Je veux une trêve de vingt-quatre heures durant laquelle il n'y aura pas de viol

Mis a jour : le mercredi 29 janvier 2014 à 05:20

Mot-clefs: Genre/sexualités Resistances contrôle social -ismes en tout genres (anarch-fémin…)
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Ce discours a été prononcé à la Midwest Regional Conference de la National Organisation for Changing Men, au cours de l'automne 1983 à St Paul, dans le Minnesota. Un des organisateurs m'a aimablement envoyé une cassette et une retranscription de mon intervention. La revue du mouvement des hommes, M, l'a publié. J'enseignais à l'époque à Minneapolis. C'était avant que Catharine MacKinnon et moi ne proposions et développions une stratégie juridique qui traitait de la pornographie en termes de droits civiques. Dans le public étaient présentes beaucoup de personnes qui devinrent plus tard des acteur-rice-s essentiel-le-s dans le combat pour le projet de loi des droits civiques. Je ne les connaissais pas alors. Il y avait environ 500 hommes et quelques femmes par-ci par-là. J'ai parlé à partir de notes et j'étais, à vrai dire, en route vers l'Idaho - un voyage de huit heures aller, huit heures retour (à cause des turbulences) pour donner une conférence d'une heure sur l'Art. Décoller le samedi, revenir le dimanche, ne pas pouvoir parler plus d'une heure à moins de rater le seul avion qui part ce jour-là, courir de la tribune à la voiture et rouler pendant 2 heures jusqu'à mon avion. Pourquoi une féministe militante soumise à ce type de pression s'arrêterait en cours de route vers l'aéroport pour saluer 500 hommes ? En un sens, c'était un rêve féministe devenu réalité : qu'est-ce que tu dirais à 500 hommes si tu le pouvais ? Voici ce que j'ai dit, comment j'ai saisi ma chance. Les hommes ont réagi avec un amour et un soutien considérables, et aussi avec une animosité considérable. Les deux. Je me suis dépêchée pour attraper mon avion, la première étape pour me rendre dans l'Idaho. Seul un homme sur 500 m'a menacée physiquement. Il a été stoppé par une garde du corps (et amie) qui m'accompagnait.

J'ai beaucoup réfléchi à la façon dont une féministe, comme moi, s'adresserait à un public principalement composé d'hommes militants, qui se disent antisexistes. Et j'ai beaucoup réfléchi à si oui ou non, il y aurait une différence qualitative dans le type de discours que je vous tiendrais. Je me suis alors retrouvée bien incapable de faire semblant de croire en l'existence d'une telle différence. J'ai observé le mouvement des hommes pendant plusieurs années. Je suis proche de certains hommes qui y participent. Je ne peux pas venir ici en tant qu'amie même si je le voudrais peut-être vraiment. Ce que je voudrais faire, c'est crier. Et dans ce cri, il y aurait les cris des femmes violées, et les pleurs des femmes battues. Et bien pire encore: au centre de ce cri, il y aurait le son assourdissant du silence des femmes, ce silence dans lequel nous sommes nées parce que nous sommes des femmes et dans lequel la plupart d'entre nous meurent.

Et s'il devait y avoir une requête, une question ou une interpellation humaine dans ce cri, ce serait ceci : pourquoi êtes-vous si lents ? Pourquoi êtes-vous si lents à comprendre les choses les plus élémentaires ? Pas les choses idéologiques compliquées ; celles-là, vous les comprenez. Les choses simples. Les banalités comme celles-là : les femmes sont tout aussi humaines que vous, en degré et en qualité.
Et aussi : que nous n'avons pas le temps. Nous les femmes. Nous n'avons pas l'éternité devant nous. Certaines d'entre nous n'ont pas une semaine de plus ou un jour de plus à perdre pendant que vous discutez de ce qui pourra bien vous permettre de sortir dans la rue et de faire quelque chose. Nous sommes tout près de la mort. Toutes les femmes le sont. Et nous sommes tout près du viol et nous sommes tout près des coups. Et nous sommes dans un système d'humiliation duquel il n'y a pour nous aucune échappatoire. Nous utilisons les statistiques non pour essayer de quantifier les blessures, mais pour simplement convaincre le monde qu'elles existent bel et bien. Ces statistiques ne sont pas des abstractions. C'est facile de dire « Ah, les statistiques, quelqu'un les tourne d'une façon et quelqu'un d'autre les tourne d'une autre façon. » C'est vrai. Mais j'entends le récit des viols les uns après les autres, après les autres, après les autres, après les autres, ce qui est aussi la manière dont ils arrivent. Ces statistiques ne sont pas abstraites pour moi. Toutes les trois minutes une femme est violée. Toutes les dix-huit secondes une femme est battue par son conjoint. Il n'y a rien d'abstrait dans tout cela. Ça se passe maintenant au moment même où je vous parle.

