­tion et du pas­sage par la mar­chan­dise, mais l’affir­ma­tion que la capi­ta­li­sa­tion (c’est-à-dire l’actua­li­sa­tion des reve­nus futurs espérés) est le prin­cipe orga­ni­sa­teur après la « révolu­tion du capi­tal » et un prin­cipe qui n’a rien d’abs­trait. L’incrément de valeur dont nous par­lions plus haut est pro­duit par la capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vités humai­nes qui crée de la « plus-valeur » (à ne pas confon­dre avec la plus-value de la théorie de la valeur-tra­vail). Ce n’est pas un « capi­tal auto­mate » qui préside à tout cela, mais des forces, des pou­voirs comme le déclare fran­che­ment Warren Buffet (« Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de clas­ses, et c’est ma classe qui est en train de gagner »). Là apparaît le but ultime qui n’est pas le profit, mais la puis­sance (le profit n’en cons­ti­tue qu’un élément) et la repro­duc­tion sociale.

Dans cette opti­que, le capi­tal fictif n’est pas essen­tiel­le­ment spécula­tion ou même crédit, c’est une façon de contri­buer à « l’allo­ca­tion opti­male des res­sour­ces » pour parler comme les néo-clas­si­ques (cf. l’argu­ment d’un patron cité dans Le Monde du 14 mai 2018 à propos du rachat des actions et de la redis­tri­bu­tion des flux finan­ciers). Au niveau comp­ta­ble cela cor­res­pond à une opération d’actua­li­sa­tion qui avait déjà été mise à jour par Irving Fischer il y a près de cent ans. Les prêts des ban­ques (ou autres) sont mis en actif (actua­li­sa­tion du revenu futur) alors qu’ils devraient figu­rer au passif18. C’est la base du cap­tage. De ce fait, le pays le plus endetté est le plus puis­sant, ce qu’on vérifie aujourd’hui avec les États-Unis.

Cette capi­ta­li­sa­tion différen­tielle qui ne peut pro­duire que des inégalités : entre « gros » et « petits », entre « propriétaires absents » (Bichler et Nitzan repren­nent la dis­tinc­tion faite par Veblen) et patrons/ mana­gers et entre salariés, n’est tou­te­fois pas sans contre-ten­dan­ces au niveau de l’hyper-capi­ta­lisme, comme l’indi­quent depuis quel­ques années, les poli­ti­ques d’assou­plis­se­ment quan­ti­ta­tif (quan­ti­ta­tive easing) de la part des ban­ques cen­tra­les consis­tant à injec­ter des liqui­dités supplémen­tai­res dans l’écono­mie, rache­ter de la dette dou­teuse, un ensem­ble de poli­ti­que dite dont conven­tion­nelle, mais lire non néo-clas­si­que.

