Entre ombre et lumière

Mis a jour : le jeudi 29 mai 2014 à 19:37

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Lieux: chiapas

Traduction du communiqué de l’EZLN, annonçant la décision de faire disparaître le Sous-commandant Insurgé Marcos, publié sur le site enlacezapatista le 25 mai.
Traduction française par le Serpent?Plumes

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Por el Dolor y la Rabia

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Arrivée du Commandement Général de l’EZLN à La Realidad, pour l’hommage à Galeano. photo via médias libres

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Le SupMarcos, pour sa dernière apparition publique avant qu’il ne disparaisse pour que Vive le SCI Galeano. photo via les médias libres.

Entre ombre et lumière

À La Realidad, Planète Terre.
Mai 2014.

Compañera, compañeroa, compañero:
Bonsoir, bonjour, quelque soit votre géographie, votre temps et vos us.
Bon lever du jour.

Je voudrais demander aux compañeras, compañeros et compañeroas de la Sexta qui viennent d’ailleurs, spécialement aux compagnons des médias libres, de la patience, de la tolérance et de la compréhension concernant ce que je vais dire, car ce seront mes derniers mots en public avant de cesser d’exister.
Je m’adresse à vous et à ceux qui à travers vous, nous écoute et nous regardent.
Peut-être qu’au début, ou au long de cette parole grandira dans vos cœurs l’impression que quelque chose est hors de propos, que quelque chose ne cadre pas, comme s’il vous manquait une ou plusieurs pièces pour donner sens au puzzle que nous allons vous exposer. Il est bien évident que manque toujours ce qui manque.
Peut-être qu’après, des jours, des semaines, des mois, des années, des décennies, ce que nous disons maintenant sera compris.
Mes compañeras et compañeros de l’EZLN, à tout niveau, ne me préoccupent pas, parce qu’ici c’est évidemment notre façon de faire : avancer, lutter, en sachant toujours qu’il manque encore quelque chose.
En plus, que personne ne s’offense, l’intelligence des compas zapatistes est très au-dessus de la moyenne.

Pour le reste, ça nous satisfait et nous enorgueilli que ce soit devant les compañeras, compañeros et compañeroas, de l’EZLN, comme de la Sexta, que cette décision collective soit communiquée.
Et tant mieux que ce soit par les médias libres, alternatifs, indépendants, que cet archipel de douleur, de rage et de lutte digne que nous appelons « la Sexta », prenne connaissance de ce que je vais vous dire, où que vous vous trouviez.
Si quelqu’un d’autre souhaite savoir ce qui se passe en ce jour, il devra consulter les médias libres pour le savoir.
Bon, allez. Bienvenues et bienvenus dans la réalité zapatiste.

Arrivée du Commandement Général de l’EZLN à La Realidad, pour l’hommage à Galeano. photo via médias libres

I.- Une décision difficile.
Lorsque nous avons fait irruption et interruption en 1994 par le sang et le feu, la guerre pour nous, nous les zapatistes, ne commençait pas.
La guerre d’en-haut, avec la mort et la destruction, la spoliation et l’humiliation, l’exploitation et le silence imposé au vaincu, nous la subissions depuis les siècles précédents.
Ce qui a commencé pour nous en 1994, c’est l’un des nombreux moments de la guerre de celles et ceux d’en-bas contre celles et ceux d’en-haut, contre leur monde.
Cette guerre de résistance qui jour après jour ferraille dans les rues de chaque recoin des cinq continents, dans les champs et dans les montagnes.
Elle était et est la nôtre, comme celle des nombreux hommes et nombreuses femmes d’en-bas, une guerre pour l’humanité et contre le néolibéralisme.

Face à la mort, nous revendiquons la vie.
Face au silence, nous exigeons la parole et le respect.
Face à l’oubli, la mémoire.
Face à l’humiliation et le mépris, la dignité.
Face à l’oppression, la révolte.
Face à l’esclavage, la liberté.
Face à la contrainte, la démocratie.
Face au crime, la justice.

Qui pourrait, ayant un tant soit peu d’humanité dans les veines, remettre en question ces revendications ?
Et en cela, beaucoup nous ont écouté.
La guerre que nous menons nous a donné le privilège de parvenir jusqu’aux oreilles et aux cœurs attentifs et généreux, et jusqu’à des géographies proches et lointaines.
Il nous manquait et nous manque encore et toujours quelque chose, mais nous étions alors parvenus à accrocher le regard de l’autre, son écoute, son cœur.
Nous nous sommes alors retrouvés face à la nécessité de répondre à une question décisive :
On fait quoi maintenant ?
Au milieu des sombres comptes du passé, il n’y avait pas de place pour nous poser de question. Cette question nous en a alors amené bien d’autres :
Préparer ceux qui vont suivre sur la voie de la mort ?
Former plus et de meilleurs soldats ?
Investir nos ressources dans l’amélioration de notre piteuse machine de guerre ?
Simuler le dialogue et les dispositions à la paix, mais continuer de préparer de nouveaux coups ?
Tuer ou mourir, comme unique destinée ?
Ou devions-nous reconstruire le chemin de la vie, celui qu’ils avaient détruit et qu’ils continuent d’abîmer depuis en-haut ?
Le chemin non seulement des peuples originaires, mais aussi des travailleurs, des étudiants, des professeurs, des jeunes, des paysans, en plus de toutes les différences qui sont célébrées en-haut, et qui en-bas sont poursuivies et punies.
Devions-nous inscrire notre sang sur le chemin que d’autres dirigent depuis le Pouvoir, ou devions-nous tourner le cœur et le regard vers ce que nous sommes et vers ceux qui sont ce que nous sommes, c’est à dire les peuples originaires, gardiens de la terre et de la mémoire ?

