BOUTELDJA REECRIT L'HISTOIRE

Mis a jour : le mercredi 1 novembre 2017 à 02:38

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Ça se passe en 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Nous défer­lons sur Paris et nous impo­sons pour la pre­mière fois sur la scène poli­tique. Nous ne la quit­te­rons plus. Mais qui sont-ils ? Où étaient-ils cachés, D’où viennent-ils ? (…) “Nous ne sommes pas du gibier à flics.” C’était notre cri de ral­lie­ment. (la suite page 2)Autour du cou, déjà, le kef­fieh pales­ti­nien en sou­ve­nir des mas­sacres de Sabra et Cha­tila. Une catas­trophe pour la gauche socia­liste qui est en train de négo­cier son tour­nant libé­ral et qui nous voit, impé­tueux, comme un risque de ren­for­ce­ment et de radi­ca­li­sa­tion de l’extrême gauche. Mit­ter­rand pré­pa­rait sa grande tra­hi­son : l’abandon du pro­lé­ta­riat blanc au pro­fit de la social-démocratie. C’est aussi une catas­trophe pour le lobby pro-israélien qui a dû connaître ses pre­mières sueurs froides. (…) Mais qui sont ces cafards qui n’ont aucun com­plexe vis-à-vis du géno­cide nazi, pas d’atermoiement, pas d’affectation de façade ? Des dizaines de mil­liers de bicots qui échappent à tout le dis­po­si­tif moral qui encadre la bien-pensance blanche et qui balise le che­min de la gauche molle. » (pp.110 – 111) En assé­nant des « Nous » rhé­to­riques, Bou­teldja réécrit l’histoire de façon par­fai­te­ment téléo­lo­gique : les « Indi­gènes », c’est-à-dire, le PIR, abou­tis­se­ment pro­clamé d’une l’histoire qui n’avait de rai­son d’être que de l’enfanter. La reven­di­ca­tion de la citoyen­neté, la prise au mot des « valeurs de la Répu­blique, le feu vert donné par Mit­ter­rand lui-même, le constant accom­pa­gne­ment bien­veillant des pré­fets piloté par Geor­gina Dufoix et Ségo­lène Royal, le regard inté­ressé de la jeune garde trots­kiste du Parti Socia­liste, le sou­tien logis­tique de la Cimade pro­tes­tante, la cen­tra­li­sa­tion de l’organisation par un curé, en voilà une catas­trophe « échap­pant à tout le dis­po­si­tif moral … », quant au kef­fieh, on le retira pour aller à l’Elysée (le « lobby pro-israélien » et le « géno­cide nazi » sont quant à eux tota­le­ment hors des pré­oc­cu­pa­tions des Mar­cheurs de 83 et 84). Pour le PS, loin d’être dans l’immédiat une « catas­trophe », la nais­sance de SOS-Racisme qui sui­vit la Marche fut une véri­table aubaine lui per­met­tant de noyer le « tour­nant libé­ral » qui fra­cas­sait les ban­lieues ouvrières sous un tor­rent de « bien-pensance » qui n’était pas tota­le­ment étran­ger à la Marche elle-même. Il n’est pas pos­sible de savoir si SOS-Racisme était déjà dans les tiroirs de la pré­si­dence dès les débuts de l’initiative, mais si l’organisation put si faci­le­ment et si rapi­de­ment s’imposer (avec tous les moyens et res­sources de l’Etat cepen­dant…) et tout recou­vrir, atti­rer (même momen­ta­né­ment) de nom­breux lea­ders des quar­tiers, recou­vrir les ini­tia­tives locales et mar­gi­na­li­ser celles qui résis­taient, c’est que cette orga­ni­sa­tion retour­nait contre elle toutes les limites de la Marche et ses contra­dic­tions : la citoyen­neté, l’égalité, l’intégration, les valeurs de la République. Com­men­taires de Michelle Zancarini-Fournel sur SOS racisme : « En 1985, l’association natio­nale SOS racisme est créée, dont le nom est cal­quée sur celui de SOS Min­guettes. (…) Mais il (le mou­ve­ment, nda) est