Les insuf­fi­san­ces de la théorie écono­mi­que « stan­dard » sont amplifiées par l’inadéqua­tion des outils sta­tis­ti­ques et comp­ta­bles. J’en ai abon­dam­ment parlé ailleurs en ce qui concerne les cal­culs de pro­duc­ti­vité19, mais pour ce qui nous intéresse ici, on peut remar­quer que les inves­tis­se­ments immatériels ne figu­rent pas dans la for­ma­tion brute de capi­tal fixe (fbcf) ce qui fausse toutes les com­pa­rai­sons, par exem­ple entre General Motors et ibm puis­que la seconde semble ne pas inves­tir alors qu’elle a une capi­ta­li­sa­tion boursière vingt fois supérieure à celle de gm ! Le décalage entre capi­ta­li­sa­tion et actifs réels est alors décrété par beau­coup comme signe de la fic­ti­vité, fai­sant fi de toute l’écono­mie de la connais­sance, c’est-à-dire des actifs immatériels20 (savoir-faire propre, image de marque et fidélisa­tion de la clientèle, etc.). Tous les écono­mis­tes sont à peu près d’accord pour dire que ces actifs immatériels sont « réels », mais comme ils n’ont pas de prix objec­tifs c’est comme s’ils n’exis­taient pas. Les comp­ta­bles vont donc les faire apparaître comme des consom­ma­tions (tech­ni­que­ment : des dépenses dans le compte de résultat des entre­pri­ses21). Cette situa­tion de décalage entre capi­ta­li­sa­tion et valeur comp­ta­ble n’a fait que s’accroître avec les nou­vel­les tech­no­lo­gies et l’intégra­tion de la techno-science au procès de pro­duc­tion22. Elle atteint par­fois des dimen­sions « irra­tion­nel­les » comme avec la crise du nasdaq, mais cela n’empêche pas que la crois­sance « irra­tion­nelle » de la richesse jugée fic­tive va dans le même sens que la crois­sance de la richesse « réelle ». Et la rela­tion est la même quand le mou­ve­ment se ren­verse. Où est la « déconnexion » tant annoncée et décriée ? Les écono­mis­tes libéraux et marxis­tes com­met­tent la même erreur qui est de cher­cher à savoir si la capi­ta­li­sa­tion est connectée à la réalité ou non, sans s’aper­ce­voir que c’est cette capi­ta­li­sa­tion qui est la réalité23 dans le pro­ces­sus de la révolu­tion du capi­tal et qu’elle inclut une part d’indéter­mi­na­tion à tra­vers la notion de risque (le pari de l’entre­pre­neur déjà présent chez Schumpeter et d’une autre façon chez Weber avec l’éthique pro­tes­tante) avec, en conséquence la création de pro­duits finan­ciers spécifi­ques pour cou­vrir ces ris­ques. C’est la spécula­tion sur ces pro­duits et non la crois­sance du capi­tal fictif en elle-même qui a été à la base de la crise de 200824.

Même souci sta­tis­ti­que avec les inves­tis­se­ments directs à l’étran­ger. En effet, ils peu­vent être classés soit en inves­tis­se­ments vérita­bles (sous le nom d’ide) s’ils représen­tent plus de 10 % des fonds pro­pres de l’entre­prise cible, soit, dans le cas contraire, en « inves­tis­se­ments de por­te­feuille » qui sont comp­ta­bi­lisés comme pla­ce­ments finan­ciers.

Ces ide sont un élément essen­tiel de la glo­ba­li­sa­tion générale en ce qu’ils représen­tent une nou­velle forme de domi­na­tion ou de pou­voir des États et entre­pri­ses domi­nan­tes, qui vient sup­plan­ter l’ancienne stratégie des expor­ta­tions. Dans cette mesure, tout le dis­cours sur les balan­ces com­mer­cia­les tombe à plat et par­ti­culièrement celui qui vise une supposée fai­blesse, de ce fait, de la part des États-Unis et de la France, puisqu’en termes sim­ples, plus vous réalisez d’ide, moins vous expor­tez25. Bien que les deux mou­ve­ments ne soient pas incom­pa­ti­bles, ils n’ont pas les mêmes effets, un point que Trump ou du moins ses conseillers sem­blent avoir com­pris puis­que la crois­sance par les expor­ta­tions pro­fite quand même plus direc­te­ment aux salariés du pays d’ori­gine que la crois­sance par les ide. D’où encore son idée de rapa­trier cette source de reve­nus par diver­ses inci­ta­tions fis­ca­les26.

Et comme tout s’enchaîne, 75 % des ide se font aujourd’hui sous forme de fusions/acqui­si­tions, tou­jours pour éviter la ten­dance à la sur­pro­duc­tion et comme ce sont des opérations au niveau mon­dial, cela indi­que une mon­dia­li­sa­tion du contrôle stratégique du pou­voir au niveau 1 de l’hyper-capi­ta­lisme du sommet (cf. Temps cri­ti­ques no 15).

Or la concur­rence pour le cap­tage des riches­ses accroît jus­te­ment cette capi­ta­li­sa­tion dans un sens différen­tiel. La poli­ti­que de Trump, par exem­ple est en train de l’accen­tuer comme le lais­sent sous-enten­dre des arti­cles récents. Son cadeau fiscal pour les firmes américai­nes qui rapa­trie­raient leurs liqui­dités en excédent dans le monde vers les États-Unis ne n’infir­mera pro­ba­ble­ment pas cette ten­dance, puis­que cela risque d’entraîner le rachat d’actions de firmes sous-cotées en Bourse.