Personne ne l’a alors entendu, mais dans les premiers balbutiements que fut notre parole, nous avertissions que notre dilemme n’était pas négocier ou combattre, mais bien vivre ou mourir.
Celui qui aurait alors été averti que ce dilemme précoce n’était pas individuel, aurait peut-être mieux compris ce qui s’est passé dans la réalité zapatiste ces 20 dernières années.
Mais je vous disais, moi, que nous nous heurtions à cette question et ce dilemme.
Et nous avons choisi.
Et au lieu de nous dédier à la formation de guérilleros, de soldats et d’escadrons, nous avons préparé des promoteurs d’éducation, de santé, et ils ont bâti les bases de l’autonomie qui aujourd’hui émerveille le monde.
Au lieu de construire des casernes, d’améliorer notre armement, bâtir des murs et des tranchées, nous avons bâti des écoles, des hôpitaux et des centres de santé ont été construits, nous avons amélioré nos conditions de vie.
Au lieu de lutter pour avoir une place au Panthéon des morts individualisés d’en-bas, nous avons choisi de construire la vie.
Et cela au milieu d’une guerre qui, bien que sourde, n’en était pas moins meurtrière.
Parce que, camarade, c’est une chose de crier « vous n’êtes pas seuls » et c’en est une autre d’affronter avec son seul corps une colonne blindée de troupes fédérales, comme c’est arrivé dans la zone de Los Altos du Chiapas. On verra alors si avec un peu de chance quelqu’un s’en rend compte, si avec un peu plus de chance celui qui sait s’indigne, et si avec un peu plus de chance encore celui qui s’indigne fait quelque chose.
Pendant ce temps, les chars sont freinés par les femmes zapatistes, et à défaut de matériel ce fut sous les insultes à leurs mères et des pierres que le serpent d’acier a du battre en retraite.
Et dans la zone nord du Chiapas, subir la naissance et le développement des gardes blanches, recyclées désormais en paramilitaires ; et dans la zone Tzotz Choj les agressions continues des organisations paysannes qui « d’indépendant » n’ont parfois même pas le nom ; et dans la zone de la Forêt Tzeltal le cocktail de paramilitaires et contras.
Et c’est une chose de crier « nous sommes tous Marcos » ou « nous ne sommes pas tous Marcos », selon le cas ou la cause, et la répression en est une autre, accompagnée de toute la machinerie de guerre, l’invasion des villages, le « ratissage » des montagnes, l’utilisation de chiens dressés, les pales des hélicoptères armés qui chahutent la houppe des érythrimes, le « mort ou vif » né dans les premiers jours de janvier 1994 et ayant atteint sont paroxysme en 1995 et le reste du sextennat du dorénavant employé d’une multinationale, et que cette zone de la Forêt Fronteriza subissait depuis 1995 et à laquelle s’ajouta par la suite la même séquence d’agressions d’organisations paysannes, utilisation de paramilitaires, militarisation, harcèlement.
S’il y a un mythe dans tout cela ce n’est pas le passe-montagnes, mais bien le mensonge qui se répète depuis ces jours-là, repris même par des personnes ayant fait de longues études, qui dit que la guerre contre les zapatistes n’a duré que 12 jours.
Je ne ferais pas de décompte détaillé. Quelqu’un avec un peu d’esprit critique et de sérieux peut reconstituer l’histoire, et ajouter et soustraire pour faire l’addition, et dire si les reporters étaient et sont plus nombreux que les policiers et les soldats, si les flatteries étaient plus nombreuses que les menaces et les insultes, si le prix qui était mis l’était pour voir le passe-montagnes ou pour la capture « mort ou vif ».
Dans ces conditions, quelques fois avec nos seuls forces et d’autres avec l’appui généreux et inconditionnel de bonnes personnes du monde entier, la construction toujours inachevée, c’est vrai, mais pourtant définie, de ce que nous sommes, a avancé.
Ce n’est pas alors une phrase, heureuse ou malheureuse, selon qu’on regarde d’en-haut ou d’en-bas, celle de « nous sommes ici les morts de toujours, mourant à nouveau, mais maintenant pour vivre ». C’est la réalité.

Et presque 20 ans après…
Le 21 décembre 2012, alors que coïncidaient la politique et l’ésotérisme, comme d’autres fois, pour prédire des catastrophes qui sont toujours pour les mêmes qu’à chaque fois, ceux d’en-bas, nous avons répété le coup du 1er janvier 94 et, sans faire feu ni un seul tir, sans armes, avec notre seul silence, nous avons abattu une nouvelle fois la superbe des villes, berceau et nid du racisme et du mépris.
Si le premier janvier 1994 des milliers d’hommes et de femmes sans visage ont attaqué et soumis les garnisons qui protégeaient les villes, le 21 décembre 2012 ce furent des dizaines de milliers qui prirent sans paroles les édifices d’où se célébrait notre disparition.
Le simple fait imparable que l’EZLN non seulement n’était pas affaiblie, et avait encore moins disparue, mais plutôt qu’elle avait grandie quantitativement et qualitativement aurait suffi à quelque esprit moyennement intelligent pour se rendre compte que, durant ces 20 années, quelque chose avait changé à l’intérieur de l’EZLN et des communautés.
Plus d’un pense peut-être que nous nous sommes trompés dans notre choix, qu’une armée ne peut ni ne doit s’enrôler dans la paix.
Pour bien des raisons, c’est sûr, mais la principale était et est que de cette manière nous finirions par disparaître.
Peut-être est-ce vrai. Peut-être nous trompons-nous en choisissant de cultiver la vie plutôt que d’adorer la mort.
Mais nous avons fait notre choix sans écouter ceux de l’extérieur. Non à ceux qui toujours réclament et exigent la lutte à mort, alors que ce sont d’autres qui fournissent les morts.
Nous avons choisi en nous regardant et en nous écoutant, devenant le Votán collectif que nous sommes.
Nous avons choisi la révolte, c’est à dire la vie.
Cela ne veut pas dire que nous ne savions pas que la guerre d’en-haut essaierait et essaye d’imposer encore sa domination sur nous.
Nous savions et nous savons qu’il nous faudrait encore et encore défendre ce que nous sommes et comment nous sommes.
Nous savions et nous savons qu’il continuerait d’y avoir des morts pour qu’il y ait la vie.
Nous savions et nous savons que pour vivre, nous mourons.