vécu comme une récu­pé­ra­tion par les jeunes des Min­guettes qui avaient orga­nisé les pre­miers concerts publics en 1980 et la pre­mière Marche en 1983 his­toire et mémoire échappent à ceux qui sont dès lors appe­lés “Beurs” et dits “issus de l’immigration”. En paral­lèle, la mise ne place de la poli­tique natio­nale de “déve­lop­pe­ment social des quar­tier” (DSQ) se tra­duit par des sub­ven­tions aux asso­cia­tions, et par la pro­fes­sion­na­li­sa­tion et la sala­ri­sa­tion de mili­tants. Autre­fois por­teurs de la contes­ta­tion, cer­tains deviennent dès lors acteurs d’un nou­veau “sec­teur social” en rap­port avec les élus locaux qui ins­tallent par­fois un sys­tème clien­té­liste. D’autres pour­suivent le com­bat mili­tant. » ( Michelle Zan­ca­rini – Four­nel : Les luttes et les rêves, éd. La Décou­verte, p.876). Bou­teldja assène les formes conve­nues de tout dis­cours iden­ti­taire clas­sique : nous avons tou­jours été là tels que nous sommes main­te­nant. Les iden­ti­tés n’ont pas d’histoire. Cepen­dant, dans les mêmes pages, citant Khiari (La contre-révolution colo­niale en France, éd La Fabrique, 2009), citant lui-même Abdel­ma­lek Sayad (Exis­ter, c’est exis­ter poli­ti­que­ment, article de 1985 repris dans L’immigration ou les para­doxes de l’altérité, t.2, éd. Rai­son d’agir, 2006), Bou­teldja sou­ligne que la Marche pour l’égalité « marque une rup­ture ». Mais il ne s’agit pas d’une rup­ture dans le sujet, dans son exis­tence, sa conscience de lui-même, ses repré­sen­ta­tions sociales. La « rup­ture », pour Bou­teldja, c’est le même pas­sant de l’invisible au visible : « Où étaient-ils cachés ? ». Mais que dit Sayad ? : « Elle (la Marche, nda) marque une rup­ture parce que la reven­di­ca­tion des “droits civiques”, la reven­di­ca­tion de l’engagement poli­tique au sens plein du terme et, par suite, du dépla­ce­ment sur le ter­rain pro­pre­ment poli­tique des luttes qui, tra­di­tion­nel­le­ment, étaient confi­nés dans le seul espace concédé aux immi­grés, à savoir les luttes direc­te­ment liées au tra­vail et menées sous la ban­nière du tra­vail, est reprise un peu par­tout. » (op.cit., p.19). Rap­pe­lons que six années aupa­ra­vant, en 1979, le même Sayad écri­vait « C’est le tra­vail qui fait “naître” l’immigré, qui le fait être : c’est lui aussi, quand il vient à ces­ser qui fait “mou­rir” l’immigré, pro­nonce sa néga­tion ou le refou­le­ment dans le non-être » (Abdel­ma­lek Sayad, Qu’est-ce qu’un immi­gré — 1979). La sor­tie du « tra­vail », loin de faire « mou­rir » l’immigré le fait main­te­nant adve­nir à l’« exis­tence » (selon le titre de l’article de 1985) : « l’existence politique ». Dans notre approche du bas­cu­le­ment du début des années 1980, nous écri­vions à pro­pos de cette pro­po­si­tion de Sayad : « En fait, l’immigré ne “meurt” pas, il devient pure­ment et sim­ple­ment “immi­gré”, “autre” et sub­stan­tia­lisé, il n’est plus seule­ment la figure d’une fonc­tion. » (Le kaléi­do­scope du pro­lé­ta­riat, texte en pré­pa­ra­tion pour TC 26) Mais, ce que nous avons appelé la trans­for­ma­tion cultu­relle qui enve­loppe et en laquelle se résolvent les restruc­tu­ra­tions éco­no­miques et sociales dans les moda­li­tés d’exploitation de la force de tra­vail n’est pas seule­ment un pro­ces­sus objec­tif subi, elle est reprise, reven­di­quée comme reven­di­ca­tion poli­tique et sociale de l’égalité et de la citoyen­neté qui