Il s’agit tou­jours d’une prio­rité accordée à la flui­dité sur l’accu­mu­la­tion. Est-ce que, par ailleurs, cette concur­rence pour le cap­tage n’entraine pas un pro­ces­sus de fusions/acqui­si­tions qui bénéficie mécani­que­ment aux action­nai­res sans que la ques­tion d’une redis­tri­bu­tion aux salariés n’ait à inter­ve­nir de façon directe ?27

Qu’est-ce donc que cette capitalisation ?

Ce phénomène est apparu dans des villes ita­lien­nes à partir du xive siècle et l’emprunt d’État a représenté une des premières formes de capi­ta­li­sa­tion avec son pou­voir d’impo­si­tion (ce n’est pas le marché qui pose le capi­tal, cf. Braudel et Polanyi). La dette publi­que actionne l’accu­mu­la­tion et est au fon­de­ment de la finance moderne qui pré-existe à la pro­duc­tion28. Le capi­tal est le point de départ et la propriété des moyens de pro­duc­tion est une forme de pou­voir (Marx, Le Capital, Gallimard, p. 761-764-765).

« Constituer du capi­tal fictif s’appelle capi­ta­li­ser », disait déjà Marx (ibidem, p. 1755). La dette publi­que est, pour Marx, à la base de l’accu­mu­la­tion : « le crédit public, voilà le credo du capi­tal » (ibidem, p. 761).

Historiquement, les tra­jec­toi­res entre accu­mu­la­tion matérielle et capi­ta­li­sa­tion monétaire ont subi des évolu­tions opposées compréhen­si­bles que les libéraux comme les marxis­tes ont niées en en fai­sant des résul­tan­tes de dis­tor­sions irra­tion­nel­les pour les pre­miers et de crise systémique pour les seconds (oppo­si­tion écono­mie réelle/capi­tal fictif). Dans les deux cas l’écono­mie est coupée des rap­ports de force et rai­sonne en termes sta­ti­ques et non dyna­mi­ques en don­nant la prio­rité aux actifs matériels, c’est-à-dire en se tour­nant vers le passé, alors que la capi­ta­li­sa­tion est tournée vers le futur.

Il y a une ten­dance, à la capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vités humai­nes, y com­pris celles qui y échap­paient aupa­ra­vant (exem­ple des « nou­nous » main­te­nant salariés, de tout le dévelop­pe­ment de l’assis­tance aux per­son­nes âgées, l’ube­ri­sa­tion des acti­vités de livrai­son pour les per­son­nes qui tra­vaillent trop ou ont un niveau de vie suf­fi­sant pour se per­met­tre de fainéanter, etc.), c’est-à-dire à les intégrer, avant tout, à sa forme financière (tout est trans­formé en prix) sans forcément passer par la forme sala­riale (inter­mit­tents du spec­ta­cle, auto-entre­pre­neurs). C’est ainsi qu’aujourd’hui, les gafa ont ten­dance à vou­loir « actua­li­ser » la vie humaine, y com­pris son code génétique. Si quel­que chose génère des pers­pec­ti­ves de reve­nus, cela doit avoir un prix et l’algo­rithme qui donne un prix à des reve­nus futurs, c’est ça la capi­ta­li­sa­tion. Par exem­ple, dans le monde, l’éduca­tion est de moins en moins le fruit d’une ins­ti­tu­tion, comme l’était l’Éduca­tion natio­nale (en) en France, mais le fruit de la capi­ta­li­sa­tion à tra­vers l’indus­trie des manuels sco­lai­res, mise à dis­po­si­tion de bases de données par des opérateurs privés, l’orga­ni­sa­tion des cours privés et des prépara­tions aux concours, des emprunts étudiants, etc. Il en est de même dans le sec­teur des loi­sirs, et celui de la reli­gion (banque isla­mi­que).