II.- Un échec ?
Il se dit ici ou là que nous n’avons rien obtenu pour nous.
Il est surprenant de voir cette position maniée avec si peu de gêne.
Ils pensent que les fils et les filles des commandants et commandantes devraient profiter de voyages à l’étranger, d’études dans des écoles privées et ensuite de hauts postes dans des entreprises ou la politique. Qu’au lieu de travailler la terre pour en arracher de leur sueur et de leur engagement de quoi se nourrir, ils devraient se distinguer sur les réseaux sociaux, se divertissant en boîte, exhibant leur luxe.
Peut-être les sous-commandants devraient-ils procréer et laisser en héritage à leurs descendants les charges, les revenus, les baraques, comme le font les politiciens de tout l’éventail ?
Peut-être devrions-nous, comme les dirigeants de la CIOAC-H et d’autres organisations paysannes, recevoir des privilèges et des paiements en projets et soutien, en garder la plus grande partie et ne laisser aux bases que des miettes, en échange de l’accomplissement d’ordres criminels venant de plus haut ?
Mais c’est bien vrai, nous n’avons rien obtenu de ça pour nous.
Il est difficile de croire, 20 ans après, que le « rien pour nous », n’ait finalement pas été une consigne, une belle phrase pour les banderoles et les chansons, mais une réalité, la réalité.
Si être conséquent est un échec, alors l’incohérence est le chemin de la réussite, la route du Pouvoir.
Mais nous, nous ne voulons pas aller par là.
Ça ne nous intéresse pas.
Suivant ces paramètres nous préférons échouer que triompher.

III.- La relève.
Au cours de ces 20 années il y a eu une relève multiple et complexe au sein de l’EZLN.
Certains n’ont noté que le plus évident : la générationnelle.
Aujourd’hui font la lutte et dirigent la résistance, celles et ceux qui étaient petit.e.s ou n’étaient pas né.e.s au début du soulèvement.
Mais certaines études n’ont pas pris conscience d’autres relèves :
Celle de classe : de l’origine classe moyenne instruite, à indigène paysanne.
Celle de race : de la direction métisse à la direction nettement indigène.
Et le plus important : la relève de la pensée : de l’avant-gardisme révolutionnaire au commander en obéissant ; de la prise du Pouvoir d’en-haut à la création du pouvoir d’en-bas ; de la politique professionnelle à la politique quotidienne ; des leaders aux peuples ; de la marginalisation de genre à la participation directe des femmes ; des quolibets pour l’autre à la célébration de la différence.
Je ne m’étendrai pas plus là-dessus, parce que le cours « La Liberté selon les zapatistes » était précisément la possibilité de constater si en territoire organisé le personnage vaut plus que la communauté.
Personnellement je ne comprends pas pourquoi des gens réfléchis affirmant que l’histoire est faite par les peuples, sont si surpris face à l’existence d’un gouvernement du peuple où n’apparaissent pas les « spécialistes » en gouvernance.
Pourquoi ont-ils si peur que ce soit le peuple qui commande, qui donne la direction à ses propres pas ?
Pourquoi hochent-ils la tête avec désapprobation face au commander en obéissant ?
Le culte de l’individualisme trouve dans le culte de l’avant-gardisme son extrême le plus fanatique.
Et c’est précisément ça, que les indigènes commandent et que maintenant un indigène soit le porte-parole et le chef, ce qui les terrifie, les éloigne, et finalement ils s’en vont poursuivant leur recherche de quelqu’un nécessitant des avant-garde, des tribuns et des chefs. Parce qu’il y a du racisme à gauche, surtout au sein de celle qui se prétend révolutionnaire.
L’ezetaelene (prononciation de ezln en espagnol, ndt) n’est pas de ceux-là. C’est pourquoi tout le monde ne peut pas être zapatiste.

IV.- Un hologramme changeant et à la guise. Ce que ce ne sera pas.
Avant le lever du jour de 1994, j’ai passé 10 années dans ces montagnes. J’ai connu et fréquenté personnellement certains de ceux dont la mort nous fait mourir beaucoup. Je connais et fréquente depuis lors d’autres hommes et femmes qui sont aujourd’hui ici tels que nous sommes.
Bien des matins je me suis retrouvé face à moi, essayant de digérer les histoires qu’ils me contaient, les mondes qu’ils dessinaient par leur silence, leurs mains et leurs regards, leur insistance à montrer quelque chose par-delà.
Ce monde-là, si autre, si loin, si étranger, était-il un rêve ?
Parfois j’ai pensé qu’ils s’étaient avancés, que les mots qui nous guidaient et qui nous guident venaient de temps pour ceux qui n’avaient encore pas de calendriers, perdus comme ils l’étaient dans des géographies imprécises : toujours le sud digne omniprésent à chaque point cardinal.
Puis j’ai su qu’ils ne me parlaient pas d’un monde inexact, et pour autant, improbable.
Ce monde marchait à son rythme.
Vous, ne l’avez-vous pas vu ? Ne le voyez-vous pas ?