Cela se passe pour une simple raison. Rien de complexe ou de difficile à comprendre : les hommes le font, en raison du type de pouvoir que les hommes ont sur les femmes. Ce pouvoir est réel, concret, exercé à partir d'un corps sur un autre corps, exercé par quelqu'un qui considère avoir le droit de l'exercer, de l'exercer en public et de l'exercer en privé. C'est le résumé et l'essentiel de l'oppression des femmes.
Ça ne se déroule pas à 8000 kilomètres ou à 5000 kilomètres d'ici. C'est fait ici et c'est fait maintenant et c'est fait par les gens dans cette salle aussi bien que par d'autres contemporains : nos amis, nos voisins, des gens que l'on connaît. Les femmes n'ont pas besoin d'aller à l'école pour savoir ce qu'est le pouvoir. Nous avons juste à être des femmes, à marcher dans la rue ou à essayer de finir le ménage après avoir donné notre corps en mariage et n'avoir plus aucun droit sur lui.

Le pouvoir exercé par les hommes dans la vie quotidienne est un pouvoir qui est institutionnalisé. Il est protégé par la loi. Il est protégé par la religion et les pratiques religieuses. Il est protégé par les universités, qui sont des bastions de la domination masculine. Il est protégé par une police, et par ceux que Shelley appelait « les législateurs non reconnus du monde » : les poètes, les artistes. Contre ce pouvoir, nous avons le silence.

C'est une chose extraordinaire que d'essayer de comprendre et de confronter pourquoi les hommes croient - et les hommes le croient - qu'ils ont le droit de violer. Les hommes peuvent ne pas le croire quand on le leur demande. Que tous ceux qui croient que vous avez le droit de violer lèvent la main. Peu de mains vont se lever. C'est dans le quotidien que les hommes croient qu'ils ont le droit à la contrainte sexuelle, qu'ils n'appellent pas viol. Et c'est une chose extraordinaire d'essayer de comprendre que les hommes croient réellement qu'ils ont le droit de frapper et de blesser. Et c'est une chose tout aussi extraordinaire que d'essayer de comprendre que les hommes croient réellement qu'ils ont le droit d'acheter le corps d'une femme à des fins sexuelles : que c'est un droit. Et c'est totalement ahurissant d'essayer de comprendre que les hommes considèrent comme un droit le fait qu'une industrie de sept milliards de dollars par an, le système prostitutionnel, les approvisionne en vagins.
C'est la manière dont le pouvoir des hommes est manifeste dans la vie réelle. C'est ce que la théorie de la domination masculine dit. Elle dit que vous pouvez violer. Elle dit que vous pouvez frapper. Elle dit que vous pouvez blesser. Elle dit que vous pouvez acheter et vendre des femmes. Elle dit qu'il y a une classe de personnes disponibles pour vous fournir ce dont vous avez besoin. Vous restez plus riches qu'elles, de sorte qu'elles doivent vous vendre du sexe. Pas simplement aux coins des rues, mais au travail. C'est un autre droit auquel vous pouvez prétendre : l'accès sexuel à n'importe quelle femme dans votre entourage, quand vous le voulez.
Aujourd'hui, le mouvement des hommes laisse entendre que les hommes ne veulent pas le type de pouvoir que je viens de décrire. J'ai effectivement entendu des déclarations explicites à ce sujet. Et pourtant, vous trouvez toujours une bonne raison de ne rien faire contre ce pouvoir que vous avez.
Se cacher derrière la culpabilité, c'est ma préférée. J'adore cette raison-là. Oh c'est horrible, oui, je suis si désolée. Vous avez le temps de vous sentir coupable. Nous n'avons pas le temps que vous vous sentiez coupables. Votre culpabilité est une forme d'acquiescement à ce qui continue d'arriver. Votre culpabilité aide à maintenir les choses telles qu'elles sont.
J'ai beaucoup entendu parler ces dernières années de la souffrance des hommes sous le régime sexiste. Bien sûr, j'ai beaucoup entendu parler de la souffrance des hommes toute ma vie. j'ai lu Hamlet, bien sûr ; j'ai lu Le Roi Lear. Je suis une femme cultivée. Je sais que les hommes souffrent. Mais il y a un nouveau truc. Vous souffririez, cette fois, d'être informés de la souffrance d'autres personnes. En effet ce serait nouveau.