La « révolu­tion du capi­tal » met au pre­mier plan la capi­ta­li­sa­tion en ce qu’elle actua­lise cons­tam­ment le revenu escompté par rap­port à la valeur nomi­nale d’ori­gine qui est à la base de la comp­ta­bi­lité, une valeur censée représenter « l’écono­mie réelle ». Elle remet en cause la dicho­to­mie clas­si­que dans laquelle Marx est resté englué parce que pour les libéraux comme pour lui, le capi­tal est plus une entité écono­mi­que matérielle et donc quan­ti­fia­ble et pro­duc­tive qu’un rap­port social de pou­voir (le capi­tal comme pou­voir).

C’est la flexi­bi­lité de ces prix qui fait la dyna­mi­que de l’ensem­ble. Dans le schéma néo-clas­si­que, il faut partir du prix qui est comme une donnée (c’est logi­que puis­que dans la théorie de la firme en hypothèse de concur­rence par­faite, l’entre­prise est trop minus­cule par rap­port à l’ensem­ble du marché pour impo­ser un prix, donc elle est « pre­neuse de prix ») et à partir de là adop­ter des stratégies d’opti­mi­sa­tion des coûts afin de réaliser le meilleur profit vu comme un résultat (mesuré ex-post). Or, et depuis long­temps, mais cela s’est accéléré avec la glo­ba­li­sa­tion, la situa­tion n’est pas celle, théorique, de la concur­rence par­faite, mais celle de la ten­dance à l’oli­go­pole dans laquelle la grande firme se veut « fai­seuse de prix ». Le nerf de la guerre écono­mi­que est donc de gérer acti­ve­ment les prix de façon à anti­ci­per des pro­fits (calculés ex-ante) qui sont comme auto-présupposés.

Dans cette pers­pec­tive, la poli­ti­que micro-écono­mi­que de réduc­tion des coûts est moins impor­tante que celle de hausse des prix. En effet, la baisse des coûts permet seu­le­ment de ne pas perdre de ter­rain, alors que la hausse des prix permet de pren­dre de l’avance. Soit elle passe par l’infla­tion qui est un système de redis­tri­bu­tion différée qui actuel­le­ment pro­fite aux plus gros­ses entre­pri­ses, y com­pris à leurs salariés qua­lifiés comme c’est une pra­ti­que cou­rante depuis les Trente Glorieuses et aux États-Unis par­ti­culièrement ; soit cela passe par une poli­ti­que de mar­ques repo­sant sur une compétiti­vité différen­tielle, dite hors coût, per­met­tant à la fois des prix et pro­fits élevés et un ruis­sel­le­ment vers la force de tra­vail (cf. les reven­di­ca­tions du syn­di­cat alle­mand de la métal­lur­gie sur les 32 heures).

Les ris­ques de ten­sion infla­tion­niste par hausse des prix ont été com­primés et contrôlés à la fois par la crois­sance des pays émer­gents et par les pri­va­ti­sa­tions des ser­vi­ces publics dans les pays à capi­taux domi­nants, par­ti­culièrement en Europe. Ces dernières ont abouti à des bais­ses de prix dans cer­tains sec­teurs par une concur­rence accrue dans un pre­mier temps (téléphonie). Privatisations qui ont elles-mêmes accéléré le pro­ces­sus de fusions/acqui­si­tions, par exem­ple dans le sec­teur banque/assu­rance.

La crise de 2008 a fait réapparaître des ten­dan­ces défla­tion­nis­tes avec l’endet­tement qui rede­vient un problème typi­que dans ce cas de figure. Le mou­ve­ment de fusions/acqui­si­tions s’est alors for­te­ment réduit jusqu’à repren­dre de la vigueur aujourd’hui avec une crois­sance qui semble avoir redémarré.