Nous n’avons trompé personne d’en-bas. Nous ne cachons pas être une armée, avec sa structure pyramidale, son centre de commandement, ses décisions du haut vers le bas. Ni pour le plaisir des libertaires ni par mode nous ne nions ce que nous sommes.
Mais tous peuvent voir aujourd’hui si la nôtre est une armée qui évince ou impose.
Et je dois dire, maintenant que j’ai demandé l’autorisation au compagnon Sous-commandant Insurgé Moisés de le faire :
Rien de ce que nous avons fait, en bien ou en mal, n’aurait été possible si une troupe en armes, celle zapatiste de libération nationale, ne s’était pas levée contre le mauvais gouvernement, exerçant le droit à la violence légitime. La violence de celle d’en-bas face à la violence de celle d’en-haut.
Nous sommes des guerriers et en tant que tels nous connaissons notre rôle et notre heure.
À l’aube du premier jour du premier mois de l’année 1994, une armée de géants, c’est à dire d’indigènes rebelles, est descendue dans les villes pour, de son pas, secouer le monde.
À peine quelques jours plus tard, le sang de nos tombés encore frais dans les rues citadines, nous nous sommes rendus compte que ceux de l’extérieur ne nous voyaient pas.
Habitués à regarder de haut les indigènes, ils n’ont pas levé les yeux pour nous voir.
Habitués à nous voir humiliés, leur cœur ne comprenait pas notre digne révolte.
Leur regard s’était arrêté sur le seul métis qu’ils voyaient avec un passe-montagnes, ça signifie qu’ils ne regardaient pas.
Nos chefs, femmes et hommes, ont alors dit ceci :
« Ils ne voient que le petit qu’ils sont, faisons quelqu’un d’aussi petit qu’eux, qu’ils le voient et qu’à travers lui ils nous voient. »
A alors commencé une complexe manœuvre de diversion, un truc de magie terrible et merveilleux, un tour malicieux du cœur indigène que nous sommes, le savoir indigène défiant la modernité dans l’un de ses bastions : les médias de communication.
A alors commencé la construction du personnage appelé « Marcos ».

Je vous demande de bien suivre le raisonnement :
Supposons qu’il est possible de neutraliser un criminel d’une autre façon. Par exemple, en lui créant son arme meurtrière, en lui faisant croire qu’elle est réelle, en le sommant de construire, sur la base de cette réalité, tout son plan, pour, qu’au moment où il s’apprête à faire feu, « l’arme » redevienne ce qu’elle a toujours été : une illusion.
Le système tout entier, mais surtout ses médias de communications, jouent à bâtir des renommées pour ensuite les détruire si elles ne se plient pas à leurs desseins.
Leur pouvoir résidait (plus maintenant, ils ont été supplantés par les réseaux sociaux) dans le fait de dire qui et quoi existait au moment où ils avaient choisi de qui parler et qui taire.
Enfin, ne me prêtait pas tant attention, comme je l’ai démontré au cours de ces 20 années, moi je ne sais rien des médias de communication de masse.
Le fait est que le SupMarcos a cessé d’être un porte-parole pour devenir un distracteur.
Si le chemin de la guerre, c’est à dire de la mort, nous avait pris 10 ans, celui de la vie prenait plus de temps et requérait plus d’efforts, pour ne pas dire de sang.
Parce que, même si vous ne le croyez pas, il est plus facile de mourir que de vivre.
Nous avions besoin de temps pour être et pour rencontrer ceux qui ont su nous voir tels que nous sommes.
Nous avions besoin de temps pour rencontrer ceux qui nous voyaient non de haut, ni d’en-bas, mais qui nous voyaient de face, qui nous voyaient avec le regard d’un compagnon.

Je vous disais qu’avait alors commencé la construction du personnage.
Marcos avait un jour les yeux bleus, un autre jour il les avait verts, ou café ou miel, ou noir, selon qui faisait l’interview et qui prenait la photo. Il a ainsi été remplaçant d’une équipe de foot professionnelle, employé de magasins départementaux, chauffeur, philosophe, cinéaste, et tous les et cetera que vous pouvez trouver dans la presse à gages de ces calendriers et diverses géographies. Il y avait un Marcos pour chaque occasion, c’est à dire pour chaque interview. Et ça n’a pas été facile, croyez-moi, il n’y avait pas alors de wikipedia et s’ils venaient de l’État Espagnol il fallait enquêter pour savoir si la coupe anglaise, par exemple, était une coupe de costume typique d’Angleterre, une épicerie, ou un magasin départemental.
Si vous me permettez de définir le personnage Marcos alors je dirais sans bafouiller qu’il fut un bouffon.
Disons que, pour que vous me compreniez, Marcos était un Média Non Libre (attention : ce qui n’est pas la même chose que d’être un média à gages).
Au cours de la construction et de la maintenance du personnage nous avons fait quelques erreurs.
« Forger est humain », dit le forgeron.
Au cours de la première année, nous avons épuisé, comme qui dirait, le répertoire des « Marcos » possibles. Ainsi, au début de 1995 nous avions des problèmes, et le processus des peuples en était à ses premiers pas.
Et donc en 1995, nous ne savions pas quoi faire de lui. Mais c’est alors que Zedillo, avec l’aide du PAN, « démasque » Marcos avec la même méthode scientifique que celle dont ils usent pour trouver des ossements, c’est à dire, par délation ésotérique.
L’histoire du tampiqueño (Tampico serait le lieu de naissance de Marcos, ndt) nous a donné de l’air, bien que la fraude ultérieure de la Paca de Lozano nous fit craindre que la presse à gages n’interroge également le « démasquage » de Marcos et ne découvre que c’était une fraude de plus. Heureusement il n’en fut rien. Comme celle-ci, les médias continuèrent à avaler d’autres couleuvres semblables.
Quelques temps après le tampiqueño vint sur ces terres. Avec le Sous-commandant Insurgé Moisés, nous avons parlé avec lui. Nous lui avons alors proposé de donner une conférence de presse commune, ainsi pourrait-il se libérer de la persécution en montrant qu’il était évident que Marcos et lui n’étaient pas la même personne. Il n’a pas voulu. Il est venu vivre ici. Il est sorti quelques fois et on peut voir son visage sur les photos des veillés funèbres de ses parents. Si vous voulez, vous pouvez l’interviewer. Maintenant il vit dans une communauté, à… Ah, il ne veut pas qu’on sache où il vit exactement. Nous n’avons rien dit de plus pour que lui, si il le souhaite un jour, puisse conter l’histoire qu’il a vécu depuis le 9 février 1995. De notre côté il ne nous reste qu’à le remercier pour nous avoir fourni des données que chacun de nous utilisons afin d’alimenter le « certitude » que le SupMarcos n’est pas ce qu’il est en réalité, c’est à dire un bouffon ou un hologramme, mais bien un universitaire, originaire du désormais malheureux Tamaulipas.