Mais en gros votre culpabilité, votre souffrance, se réduit à : bah, nous nous sentons vraiment très mal.Tout contribue à ce malaise si profond des hommes: ce que vous faites, ce que vous ne faites pas, ce que vous voulez faire, ce que vous ne voulez pas vouloir faire mais que vous allez faire quand même. Je pense que votre angoisse se résume à : bah, nous nous sentons vraiment très mal. Et je suis désolée que vous vous sentiez si mal, si inutilement et bêtement mal, parce que d'une certaine manière, c'est cela votre tragédie. Et je ne dis pas que c'est parce que vous ne pouvez pas pleurer, et je ne dis pas que c'est parce qu'il n'y a pas de réelle intimité dans votre vie. Et je ne dis pas cela .parce que l'armure avec laquelle vous vivez en tant qu'hommes est abrutissante : et je ne doute pas qu'il en soit ainsi. Mais je ne dis rien de cela.
Je veux dire qu'il y a une relation entre la manière dont les femmes sont violées et votre socialisation à violer et la machine de guerre qui vous broie et qui vous recrache : la machine de guerre à travers laquelle vous passez, tout comme cette femme passait dans le hachoir à viande de Larry Flynt sur la couverture du magazine Hustler. Vous feriez sacrément mieux de croire que vous êtes impliqués dans cette tragédie, que c'est aussi la vôtre. Parce que vous devenez des enfants soldats à partir du jour où vous êtes nés, et tout ce que vous apprenez sur comment mettre de côté l'humanité des femmes vient s´ajouter au militarisme du pays dans lequel vous vivez et du monde dans lequel vous vivez.Cela s'intègre aussi au système économique que vous prétendez souvent combattre.
Et le problème, c'est que vous croyez que c'est ailleurs : et ce n'est pas ailleurs. C'est en vous. Les macs et les faiseurs de guerre parlent pour vous. Le viol et la guerre ne sont pas si différents. Et ce que les macs et les faiseurs de guerre font, c'est vous rendre si fiers d'être des hommes qui peuvent l'avoir dure et la mettre profond. Et ils prennent cette sexualité acculturée, ils vous mettent dans de petits uniformes et ils vous envoient pour tuer et mourir. A présent, je ne vais pas vous laisser entendre que je pense que cela est plus important que ce que vous faites aux femmes, parce que je ne le pense pas.
Mais je pense que si vous voulez regarder ce que ce système vous fait, alors voici où vous devriez commencer à regarder : les politiques sexuelles de l'agression tant que les politiques sexuelles du militarisme. Je pense que les hommes ont très peur des autres hommes. C'est quelque chose que vous essayez quelquefois d'aborder dans vos petits groupes, comme si changer vos attitudes les uns envers les autres pouvait faire disparaître cette peur.
Mais tant que votre sexualité aura quelque chose à voir avec l'agression et que votre sens du droit à l'humanité aura à voir avec le fait d'être supérieur à d'autres personnes - et il y a tellement de mépris et d'hostilité dans vos attitudes à l'égard des femmes et des enfants comment ne pourriez-vous pas avoir peur les uns des autres ? Je crois que vous saisissez bien, sans vouloir l'assumer politiquement, que les hommes sont très dangereux : parce que vous l'êtes.
La solution du mouvement des hommes pour rendre les hommes moins dangereux en changeant la façon de vous toucher et de vous percevoir les uns les autres n'est pas une solution. C'est une récréation.

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