 

L’arti­cle d’Alternatives écono­mi­ques, décrit le pro­ces­sus de capi­ta­li­sa­tion sans tou­te­fois employer le terme. La trans­for­ma­tion de la struc­ture des gran­des firmes dans le sens d’une finan­cia­ri­sa­tion (le hol­ding), la ten­dance au mono­pole, l’imbri­ca­tion des rap­ports avec l’État, c’est-à-dire une situa­tion où s’ins­taure ce que nous appe­lons « l’État de capi­tal29 » et non pas l’État du capi­tal des ana­ly­ses en termes de clas­ses.

Le capi­tal domine la valeur par les prix. Si on veut faire plus clas­si­que qu’Invariance et Temps cri­ti­ques, on trou­vait déjà chez M. Kalecki et son essai en anglais sur coûts et prix (Essays on the Dynamics of the Capitalist Economy), l’idée que le capi­tal domine la valeur par les prix. En effet, il y démontre que les marges des firmes sont des indi­ca­teurs de puis­sance et donc elles sont tri­bu­tai­res des situa­tions d’oli­go­po­li­sa­tion (cf. sa notion de « degré de mono­pole »30). Pour pren­dre un exem­ple en France, le hol­ding psa cha­peaute les usines Peugeot et Citroën pour des rai­sons fina­le­ment tech­ni­ques de meilleure coor­di­na­tion ou d’acti­vités en Bourse, sans men­tion­ner qu’il s’agit là d’un contrôle poli­ti­que ou plus exac­te­ment d’un pou­voir de contrôle stratégique. De ce pro­ces­sus il res­sort une inca­pa­cité abso­lue à impu­ter une frac­tion de capi­tal plutôt qu’une autre dans la réali­sa­tion du profit total de la société Peugeot

Command and control est la devise des gran­des firmes

La crois­sance des ntic a encore accru cette ten­dance à la capi­ta­li­sa­tion puis­que le savoir immatériel n’est pas mesu­ra­ble sui­vant les canons habi­tuels des différentes lois de la valeur. La capi­ta­li­sa­tion de ces entre­pri­ses s’avère donc exor­bi­tante par rap­port à la valeur de marché. Or, com­ment oser dire, comme le font par exem­ple les « écono­mis­tes atter­rants », que les inves­tis­se­ments (sous-enten­dus pro­duc­tifs) sont actuel­le­ment insuf­fi­sants, quand on sait que les inves­tis­se­ments immatériels ne sont majo­ri­tai­re­ment pas comp­ta­bi­lisés comme inves­tis­se­ments pro­duc­tifs ! La puis­sance de Microsoft ou autres gafa est aussi capi­ta­liste que celle de gm, mais son pou­voir est supérieur dans la mesure où son niveau de capi­ta­li­sa­tion lui permet de regar­der devant, d’être dans la dyna­mi­que pros­pec­tive, dans la voi­ture sans chauf­feur ou dans le cyborg.

Ainsi, par exem­ple, la voi­ture élec­tri­que, inno­va­tion de 1990 a vu son exploi­ta­tion retardée par l’indus­trie pétrolière et les États-Unis. Le contrôle par le pou­voir de cet hyper-capi­ta­lisme du sommet permet de frei­ner la crois­sance de la pro­duc­tion et de gagner sur les prix, ce que n’a pas com­pris le Japon avec sa poli­ti­que consis­tant à inon­der le marché. L’indus­trie la plus per­for­mante, la plus auto­ma­tisée a tout à coup bu la tasse en tant que puis­sance, même si ces entre­pri­ses tirent encore leur épingle du jeu au niveau de l’oli­go­pole mon­dial31. C’est à un point tel qu’on ne parle même plus du Japon dans les jour­naux alors qu’Édith Cresson en avait fait notre ennemi prin­ci­pal dans les années 80 (les « peti­tes four­mis »). Pourtant là il y avait de « l’écono­mie réelle », mais la poli­ti­que d’hyper compétiti­vité par les prix et la prio­rité donnée aux expor­ta­tions s’est heurtée à la réévalua­tion du yen en 1995. Tout cela a engendré un long cycle défla­tion­niste dont le pays n’est pas encore sorti.