Pendant ce temps-là nous continuions à chercher, à vous chercher, vous qui êtes maintenant ici et vous qui n’êtes pas là mais qui l’êtes.
Nous avons lancé l’une ou l’autre initiatives pour rencontrer l’autre, hommes, femmes, et compagnon autre. Différentes initiatives, en essayant de trouver le regard et l’écoute dont nous avons besoin et que nous méritons.
Pendant ce temps-là, l’avancée des peuples se poursuivait ainsi que la relève de laquelle on parle tant ou peu, mais qui peut être observée directement, sans intermédiaires.
Dans cette recherche de l’autre, nous avons échoué l’une ou l’autre fois.
Ceux que nous rencontrions soit voulaient nous diriger ou voulaient que nous les dirigions.
Il y avait ceux qui se rapprochaient et qui le faisaient avec l’envie de nous utiliser, ou pour regarder en arrière, que ce soit par nostalgie anthropologique, ou que ce soit par nostalgie militante.
Ainsi pour quelques-uns nous étions communistes, pour d’autres trotskistes, pour d’autres anarchistes, pour d’autres maoïstes, pour d’autres millénaristes, et je vous laisse ici quelques « istes » pour que vous mettiez ceux de votre connaissance que vous voulez.
Il en fut ainsi jusqu’à la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandona (appelée la Sexta, ndt), la plus audacieuse et la plus zapatiste des initiatives que nous ayons lancé jusque là.
Avec la Sexta nous avons enfin rencontré ceux qui nous regardaient en face, nous saluaient et nous embrassaient, et comme ça on se salue et on s’embrasse.
Avec la Sexta nous vous avons enfin rencontrer, vous.
Enfin, quelqu’un qui comprenait que nous ne cherchions ni berger pour nous mener, ni troupeaux à conduire en terre promise. Ni maîtres ni esclaves. Ni tribuns ni foules sans tête.
Mais encore fallait-il voir s’il était possible que vous regardiez et écoutiez ce que nous sommes.
À l’intérieur, l’avancée des peuples avait été impressionnante.
Alors vint le cours « La Liberté selon les zapatistes ».
En 3 sessions, nous nous sommes rendus compte qu’il y avait une génération qui pouvait nous regarder en face, qui pouvait nous écouter et nous parler sans attendre de guide ou de leadership, et ne prétendait ni à la soumission ni au suivisme.
Marcos, le personnage, n’était alors plus nécessaire.
La nouvelle étape de la lutte zapatiste était prête.
Il s’est alors passé ce qui s’est passé et beaucoup d’entre-vous, compañeras et compañeros de la Sexta, le savent de façon directe.

On pourrait dire après coup que ce truc du personnage fut de la paresse. Mais un examen honnête de ces jours nous dira combien d’hommes et de femmes se sont tournés pour nous voir, avec plaisir ou déplaisir, à cause des cicatrices d’un bouffon.
La relève du commandement n’est donc pas causé par la maladie ou la mort, ni par réorganisation interne, purge ou épuration.
Ça se fait en accord avec les changements internes qui ont eu et on lieu au sein de l’EZLN.
Je sais bien que cela ne cadre pas avec les schémas carrés qu’il y a dans les différents en-haut, mais la vérité nous tombe dessus sans prévenir.
Et tout cela ruine les pauvres et paresseuses élucubrations des rumeurologues et zapatologues de Jovel, et bien tant pis.
Je ne suis pas ni n’ai été malade, et je ne suis pas ni n’ai été mort.
Ou plutôt, bien qu’ils m’aient tué tant de fois, que je sois mort tant de fois, je suis encore là.
Si nous avons encouragé ces rumeurs c’est que cela nous convenait.
Le dernier grand truc de l’hologramme fut de simuler une maladie au stade terminal, en y incluant toutes les morts dont j’ai souffert.
Bien sûr, le « si sa santé le lui permet », que le Sous-commandant Insurgé Moisés a utilisé dans le communiqué annonçant l’échange avec le CNI, était un équivalent du « si le peuple le souhaite » ou « si les sondages me donnent favori » ou « si Dieu m’en donne le temps » et autres lieux communs qui ont été les éléments de langages de la classe politique ces derniers temps.
Si vous permettez un conseil : vous devriez cultiver un tant soit peu le sens de l’humour, non seulement pour la santé mentale et physique, mais aussi parce que sans sens de l’humour vous ne comprendrez pas le zapatisme. Et ce lui qui ne comprend pas, juge ; et celui qui juge, condamne.
En réalité tout cela fut la partie la plus facile du personnage. Afin d’alimenter la rumeur il n’y avait besoin de rien de plus que de la dire à quelques personnes en particulier : « je vais te dire un secret mais promets-moi que tu ne le diras à personne ».
Bien sûr ils l’ont dit.
Les principaux collaborateurs involontaires de la rumeur de la maladie et la mort ont été ces « experts en zapatologie » qui depuis la superbe Jovel et la chaotique Ville de Mexico se vantent de leur proximité avec le zapatisme et la connaissance profonde qu’ils en ont, en plus, bien sûr, des policiers payés aussi en tant que journalistes, des journalistes payés en tant que policiers, et des journalistes seulement payés – mal – en tant que journalistes.
Merci à eux tous et à elles toutes. Merci pour leur discrétion. Ils ont fait exactement ce que nous pensions qu’ils feraient. Le seul point négatif de tout ça, c’est que je doute que quiconque ne leur confie un secret désormais.