réap­pa­raît comme concept idéo­lo­gique cen­tral au milieu des années 1980. Ainsi la deuxième géné­ra­tion par­ti­cipe elle-même, de façon reven­di­ca­tive (elle reven­dique dans un cadre où elle est coin­cée), à une évo­lu­tion qui la sub­stan­tia­lise héré­di­tai­re­ment et se retourne contre elle (ce que le PIR va mettre en musique). Com­men­tant le texte de Sayad (1985), Bou­teldja (2016) cite Khiari (2009) : « Et cette exis­tence poli­tique a ques­tionné la Répu­blique elle-même, construite sur la néga­tion de l’existence poli­tique indi­gène. La mobi­li­sa­tion de dizaines de mil­liers d’indigènes (…) a bous­culé en pra­tique cer­taines des assises fon­da­men­tales du pacte répu­bli­cain. La nation France, ses contours cultu­rels, son iden­tité ethno-centrée, son rap­port au monde, les fron­tières de la citoyen­neté qu’elle a ins­tau­rées, per­cu­tés par les colo­ni­sés de l’extérieur trente ans plus tôt, ont été embou­tis par l’irruption des colo­ni­sés de l’intérieur sur la scène poli­tique en décembre 1983. » Par le signe typo­gra­phique convenu (c’est-à-dire les trois points entre paren­thèses), Bou­teldja signale dans la cita­tion une cou­pure de son fait sans grande impor­tance : « sui­vie avec com­pli­cité par des cen­taines de mil­liers d’autres. », mais elle omet d’en signa­ler une autre gênante pour le dis­cours téléo­lo­gique qu’elle tient sept ans après le texte de Khiari. Res­ti­tuons le texte avec en ita­liques le pas­sage coupé et non signalé : « Et cette exis­tence poli­tique a ques­tionné la Répu­blique elle-même, construite sur la néga­tion de l’existence poli­tique indi­gène. Certes la plu­part des Mar­cheurs ne la contes­taient pas expli­ci­te­ment, se récla­mant bien sou­vent de ses “valeurs” ; nom­breux parmi eux pou­vaient encore croire que le pou­voir socia­liste était dif­fé­rent de ceux qui l’avaient pré­cédé, qu’il pou­vait avoir pour ambi­tion de mettre en confor­mité le faire et le dire de la Répu­blique. Cepen­dant, la mobilisation…etc. ». Plus loin, reve­nant sur la Marche, Khiari sou­ligne même les « illu­sions inté­gra­tion­nistes qui l’ont carac­té­ri­sée » (p.110). En 2009, Khiari avait plus ou moins intro­duit l’histoire, en 2016, Bou­teldja la supprime. L’intérêt de la res­ti­tu­tion de la cita­tion de Khiari ne relève pas d’un souci de char­tiste. Toutes les ana­lyses de cette période des Marches que nous avons ren­con­trées exposent toutes la même contra­dic­tion, y com­pris donc celle de Khiari. Si ces mobi­li­sa­tions « bous­culent la nation France » elles ne le font que dans la mesure où la « recon­nais­sance des cultures » et l’intégration sont à la fois la pers­pec­tive de la mobi­li­sa­tion et du fait même de ce qu’est l’intégration (l’injonction par défi­ni­tion irréa­li­sable), une pers­pec­tive irréa­li­sable et sou­vent appa­rais­sant et recon­nue comme telle. Dans Clas­ser, domi­ner. Qui sont les « autres » ? (éd. La Fabrique), Del­phy montre que « l’injonction huma­niste » à accep­ter « l’Autre » qui est, de la part de l’Un, le pen­dant de la mobi­li­sa­tion de l’Autre pour sa recon­nais­sance, son inté­gra­tion et son éga­lité pré­sup­pose l’existence de l’Autre, sa construc­tion comme tel et donc la hié­rar­chie vis-à-vis de l’Un qui a le pou­voir de dire qui est l’Autre (l’Un et l’Autre ne sont abso­lu­ment pas réver­sibles). Entre « Nous » et « Autres », il y a une orga­ni­sa­tion de la société