Bien sûr, cette poli­ti­que de maîtrise de la pro­duc­tion est for­te­ment pro­duc­trice de chômage, mais l’hyper-capi­ta­lisme ne s’en préoccupe pas et laisse ça au niveau ii de la domi­na­tion en charge de la repro­duc­tion du rap­port social sur un ter­ri­toire natio­nal ou régional. Le ter­rain auquel s’atta­che aujourd’hui la poli­ti­que popu­liste de Trump, une poli­ti­que qui fait pous­ser des cris d’orfraie au parti démocrate représen­tant patenté de cet hyper-capi­ta­lisme du sommet. Il peut y avoir des popu­lis­tes fous, mais le popu­lisme n’est pas une folie. Partout, il resur­git comme l’expres­sion de la contra­dic­tion entre les différents niveaux de la domi­na­tion et ses formes les plus dures sont le signe d’une arti­cu­la­tion déficiente des différents niveaux de la puis­sance du capi­tal.

 

Jacques Wajnsztejn

 

Notes

1 – Cf. les articles du journal Le Monde datés du 14 mai 2018 : Profits du cac 40, la prio­rité aux action­nai­res de plus en plus contestée (rapport de l’ong Oxfam) ; et « Aux États-Unis, la folie des rachats d’action ». Voir aussi Romaric Godin, « Le cac 40, machine à dividendes… et à inégalités », Médiapart, 14 mai 2018 et Yann Moulier-Boutang, « La stupéfiante hypothèse du “general intellect” », Alternatives économiques, Les dossiers, no 013, mars 2018.

2 – Le Capital, ii, Gallimard (Pléiade), p. 1755. Pour Marx, elle était fon­da­men­tale pour le pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion pri­mi­tive.

3 – Ibidem, p. 1761 : « Dans quelle mesure est-elle [l’accu­mu­la­tion du capi­tal monétaire] ou n’est-elle pas un indice d’une accu­mu­la­tion réelle du capi­tal, c’est-à-dire la repro­duc­tion sur une base élargie ? Quand on parle de pléthore du capi­tal — expres­sion employée seu­le­ment pour désigner le capi­tal pro­duc­tif d’intérêt ou le capi­tal argent — est-ce seu­le­ment une manière par­ti­culière de signi­fier la sur­pro­duc­tion indus­trielle ou s’agit-il, à côté de celle-ci, d’un phénomène par­ti­cu­lier ? ». Cf. aussi les pages 1765, 1773-74.

4 – Cf. J. Wajnsztejn : « Le cours chao­ti­que du capi­tal », in Temps cri­ti­ques no 15, p. 75 et sq. Mais elle n’est qu’une expres­sion « intui­tive » sur le modèle et en rela­tion avec la notion de repro­duc­tion élargie qui, d’ailleurs, elle aussi, en dehors de sa for­mule A-A’ où A’ > A, ne peut être délimitée empi­ri­que­ment et cela encore moins aujourd’hui que la dif­fi­culté d’impu­ta­tion est bien supérieure.
Cette notion de repro­duc­tion rétrécie n’est pas très éloignée de celle de « sabo­tage » chez Veblen qui ne réfère pas ici à Émile Pouget et au sabo­tage ouvrier, mais au pou­voir qu’ont les patrons de sous­traire une part des forces pro­duc­ti­ves à la pro­duc­tion en ne tour­nant pas à pleine capa­cité, dans la mesure où ce qui compte est la capi­ta­li­sa­tion, par hausse des prix ici. Veblen emploie aussi la notion de « droit natu­rel à l’inves­tis­se­ment » par cette faculté que possède le propriétaire d’inves­tir ou non. C’est un pou­voir et d’ailleurs l’inves­tis­se­ment, au sens écono­mi­que du terme, tire son ori­gine de l’inves­ti­ture féodale du pou­voir. À remar­quer aussi que Veblen anti­ci­pait par sa notion de « propriétaire absent », le capi­ta­liste inves­tis­seur par rap­port à l’entre­pre­neur, une dis­tinc­tion reprise aujourd’hui par des auteurs comme Jorion et Lordon.