Notre conviction et notre pratique nous disent que pour se révolter et lutter il n’y a nul besoin de leader, de tribun, de messie, de sauveur. Pour lutter vous n’avez besoin que d’un peu de fierté, une pincée de dignité et beaucoup d’organisation.

Le reste sert à la collectivité ou ne sert à rien.
Ce fut particulièrement comique ce qu’a provoqué le culte de l’individu chez les politologues et analystes d’en-haut. Hier il disaient que le future de ce peuple mexicain dépendait de l’alliance de 2 personnalités. Avant-hier ils disaient que Peña Nieto prenait son indépendance vis à vis de Salinas de Gotari, sans se rendre compte qu’alors, s’ils critiquaient Peña Nieto, ils se mettaient du côté de Salinas de Gotari ; et que s’ils critiquaient ce dernier, ils soutenaient Peña Nieto. Aujourd’hui ils disent qu’il faut choisir un camp dans la lutte pour le contrôle des télécommunications, et que donc tu es avec Slim ou tu es avec Azcárraga-Salinas. Et plus en-haut, ou avec Obama ou avec Poutine.
Ceux qui depuis en-haut soupirent et regardent peuvent continuer à chercher leur leader ; ils peuvent continuer de penser qu’enfin seront respectés les résultats des élections ; que maintenant enfin Slim va appuyer la solution électorale de gauche ; que maintenant enfin dans Game of Thrones vont apparaître les dragons et les batailles ; que maintenant enfin dans la série télé The Walking Dead, Kirkman va s’attacher au comique ; que maintenant enfin les outils fabriqués en Chine ne vont pas se casser à la première occasion ; que maintenant enfin le football va devenir un sport et non un business.
Et oui, il se peut que dans certain cas ils voient juste, mais il ne faut pas oublier que eux tous ne sont que de simples spectateurs, c’est à dire des consommateurs passifs.
Ceux qui ont aimé ou détesté le SupMarcos savent maintenant qu’ils ont haï ou aimé un hologramme. Leurs amours et haines ont été, disons, inutiles, stériles, vides, creux.
Il n’y aura donc pas de maison-musée ou de plaques de métal là où je suis né et où j’ai grandi. Il n’y aura pas non plus quelqu’un vivant d’avoir été le sous-commandant Marcos. Son nom et sa charge ne seront pas donnés en héritage. Il n’y aura pas de voyages tout frais payés pour donner des conférences à l’étranger. Il n’y aura pas de transfert, ni de soins dans des hôpitaux luxueux. Il n’y aura ni veuve ni héritiers ou héritières. Il n’y aura pas de funérailles, ni d’honneurs, ni de statues, ni de musées, ni de prix, ni rien de ce que le système fait pour promouvoir le culte de l’individu et pour déprécier le collectif.
Le personnage a été créé, et maintenant ses créateurs, hommes et femmes zapatistes, nous le détruisons.
Celui qui comprend cette leçon donnée par nos compañeras et compañeros, aura compris l’un des fondements du zapatisme.
Et ce qui ces dernières années devait arriver arriva.
Nous avons alors vu que le bouffon, le personnage, l’hologramme donc, n’était plus nécessaire.
Nous avions prévu l’une ou l’autre fois, et l’une ou l’autre fois nous attendions le moment adéquat : le calendrier et la géographie précis pour montrer ce que nous sommes en vérité à ceux que vous êtes en vérité.
Est alors arrivé Galeano et sa mort pour marquer la géographie et le calendrier : « ici, à La Realidad ; maintenant, dans la douleur et dans la rage ».

V.- La douleur et la rage. Chuchotements et cris.
Lorsque nous sommes arrivés au caracol, ici à La Realidad, sans que personne ne nous le dise nous avons commencé à parler en chuchotant.
Notre douleur parlait bas, tout bas notre rage.
Comme si nous essayions d’éviter que Galeano ne soit mis en fuite par les bruits, les sons qui lui étaient étrangers.
Comme si nos voix et nos pas l’appelaient.
« Attends compa », disait notre silence.
« Ne pars pas », chuchotait les mots.
Mais il est d’autres douleurs et d’autres rages.
En ce moment-même, dans d’autres coins du Mexique et du monde, un homme, une femme, un.e autre, un petit garçon, une petite fille, un petit vieux, une petite vieille, une mémoire est frappée à bout portant, encerclée par le système fait crime vorace, est bastonnée, frappée à coups de machettes, criblée de balles, achevée, rendue honteuse par les moqueries, abandonnée, son corps récupéré et veillé, sa vie enterrée.