qui s’impose aux indi­vi­dus et pré­existe à cha­cun d’entre eux. Celui qui est invité à « accep­ter l’Autre », c’est la « société nor­male, légi­time ». A l’origine de l’existence des Uns et des Autres, « il y a le pou­voir simple, brut (…) l’Un est celui qui a le pou­voir de dis­tin­guer ». L’égalité même telle que reven­di­quée par Conver­gence, quelles que soient les ori­gines et les cultures, ne sup­prime pas et même sup­pose la norme qui n’ayant pas besoin de se nom­mer désigne ceux qui appar­tiennent et relèvent du « multiculturalisme ». Nous écri­vions plus haut : « Alors que c’était le tra­vail qui, avant tout, don­nait à l’immigré son iden­tité et qui le consti­tuait à la fois comme ouvrier et dif­fé­rent de la “classe ouvrière offi­cielle”, le dépas­se­ment de cette contra­dic­tion s’est trouvé boqué dans la crise des années 1970, la restruc­tu­ra­tion des pro­cès de pro­duc­tion et des rap­ports géné­raux d’exploitation de la force de tra­vail. Aujourd’hui, alors que l’appartenance à la nation, à la citoyen­neté fran­çaise existent de droit, avec ce blo­cage les carac­té­ris­tiques cultu­relles et his­to­riques deviennent indé­lé­biles, l’appartenance de droit devient un « de fait … et alors ? » sans consé­quence, un jeu où l’on perd à tous les coups. Elle est enfer­mée entre la lutte pour l’égalité et l’injonction per­ma­nente à l’intégration que l’injonction même rend en per­ma­nence impos­sible en dési­gnant tou­jours celui qui doit s’y sou­mettre comme “autre”. La lutte même pour l’égalité ava­lise l’injonction, c’est la contra­dic­tion et l’impasse dans les­quelles se trou­vera pri­son­nière Conver­gence 84 jusque dans ses affron­te­ments internes finaux. » http://blogtc.communisation.net/?p=210&page=2
Ça se passe en 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Nous défer­lons sur Paris et nous impo­sons pour la pre­mière fois sur la scène poli­tique. Nous ne la quit­te­rons plus. Mais qui sont-ils ? Où étaient-ils cachés, D’où viennent-ils ? (…) “Nous ne sommes pas du gibier à flics.” C’était notre cri de ral­lie­ment. (la suite page 2)Autour du cou, déjà, le kef­fieh pales­ti­nien en sou­ve­nir des mas­sacres de Sabra et Cha­tila. Une catas­trophe pour la gauche socia­liste qui est en train de négo­cier son tour­nant libé­ral et qui nous voit, impé­tueux, comme un risque de ren­for­ce­ment et de radi­ca­li­sa­tion de l’extrême gauche. Mit­ter­rand pré­pa­rait sa grande tra­hi­son : l’abandon du pro­lé­ta­riat blanc au pro­fit de la social-démocratie. C’est aussi une catas­trophe pour le lobby pro-israélien qui a dû connaître ses pre­mières sueurs froides. (…) Mais qui sont ces cafards qui n’ont aucun com­plexe vis-à-vis du géno­cide nazi, pas d’atermoiement, pas d’affectation de façade ? Des dizaines de mil­liers de bicots qui échappent à tout le dis­po­si­tif moral qui encadre la bien-pensance blanche et qui balise le che­min de la gauche molle. » (pp.110 – 111) En assé­nant des « Nous » rhé­to­riques, Bou­teldja réécrit l’histoire de façon par­fai­te­ment téléo­lo­gique : les « Indi­gènes », c’est-à-dire, le PIR, abou­tis­se­ment pro­clamé d’une l’histoire qui n’avait de rai­son d’être que de l’enfanter. La reven­di­ca­tion de la citoyen­neté, la prise au mot des « valeurs de la Répu­blique, le feu vert donné par Mit­ter­rand lui-même, le constant accom­pa­gne­ment bien­veillant des pré­fets piloté par Geor­gina Dufoix et Ségo­lène