5 – Cf. la revue Invariance et notre arti­cle : « Quarante ans après, retour sur la revue Invariance », dis­po­ni­ble sur le site de la revue.

6 – Les reve­nus du capi­tal ne dépen­dent pas tant de la crois­sance de la pro­duc­tion, mais de son contrôle stratégique, un point qui a été négligé par les écono­mis­tes de l’école de la régula­tion dans leur expli­ca­tion de la crise américaine de la fin des années soixante. En effet, le fait d’envi­sa­ger la crise en termes de baisse de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et de l’inves­tis­se­ment leur per­met­tait dif­fi­ci­le­ment d’expli­quer que la part du capi­tal dans le revenu natio­nal ait continué à aug­men­ter, ce qui est pour­tant l’indi­ca­teur du rap­port de forces socia­les à un moment t.

7 – Pour actua­li­ser la ques­tion, on peut pren­dre l’exem­ple de la ges­tion récente du cas Alsthom. Posons-le dans notre cadre théorique où le niveau i est celui de l’État action­naire auprès d’une firme qui est mul­ti­na­tio­nale, d’ori­gine française néanmoins. Le niveau ii est celui de l’État inter­ven­tion­niste social qui doit gérer la ques­tion de l’emploi avec 480 salariés à pren­dre en compte, mais avec un coût très élevé estimé à un mil­lion d’euros d’inves­tis­se­ment par poste sauvé. Depuis les années 90, l’État contrôlait la com­pa­ti­bi­lité entre les deux niveaux par le biais de sa stratégie action­na­riale avec l’ape (agence de par­ti­ci­pa­tion de l’État) dans des entre­pri­ses comme edf, Renault, Areva, Peugeot, Thalès. Cela était supposé suf­fire pour gérer la ten­sion entre les deux niveaux, or plus la glo­ba­li­sa­tion pro­gresse plus les deux logi­ques diver­gent avec à la clé un risque bien plus poli­ti­que qu’écono­mi­que (cf. l’arti­cle de P.-Y. Gomez dans le jour­nal Le Monde du 7 octo­bre 2016).
Alsthom nous donne aussi un exem­ple de négocia­tion au niveau i. En plein scan­dale des Panama papers l’État français a rayé le Panama des para­dis fis­caux… et a signé un contrat de cons­truc­tion de métro pour Alsthom au Panama !

8 – Cf. l’arti­cle du

Commentaire(s)

> jacques wazjten est un boloss

Rapports à la nature, sexe, genre et capitalisme

est un ramassis de lieux communs contre les gender studies

il dénonce les luttes spécifiques et l'inclusivité comme "particularistes". tout un programme de coco ringard.

> economie une science?

Comment des économistes peuvent se servir des mêmes données pour faire des théories contraires ?,des économistes apres avoir été libéraux passent du coté des antisystèmes (Stiglitz),bref comment peut on dire que l'économie est une science?
aucune expérience ne pouvant se faire ,reste l'explication a postériori ,on est alors loin d'une science.
et aucune prévision qui ne se vérifie sans que son contraire arrive aussi.
Bref a part des fondementaux,genre loi de la valeur,le reste n 'est que discours .

Par exemple il y a 10 ans !! oui 10 ans des économistes militants expliquaient que la crise des subprimes n 'étaient que le signe avant coureur d'une explosion du systéme avant 1 an !! 1 an !!
et cela avec des tonnes de données et reflexion comme cet article .
10 ans apres ils ne se reprennent pas pour dire: excusez on s'est trompé !
ha non on va refaire un super article pour vous expliquer que ceci que cela et etc ..

Alors? alors le système est injuste,immoral,destructeur de vie,de la planéte; et cela suffit pour le renverser(pas depasser) et mettre une gestion commune du monde en place pour tous.
pas besoin de bac plus 5 en éco,ni même de connaître les lois de bases.

tout est à nous !! ça suffit non ?