Juste quelques noms :

Alexis Benhumea, assassiné dans l’État de Mexico.
Francisco Javier Cortés, assassiné dans l’État de Mexico.
Juan Vázquez Guzmán, assassiné au Chiapas.
Juan Carlos Gómez Silvano, assassiné au Chiapas.
Le compa Kuy, assassiné dans le DF.
Carlo Giuliani, assassiné en Italie.
Aléxis Grigoropoulos, assassiné en Grèce.
Wajih Wajdi al-Ramahi, assassiné dans un Camp de réfugiés dans la ville cisjordanienne de Ramala. 14 ans, assassiné d’un tir dans le dos depuis un poste d’observation de l’armée israélienne, il n’y avait ni marche, ni manifestation, ni rien dans la rue.
Matías Valentín Catrileo Quezada, mapuche assassiné au Chile.
Teodulfo Torres Soriano, compa de la Sexta disparu dans la Ville de Mexico.
Guadalupe Jerónimo et Urbano Macías, habitants de Cherán, assassinés au Michoacán.
Francisco de Asís Manuel, disparu à Santa María Ostula
Javier Martínes Robles, disparu à Santa María Ostula
Gerardo Vera Orcino, disparu à Santa María Ostula
Enrique Domínguez Macías, disparu à Santa María Ostula
Martín Santos Luna, disparu à Santa María Ostula
Pedro Leyva Domínguez, assassiné à Santa María Ostula.
Diego Ramírez Domínguez, assassiné à Santa María Ostula.
Trinidad de la Cruz Crisóstomo, assassiné à Santa María Ostula.
Crisóforo Sánchez Reyes, assassiné à Santa María Ostula.
Teódulo Santos Girón, disparu à Santa María Ostula.
Longino Vicente Morales, disparu au Guerrero.
Víctor Ayala Tapia, disparu au Guerrero.
Jacinto López Díaz “Le Jazzi”, assassiné à Puebla.
Bernardo Vázquez Sánchez, assassiné à Oaxaca
Jorge Alexis Herrera, assassiné au Guerrero.
Gabriel Echeverría, assassiné au Guerrero.
Edmundo Reyes Amaya, disparu à Oaxaca.
Gabriel Alberto Cruz Sánchez, disparu à Oaxaca.
Juan Francisco Sicilia Ortega, assassiné au Morelos.
Ernesto Méndez Salinas, assassiné au Morelos.
Alejandro Chao Barona, assassiné au Morelos.
Sara Robledo, assassiné au Morelos.
Juventina Villa Mojica, assassiné au Guerrero.
Reynaldo Santana Villa, asesinado en Guerrero.
Catarino Torres Pereda, assassiné à Oaxaca.
Bety Cariño, assassiné à Oaxaca.
Jyri Jaakkola, assassiné à Oaxaca.
Sandra Luz Hernández, assassinée au Sinaloa.
Marisela Escobedo Ortíz, assassinée au Chihuahua.
Celedonio Monroy Prudencio, disparu au Jalisco.
Nepomuceno Moreno Nuñez, assassiné au Sonora.

Les migrants et migrantes disparues de force et probablement assassinées dans tous les recoins du territoire mexicain.
Les prisonniers qu’ils veulent tuer de leur vivant : Mumia Abu Jamal, Leonard Peltier, les Mapuche, Mario González, Juan Carlos Flores.
L’enterrement continu de voix qui furent vie, contraintes au silence par la chute de la terre et la fermeture des verrous.
Et le plus drôle c’est que, à chaque pelletée de terre que jette le sbire de service, le système dit : « tu ne vaux rien, tu n’as aucune importance, personne ne te pleure, ta mort ne donne la rage à personne, personne ne poursuit ton chemin, personne ne relève ta vie ».
Et de conclure avec le dernier coup de pelle : « même s’ils arrêtent et châtient ceux d’entre-nous qui t’ont tué, j’en trouverai un autre, une autre, d’autres qui te tendront une embuscade et répéteront la danse macabre qui a mis un terme à ta vie ».
Et il dit « Ta petite justice, naine, fabriquée pour que les médias à gages simulent et obtiennent un peu de calme pour freiner le chaos qui leur tombe dessus, ne m’effraie pas, ne me fait aucun mal, ne me puni pas ».
Que disons-nous au cadavre qui, dans tous les coins du monde d’en-bas, est enterré dans l’oubli ?
Que seul notre douleur et notre rage comptent ?
Que seul importe notre colère ?
Que pendant que nous chuchotons notre histoire, nous n’écoutons pas son cri, son hurlement ?
L’injustice porte tant de noms et si nombreux sont les cris qu’elle fait naître.
Mais notre douleur et notre rage ne nous empêchent pas d’écouter.
Et nos chuchotements ne sont pas là uniquement pour pleurer la chute des nôtres, morts injustement.
C’est pour ainsi pouvoir écouter d’autres douleurs, faire nôtres d’autres rages et continuer comme ça sur le complexe, long et tortueux chemin, faisant de tout ça un hurlement qui se transforme en une lutte libératrice.
Et ne pas oublier que, tandis que quelqu’un chuchote, quelqu’un crie.
Et seul l’oreille attentive peut entendre.
Pendant que nous parlons et écoutons en ce moment, quelqu’un crie de douleur, de rage.
Et tout comme il faut apprendre à diriger le regard, l’écoute doit trouver le cap qui la rend fertile.
Parce que pendant que l’un se repose, il y en a un autre qui poursuit l’ascension.
Pour voir cet acharnement, il suffit de baisser les yeux et d’élever le cœur.
Vous pouvez ?
Vous pourrez ?