Royal, le regard inté­ressé de la jeune garde trots­kiste du Parti Socia­liste, le sou­tien logis­tique de la Cimade pro­tes­tante, la cen­tra­li­sa­tion de l’organisation par un curé, en voilà une catas­trophe « échap­pant à tout le dis­po­si­tif moral … », quant au kef­fieh, on le retira pour aller à l’Elysée (le « lobby pro-israélien » et le « géno­cide nazi » sont quant à eux tota­le­ment hors des pré­oc­cu­pa­tions des Mar­cheurs de 83 et 84). Pour le PS, loin d’être dans l’immédiat une « catas­trophe », la nais­sance de SOS-Racisme qui sui­vit la Marche fut une véri­table aubaine lui per­met­tant de noyer le « tour­nant libé­ral » qui fra­cas­sait les ban­lieues ouvrières sous un tor­rent de « bien-pensance » qui n’était pas tota­le­ment étran­ger à la Marche elle-même. Il n’est pas pos­sible de savoir si SOS-Racisme était déjà dans les tiroirs de la pré­si­dence dès les débuts de l’initiative, mais si l’organisation put si faci­le­ment et si rapi­de­ment s’imposer (avec tous les moyens et res­sources de l’Etat cepen­dant…) et tout recou­vrir, atti­rer (même momen­ta­né­ment) de nom­breux lea­ders des quar­tiers, recou­vrir les ini­tia­tives locales et mar­gi­na­li­ser celles qui résis­taient, c’est que cette orga­ni­sa­tion retour­nait contre elle toutes les limites de la Marche et ses contra­dic­tions : la citoyen­neté, l’égalité, l’intégration, les valeurs de la République. Com­men­taires de Michelle Zancarini-Fournel sur SOS racisme : « En 1985, l’association natio­nale SOS racisme est créée, dont le nom est cal­quée sur celui de SOS Min­guettes. (…) Mais il (le mou­ve­ment, nda) est vécu comme une récu­pé­ra­tion par les jeunes des Min­guettes qui avaient orga­nisé les pre­miers concerts publics en 1980 et la pre­mière Marche en 1983 his­toire et mémoire échappent à ceux qui sont dès lors appe­lés “Beurs” et dits “issus de l’immigration”. En paral­lèle, la mise ne place de la poli­tique natio­nale de “déve­lop­pe­ment social des quar­tier” (DSQ) se tra­duit par des sub­ven­tions aux asso­cia­tions, et par la pro­fes­sion­na­li­sa­tion et la sala­ri­sa­tion de mili­tants. Autre­fois por­teurs de la contes­ta­tion, cer­tains deviennent dès lors acteurs d’un nou­veau “sec­teur social” en rap­port avec les élus locaux qui ins­tallent par­fois un sys­tème clien­té­liste. D’autres pour­suivent le com­bat mili­tant. » ( Michelle Zan­ca­rini – Four­nel : Les luttes et les rêves, éd. La Décou­verte, p.876). Bou­teldja assène les formes conve­nues de tout dis­cours iden­ti­taire clas­sique : nous avons tou­jours été là tels que nous sommes main­te­nant. Les iden­ti­tés n’ont pas d’histoire. Cepen­dant, dans les mêmes pages, citant Khiari (La contre-révolution colo­niale en France, éd La Fabrique, 2009), citant lui-même Abdel­ma­lek Sayad (Exis­ter, c’est exis­ter poli­ti­que­ment, article de 1985 repris dans L’immigration ou les para­doxes de l’altérité, t.2, éd. Rai­son d’agir, 2006), Bou­teldja sou­ligne que la Marche pour l’égalité « marque une rup­ture ». Mais il ne s’agit pas d’une rup­ture dans le sujet, dans son exis­tence, sa conscience de lui-même, ses repré­sen­ta­tions sociales. La « rup­ture », pour Bou­teldja, c’est le même pas­sant de l’invisible au visible : « Où étaient-ils cachés ? ». Mais que dit Sayad ? : « Elle (la Marche, nda) marque une rup­ture parce que la reven­di­ca­tion des “droits civiques”, la reven­di­ca­tion de l’engagement