> Une erreur de fond

Dire que tous ceux qui ont fait vœu de prévoir l’évolution économique future se sont trompés n’est pas faux, que ce soit les économistes bourgeois ou les marxistes.

Mais dire qu’il n’y a pas besoin de comprendre l’économie, c’est faux ; la question économique n’est ni morale ni une question de justice, c’est une question politique. Et si on se penche sur la loi de la valeur, on doit aller plus loin que ça. Le capitalisme n’est pas destructeur par hasard, il a un fonctionnement, et il vaut mieux le comprendre pour non pas prédire, mais comprendre ce qu’il est en train de se passer à un moment donné.

Ça ne suffit pas de savoir que le capitalisme est destructeur de vie pour le renverser, d’abord parce qu’il ne détruit pas la vie de tout le monde, ni même de manière égale pour tous, et ensuite parce que si on ne comprend pas les contradictions qui le taraudent, on ne comprend absolument pas comment il est possible de le détruire, ni même pourquoi.

Quant à l’idée d’une « gestion commune pour tous », elle témoigne immédiatement d’une vision profondément économique et donc fausse de la question : la gestion est toujours celle de la pénurie…

Ce qui fait qu’il faut non seulement bien connaître les lois de base du capitalisme, mais aussi essayer de comprendre comment il fonctionne à un moment donné. Ça ne sert à rien de prédire comment le capitalisme va évoluer, mais comprendre comment il se sort de sa propre crise et triche avec ses propres règles, c’est plus qu’utile, ne serait-ce que pour démentir la propagande de la bourgeoisie, de tous les secteurs de la bourgeoisie. Ajoutons qu’il est indispensable de comprendre comment fonctionne le capitalisme pour imaginer ce que pourrait être une société future sans lui…

De toutes les façons, l’élément fondamental de l’économie pour les révolutionnaires n’est pas de déterminer mécaniquement tel ou tel événement, il est d’expliquer le rapport de force entre les classes à un moment donné. Quand le capitalisme réussit à se donner l’apparence d’un système qui fonctionne, il n’est pas possible de le renverser !

> comprendre

Comprendre le fonctionnement du capitalisme est nécéssaire,je critique une vision "économiste" simpliste,qui fait que chque fois qu'il y a une crise,certains expliquent que c 'est "LA" crise systémique finale.NON je pense que la crise est le fonctionnement normal du capitalisme et que chaque fois elle est nouvelle et que c 'est toujours à postériori que viennent les explications d'économistes .
comme je dis 10 ans apres ceux qui annonçaient l'écroulement dans les 6 mois en 2008 en sont pout leurs frais,mais n'en tirent aucune leçon.
Effectivement sortir du politique est une erreur,mais je pense fermement que l'engagement contre le systéme est basée sur un rejet de l'injustice,et sur une morale humaine selectionnée depuis des millénaires.
Ainsi c 'est par l'ecoeurement de l'injustice que beaucoup s'engage ,sans avoir une seule notion de politique marxiste ou anar.
Marx dit qu'on ne peut abolir l'esclavage sans la machine à vapeur,je ne crois pas du tout,il y avait possibilité d'affranchir et de distribuer les terres,ce n 'est pas parceque ça ne s'est pas fait que cela était impossible est inscrit dans les rapports de productions.
l'abolition de l'esclavage vient aussi de la condamnation morale et de l'envie de justice des hommes non esclaves.
Trotski explique dans ses mémoires que,enfant, c 'est en voyant son pére avoir une attitude injuste contre un manant que sa haine de l'injustice l'a construit.

sans morale humaine aucun engagement anticapitaliste ne mettra a l'abri d'un retour à l'oppression.
C'est bien par condamnation morale que de plus en plus les salariés rejettent les "permanents " syndicaux.

oui le capital détruit la vie ,d'une majorité écrasante,de fait de la quasi totalité de l'humanité et c 'est bien de la planéte entiere dont il améne la destruction.
Quant à la question de la pénurie,c 'est bien le cas du capitalisme mais dans une sociéte communiste c 'est bien la gestion SANS pénurie dont il sera question.
et heureusement