La petite justice ressemble tant à la vengeance. La petite justice est celle qui distribue l’impunité, enfin qui en en punissant un, en absout d’autres.
Celle que nous voulons, celle pour laquelle nous luttons, n’est pas fatiguée de chercher les assassins du compa Galeano et de voir qu’ils purgent leur peines (il en sera ainsi, personne n’a fait appel à la triche).
La recherche patiente et la disputée quête de la vérité, pas le soulagement de la résignation.
La grande justice a quelque chose à voir avec le compagnon Galeano enterré.
Parce que nous, nous nous demandons non pas quoi faire de sa mort, mais plutôt ce qu’on doit faire de sa vie.
Veuillez m’excuser si je vais sur le terrain marécageux des lieux communs, mais ce compagnon ne méritait pas de mourir, pas comme ça.
Tout son engagement, ses sacrifices quotidiens, ponctuels, invisibles pour qui n’est pas des nôtres, fut pour la vie.
Et je peux vous dire qu’il fut un être extraordinaire et plus encore, et ça c’est ce qui est merveilleux, qu’il y a des milliers de compañeras et compañeros comme lui dans les communautés indigènes zapatistes, avec le même investissement, un même engagement, une même limpidité et une seule destinée : la liberté.
Et parlant de comptes macabres : si quelqu’un mérite la mort c’est celui n’existe pas ni n’a existé, comme en n’étant pas dans la fugacité des médias de communication à gages.
Notre compagnon chef et porte-parole de l’EZLN, le Sous-commandant Insurgé Moisés nous a dit qu’en assassinant Galeano, ou n’importe quel zapatiste, ceux d’en-haut veulent assassiner l’EZLN.
Pas en tant qu’armée, mais comme rebelle idiot qui construit et élève la vie là où eux, ceux d’en-haut, désirent le désert des industries minières, pétrolières, touristiques, la mort de la terre et de ceux qui l’habitent et la travaillent.
Et il a dit que nous étions venus, en tant que Commandement Général de l’Armée Zapatiste de Libération nationale, pour exhumer Galeano.
Nous pensons qu’il faut que l’un de nous meurt pour que vive Galeano.
Et pour que cette impertinente qu’est la mort soit satisfaite, à la place de Galeano nous mettons un autre nom pour que Galeano vive et que la mort n’emporte pas une vie, mais seulement un nom, quelques lettres vides de tous sens, sans histoire propre, sans vie.
Nous avons donc décidé que Marcos cesse d’exister aujourd’hui.
Ils le conduiront avec l’arme à gauche le guerrier et une petite lumière pour ne pas perdre le chemin, Don Durito s’en ira avec lui, de même que le Vieil Antonio.
Il ne manquera pas aux petites filles et petits garçons qui avant se réunissaient pour entendre ses contes, car bon ils sont grands, ils ont leur propre jugement, et ils luttent maintenant comme lui pour plus de liberté, de démocratie et de justice, ce qui est la tâche de chaque zapatiste.
Le chat-chien, et non un cygne, entonnera alors le chant d’adieux.
Et finalement, ceux qui comprennent, sauront que celui qui n’a jamais été là ne part pas, pas plus que ne meure celui qui n’a pas vécu.
Et la mort se retirera, trompée par un indigène du nom de Galeano dans la lutte, et sur les pierres déposées sur sa tombe il reviendra marcher et enseigner, à qui le veut, la base du zapatisme, c’est à dire, ne pas se vendre, ne pas se rendre, ne pas céder.
Ah la mort ! Comme s’il n’était pas évident qu’elle libère ceux d’en-haut de toute co-responsabilité, au-delà de l’oraison funèbre, de l’hommage gris, la statue stérile, du musée censeur.
Et nous ? Et bien, nous, ben, la mort nous implique par ce qu’elle a de vie en elle.
Et nous sommes donc ici, nous moquant de la mort dans la réalité.
Compas :
Tout ceci étant dit, étant 0208 le 25 mai de 2014 sur le front sud-est de combat de l’EZLN, je déclare que cesse d’exister celui connu comme Sous-commandant Insurgé Marcos, l’autoproclamé « sous-commandant d’acier inoxydable ».
Voilà.
Par ma voix ne parlera plus la voix de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale.
Allez. Santé et à jamais… ou à toujours, celui qui a compris saura que tout cela n’a pas d’importance, que ça n’a jamais importé.
Depuis la réalité zapatiste.
Sous-commandant Insurgé Marcos.
Mexique, le 24 mai 2014.

Le SupMarcos, pour sa dernière apparition publique avant qu’il ne disparaisse pour que Vive le SCI Galeano. photo via les médias libres.

P.S.1.- Game over ?
P.S.2.- Échec et mat ?
P.S.3.- Touché ? (en français dans le texte, ndt)
P.S.4.- Je vous vois, les gens, et envoyez du tabac.
P.S.5.- Mmh… c’est donc ça l’enfer… Et voilà Piporro, Pedro, José Alfredo ! Quoi ? Par des machistes ? Nan, je crois pas, non moi jamais…
P.S.6.- Tu veux dire, comme on dit, sans bouffonnerie. Je peux avancer nu ?
P.S.7.- Écoutez, c’est très sombre ici, j’ai besoin d’une petite lumière.
(…)
(on entend une voix off)
Que vos matinées soient bonnes compañeras et compañeros. Mon nom est Galeano, Sous-commandant Insurgé Galeano.
Quelqu’un d’autre s’appelle Galeano ?
(on entend des voix et des cris)
Ah, voilà pourquoi ils m’avaient dit que lorsque je renaîtrai, je le ferai collectivement.
Très bien.
Bon voyage. Prenez soin de vous, prenez soin de nous.
Depuis les montagnes du Sud-est Mexicain.
Sous-commandant Insurgé Galeano.
Mexique, mai 2014.

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