poli­tique au sens plein du terme et, par suite, du dépla­ce­ment sur le ter­rain pro­pre­ment poli­tique des luttes qui, tra­di­tion­nel­le­ment, étaient confi­nés dans le seul espace concédé aux immi­grés, à savoir les luttes direc­te­ment liées au tra­vail et menées sous la ban­nière du tra­vail, est reprise un peu par­tout. » (op.cit., p.19). Rap­pe­lons que six années aupa­ra­vant, en 1979, le même Sayad écri­vait « C’est le tra­vail qui fait “naître” l’immigré, qui le fait être : c’est lui aussi, quand il vient à ces­ser qui fait “mou­rir” l’immigré, pro­nonce sa néga­tion ou le refou­le­ment dans le non-être » (Abdel­ma­lek Sayad, Qu’est-ce qu’un immi­gré — 1979). La sor­tie du « tra­vail », loin de faire « mou­rir » l’immigré le fait main­te­nant adve­nir à l’« exis­tence » (selon le titre de l’article de 1985) : « l’existence politique ». Dans notre approche du bas­cu­le­ment du début des années 1980, nous écri­vions à pro­pos de cette pro­po­si­tion de Sayad : « En fait, l’immigré ne “meurt” pas, il devient pure­ment et sim­ple­ment “immi­gré”, “autre” et sub­stan­tia­lisé, il n’est plus seule­ment la figure d’une fonc­tion. » (Le kaléi­do­scope du pro­lé­ta­riat, texte en pré­pa­ra­tion pour TC 26) Mais, ce que nous avons appelé la trans­for­ma­tion cultu­relle qui enve­loppe et en laquelle se résolvent les restruc­tu­ra­tions éco­no­miques et sociales dans les moda­li­tés d’exploitation de la force de tra­vail n’est pas seule­ment un pro­ces­sus objec­tif subi, elle est reprise, reven­di­quée comme reven­di­ca­tion poli­tique et sociale de l’égalité et de la citoyen­neté qui réap­pa­raît comme concept idéo­lo­gique cen­tral au milieu des années 1980. Ainsi la deuxième géné­ra­tion par­ti­cipe elle-même, de façon reven­di­ca­tive (elle reven­dique dans un cadre où elle est coin­cée), à une évo­lu­tion qui la sub­stan­tia­lise héré­di­tai­re­ment et se retourne contre elle (ce que le PIR va mettre en musique). Com­men­tant le texte de Sayad (1985), Bou­teldja (2016) cite Khiari (2009) : « Et cette exis­tence poli­tique a ques­tionné la Répu­blique elle-même, construite sur la néga­tion de l’existence poli­tique indi­gène. La mobi­li­sa­tion de dizaines de mil­liers d’indigènes (…) a bous­culé en pra­tique cer­taines des assises fon­da­men­tales du pacte répu­bli­cain. La nation France, ses contours cultu­rels, son iden­tité ethno-centrée, son rap­port au monde, les fron­tières de la citoyen­neté qu’elle a ins­tau­rées, per­cu­tés par les colo­ni­sés de l’extérieur trente ans plus tôt, ont été embou­tis par l’irruption des colo­ni­sés de l’intérieur sur la scène poli­tique en décembre 1983. » Par le signe typo­gra­phique convenu (c’est-à-dire les trois points entre paren­thèses), Bou­teldja signale dans la cita­tion une cou­pure de son fait sans grande impor­tance : « sui­vie avec com­pli­cité par des cen­taines de mil­liers d’autres. », mais elle omet d’en signa­ler une autre gênante pour le dis­cours téléo­lo­gique qu’elle tient sept ans après le texte de Khiari. Res­ti­tuons le texte avec en ita­liques le pas­sage coupé et non signalé : « Et cette exis­tence poli­tique a ques­tionné la Répu­blique elle-même, construite sur la néga­tion de l’existence poli­tique indi­gène. Certes la plu­part des Mar­cheurs ne la contes­taient pas expli­ci­te­ment, se récla­mant bien sou­vent de ses “valeurs” ; nom­breux parmi eux pou­vaient encore croire que le pou­voir socia­liste était dif­fé­rent de ceux qui l’avaient pré­cédé, qu’il pou­vait avoir pour ambi­tion de mettre en confor­mité le faire et le dire de la Répu­blique. Cepen­dant, la mobilisation…etc. ». Plus loin, reve­nant sur la Marche, Khiari sou­ligne même les « illu­sions inté­gra­tion­nistes qui l’ont carac­té­ri­sée » (p.110). En 2009, Khiari avait plus ou moins intro­duit l’histoire, en 2016, Bou­teldja la supprime. L’intérêt de la res­ti­tu­tion de la cita­tion de Khiari ne relève pas d’un souci de char­tiste. Toutes les ana­lyses de cette période des Marches que nous avons ren­con­trées exposent toutes la même contra­dic­tion, y com­pris donc celle de Khiari. Si ces mobi­li­sa­tions « bous­culent la nation France » elles ne le font que dans la mesure où la « recon­nais­sance des cultures » et l’intégration sont à la fois la pers­pec­tive de la mobi­li­sa­tion et du fait même de ce qu’est l’intégration (l’injonction par défi­ni­tion irréa­li­sable), une pers­pec­tive irréa­li­sable et sou­vent appa­rais­sant et recon­nue comme telle. Dans Clas­ser, domi­ner. Qui sont les « autres » ? (éd. La Fabrique), Del­phy montre que « l’injonction huma­niste » à accep­ter « l’Autre » qui est, de la part de l’Un, le pen­dant de la mobi­li­sa­tion de l’Autre pour sa recon­nais­sance, son inté­gra­tion et son éga­lité pré­sup­pose l’existence de l’Autre, sa construc­tion comme tel et donc la hié­rar­chie vis-à-vis de l’Un qui a le pou­voir de dire qui est l’Autre (l’Un et l’Autre ne sont abso­lu­ment pas réver­sibles). Entre « Nous » et « Autres », il y a une orga­ni­sa­tion de la société qui s’impose aux indi­vi­dus et pré­existe à cha­cun d’entre eux. Celui qui est invité à « accep­ter l’Autre », c’est la « société nor­male, légi­time ». A l’origine de l’existence des Uns et des Autres, « il y a le pou­voir simple, brut (…) l’Un est celui qui a le pou­voir de dis­tin­guer ». L’égalité même telle que reven­di­quée par Conver­gence, quelles que soient les ori­gines et les cultures, ne sup­prime pas et même sup­pose la norme qui n’ayant pas besoin de se nom­mer désigne ceux qui appar­tiennent et relèvent du « multiculturalisme ». Nous écri­vions plus haut : « Alors que c’était le tra­vail qui, avant tout, don­nait à l’immigré son iden­tité et qui le consti­tuait à la fois comme ouvrier et dif­fé­rent de la “classe ouvrière offi­cielle”, le dépas­se­ment de cette contra­dic­tion s’est trouvé boqué dans la crise des années 1970, la restruc­tu­ra­tion des pro­cès de pro­duc­tion et des rap­ports géné­raux d’exploitation de la force de tra­vail. Aujourd’hui, alors que l’appartenance à la nation, à la citoyen­neté fran­çaise existent de droit, avec ce blo­cage les carac­té­ris­tiques cultu­relles et his­to­riques deviennent indé­lé­biles, l’appartenance de droit devient un « de fait … et alors ? » sans consé­quence, un jeu où l’on perd à tous les coups. Elle est enfer­mée entre la lutte pour l’égalité et l’injonction per­ma­nente à l’intégration que l’injonction même rend en per­ma­nence impos­sible en dési­gnant tou­jours celui qui doit s’y sou­mettre comme “autre”. La lutte même pour l’égalité ava­lise l’injonction, c’est la contra­dic­tion et l’impasse dans les­quelles se trou­vera pri­son­nière Conver­gence 84 jusque dans ses affron­te­ments internes finaux. » http://blogtc.communisation.net/?p=210&page=2

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